Banker Shoes, une entreprise de fabrication de chaussures sise à Sainte-Croix, tente tant bien que mal de persévérer dans le domaine. D’une production à 100% locale il y a une décennie, celle-ci a chuté à environ 40% ces temps-ci. Ce qui fait dire à son propriétaire, Rajoo Permal Sinnapan, qu’il est préférable de vendre des chaussures importées, surtout de Chine, que de les fabriquer localement. « Les chaussures importées coûtent moins cher et se vendent très bien. Si on se fie à la production locale, on meurt », constate-t-il, l’air quelque peu démotivé, mais optimiste malgré tout par rapport à l’avenir. Ce sont ses 33 ouvriers, dont 25 directement, qui lui ont toujours été sincères « ki pe fer nou kontign roule ».
Depuis que le gouvernement a enlevé toutes les taxes sur les chaussures importées il y a quelques années, les affaires se sont compliquées dans l’industrie locale de chaussures. Celle-ci a été affectée de plein fouet. « Nous en avons appelé au gouvernement, mais il n’a rien considéré », relate Rajoo Permal Sinnapan, propriétaire de Banker Shoes. Cette entreprise de fabrication de chaussures n’a eu d’autre choix que de revoir sa stratégie de production, elle qui, il n’y a pas si longtemps, produisait localement la totalité de ces chaussures. « Nou inport inpe, nou fabrik inpe lokal pou nou kapav roule. Si on se fie à la production locale, on meurt », lance Rajoo Permal Sinnapan.
Heureusement que cette entreprise obtient environ 80% des commandes de l’État, soit du département de la police, celui des pompiers, et aussi un peu du domaine de la construction, dans le secteur privé. Alors qu’autrefois Banker Shoes fabriquait des chaussures locales en grande quantité et fournissait les magasins à travers le pays, les choses ont changé depuis. « Ça ne marche plus maintenant car la plupart des magasins importent eux-mêmes leurs chaussures de Chine, qu’ils vendent et distribuent aux autres également. C’est plus facile pour eux », soutient Rajoo Permal Sinnapan.
Cinq décennies d’expérience
Le propriétaire de Banker Shoes compte 50 ans d’expérience dans le domaine de la fabrication de chaussures, ayant débuté en 1968 comme apprenti-ouvrier chez National Shoes. Il y a appris les rudiments du métier avant de poursuivre sa formation en Inde quelques années plus tard. C’est en 1983 qu’il crée Banker Shoes et commence à fabriquer ses propres chaussures. Aujourd’hui, l’entreprise « s’est fait un nom et fait dans la qualité », selon notre interlocuteur, qui avoue quand même que ses chaussures coûtent plus cher que celles importées. Il lui a fallu beaucoup d’investissements – en argent et en énergie – pour arriver à créer cette image de qualité qu’il dit posséder. Mais cela lui a pris du temps pour se faire connaître auprès des Mauriciens.
Est-il démotivé ou découragé face à la concurrence de  l’importation ? « Non, je ne le suis pas », affirme-t-il. N’empêche que lorsqu’il se remémore l’époque où il y avait plusieurs dizaines de petites et moyennes entreprises qui fabriquaient des chaussures locales,  Rajoo Permal Sinnapan se sent triste. En ce temps «  nou ti pe gayn nou lavi », alors que de nos jours, « nou lindistri pe mor ». En effet, les entreprises locales fabriquant des chaussures ont presque toutes fermé leurs portes, à part « de ou trwa ki pe bat bate koumsa ». Aujourd’hui, « nous importons tous facilement des chaussures chinoises, mais il est difficile de les vendre, car la concurrence est grande sur ce petit marché mauricien », déclare Rajoo Permal Sinnapan.
Facilités
Rajoo Permal Sinnapan ne veut pas lâcher prise sur la fabrication locale. « J’ai appris ce métier depuis très jeune. Puis j’ai importé des équipements de l’étranger et j’ai beaucoup investi dans mon entreprise. Mais aujourd’hui, j’ai mis de côté certaines machines car il n’y a pas autant de commandes », fait-il ressortir. Rajoo Permal Sinnapan a, à maintes reprises, sollicité l’aide du gouvernement pour relancer cette industrie en accordant des facilités aux entrepreneurs locaux, comme des taux d’intérêt préférentiels à la banque. Ce qui n’est pas le cas actuellement car, selon lui, toutes les entreprises sont sujettes au même taux de 6% l’an. « Nous disons au gouvernement de baisser le taux d’intérêt sur les prêts bancaires, mais rien. Il ne nous écoute pas », se désole Rajoo Permal Sinnapan, avant de relater ce qu’il qualifie de « grande anomalie » qui pénalise les PME existantes et qui ont fait leurs preuves dans le temps. Il s’explique : « Vous lancez une nouvelle PME et vous obtenez des prêts à 3% l’an, même si votre entreprise ferme dans six mois. Or, nous, avec notre expérience de 50 ans, nous ne bénéficions pas de ce taux préférentiel. Nous devons obligatoirement payer 6% l’an. Notre entreprise a fait ses preuves, elle a créé des emplois. Si on offrait un meilleur taux d’intérêt aux PME qui font moins de Rs 50 M, ça aurait été un grand encouragement pour nous. »
Rajoo Permal Sinnapan trouve « aberrant » de demander à un entrepreneur ayant dépassé la soixantaine, « et qui a aidé au développement » de son entreprise, de créer une nouvelle PME afin de pouvoir bénéficier du taux préférentiel de 3%. « Je ne peux plus le faire. Je vais gaspiller de l’argent, du temps et de l’énergie. Cette question de taux d’intérêt bancaire est une grande barrière. On donne du sérum à une entreprise pour la remonter, pas à une nouvelle qui peut vous faire une surprise », argue-t-il.
Exporter en Afrique? ?
Vu que le marché local de chaussures est restreint, pourquoi ne pas fabriquer des chaussures de bonne qualité à Maurice et les exporter vers des pays africains ?? À Rajoo Permal Sinnapan de répondre : « Les gouvernements successifs ont tous parlé d’exportation vers l’Afrique. Je connais bien l’Afrique car je suis allé prospecter le marché de Madagascar, de Tanzanie et d’autres pays africains. Ces marchés ne sont nullement faits pour les Mauriciens car la compétition chinoise y est incroyablement féroce. »
Selon lui, les Africains préfèrent de loin les produits chinois car ils coûtent moins cher. « Ils prennent nos modèles de chaussures et vont les fabriquer en Chine. Ça leur revient à meilleur coût », ajoute-t-il, avant de s’interroger sur la démarche d’Enterprise Mauritius d’organiser des “road shows” en Afrique et d’inviter les entrepreneurs mauriciens à y participer. Notre interlocuteur soutient qu’on peut compter sur les doigts d’une main le nombre de commandes que les PME mauriciennes ont obtenues d’acheteurs africains ces dernières années. « Ils achètent tous en Chine. Si nous voulons vendre en Afrique, il faut concurrencer les Chinois sur ce marché. Ce que nous sommes incapables de faire, même si la qualité de nos chaussures est de loin meilleure que celle des Chinois. Je suis allé en Chine une fois, j’ai vu un modèle de chaussures de chez moi en production là-bas. Pas seulement des chaussures, mais aussi des uniformes d’école et des chemises », affirme-t-il.
Rajoo Permal Sinnapan estime que les politiciens africains « ne font que parler et ne sont pas sérieux ». Il poursuit : « Mo al perdi mo letan laba. Ils ne commandent que sur papier et lorsqu’on les appelle pour confirmer, ils ne vous répondent pas ! » Et de plaider pour que les autorités fassent venir de « vrais acheteurs africains » à Maurice, quitte à leur offrir des facilités sur les billets d’avion et leur hébergement. Rajoo Permal Sinnapan demande à Enterprise Mauritius d’inviter des acheteurs potentiels à Maurice, « et pas ceux qui viennent juste pour voir et pour s’amuser et passer des vacances chez nous ».