Les uns ont applaudi la mesure; les autres l’ont regretté. Mais toujours est-il que dans le cadre de ce débat pour ou contre l’abattage de la chauve-souris frugivore endémique (Pteropus niger, Mauritian Flying Fox, Mauritian Fruit Bat), un élément essentiel n’a pas semblé avoir été pris en compte: l’importance de cette faune unique à Maurice, mondialement classifiée espèce endémique vulnérable, pour la préservation de la biodiversité florale de l’île. Son rôle comme agent pollinisateur et pour la dispersion des semences, notamment pour la régénération de plantes endémiques ou indigènes est méconnu. Au nombre des essences rares qui doivent, à ce jour, leur survie à la Mauritian Fruit Bat figurent, en effet, le Bois d’Ebène et le Bois de natte à grandes feuilles.
Citant des chiffres qui lui avait été fournis par des techniciens de son ministère à l’Assemblée nationale au mois d’octobre, le ministre de l’Agro-industrie et de la Sécurité alimentaire, Mehen Seeruttun, avait rendu la Mauritian Fruit Bat responsable, en 2014, de 73% des dommages causés dans les arrières-cours aux litchis et de 42% des dégâts aux mangues. Comme pour soutenir que l’espèce endémique jusqu’alors protégée devenait de plus en plus une nuisance, il laissait entendre que le Pteropus niger commençait à s’attaquer aussi à d’autres fruits comestibles comme la banane. Le ministre avait soutenu que le plan gouvernemental mis à la disposition du public dès 2009 pour l’acquisition de filets de protection à un prix largement subventionné était loin d’avoir donné les résultats escomptés en raison, surtout, de l’accroissement considérable, selon son ministère, de la population de Mauritian Fruit Bat. Mahen Seeruttun en a voulu pour preuve le fait que l’espèce endémique unique à Maurice qui était classifiée “critically endengered” sur la liste rouge de l’International Union for the Conservation of Nature (IUCN) au début des années 1970 a, depuis était, d’abord, reclassifiée comme une espèce “endengered” avant d’être, par la suite, considérée par l’IUCN comme n’étant que “vulnertable”.
Alors que, devait-il soutenir, la population de chauve-sourtis frugivore de Maurice était au nombre de quelque 55,000 en 2010,  elle est passée aux alentours de 90,000 selon un relevé du National Parks and Conservation Service effectué en novembre 2013. Un nombre qui, d’après le ministre, a bien dû s’accroître encore plus ces deux dernières années. Mahen Seeruttun devait rappeler que, normalement, le contrôle naturel de la population de l’espèce endémique se fait au moment du passage de cyclones intenses. Aussi, pour lui, la Mauritian Fruit Bat se serait considérablement peuplée jusqu’à devenir une nuisance pour la production fruitière dans la mesure où Maurice n’a pas été visitée par un important cyclone au cours de la dernière décennie.
Le ministre avait argué que le gouvernement était pleinement conscient de ses obligations internationales, notamment par rapport à la Convention sur la Biodiversité. Il devait, néanmoins, estimer que, compte tenu des pertes considérables encourues par les cultivateurs de fruits, des mesures urgentes étaient nécessaires “sans mettre en péril la survie de cette espèce endémique unique à Maurice”. C’est ainsi que se prévalant des dispositions y relatives du Native Terrestrial Biodiversity and National Parks Act 2015 qui allait être voté quelque temps après, le ministère de tutelle a officiellement lancé, à compter la nuit du samedi 7 novembre et pour une période déterminée, une campagne d’abattage de chauves-souris frugivores avec l’aide de la Special Mobile Force (SMF). Menée dans les forêts de l’Etat incluant une forêt nationale, cette campagne d’abattage qui s’est déjà achevée aurait permis d’éliminer quelque 20,000 de ces bêtes.
Absence d’évaluation scientifique
Si les producteurs de fruits ainsi que des particuliers qui ont un litchi ou un manguier dans leur arrière-cour ont applaudi la mesure gouvernementale d’ailleurs endossée par l’opposition parlementaire, des organisations écologistes nationales et internationales ont, par contre, vivement regretté cette décision d’abattre une espèce endémique menacée de disparition unique à Maurice. A commencer par l’IUCN qui a dépêché dans l’île à la mi-novembre une équipe de son Bat Specialist Group conduite par le Dr (Mme) Tigga Kingston. Cette dernière a, surtout, estimé que la décision d’abattre la Mauritian Fruit Bat a été prise sans une évaluation scientifique rigoureuse de l’évolution réelle de la population de l’espèce endémique.
L’experte de la Commission pour la survie des espèces de l’IUCN a laissé entendre qu’avec cette mesure d’abattage d’une espèce menacée, le Pteropus niger pourrait bien être reclassifié à la hausse dans la liste rouge de son organisation. L’IUCN rappelle, notamment, le rôle déterminant de la Mauritian Fruit Bat dans la préservation de la biodiversité florale de Maurice. Pour cette organisation écologiste internationale, en effet, sa disparition éventuelle occasionnerait, parallèlement, la disparition d’un certain nombre d’espèces florales indigènes de Maurice. En 2004, déjà, une étude de l’Aarhus University du Danemark avait mis en lumière l’importance du Pteropus niger dans la régénération forestière de l’île. Réalisée au terme de sept mois de travail de terrain dans la région du sud-ouest de Maurice, cette étude traitait des habitudes alimentaires de l’espèce endémique : “Our results suggest that the Pteropus niger plays an important role in maintaining plant diversity in the heavily fragmented landscape of Mauritius”. Il avait été établi, entre autres, que 32% des espèces florales qui avaient servi à l’alimentation de la Mauritian Fruit Bat étaient des plantes endémiques et 18% des plantes indigènes. Au nombre de celles-là, des essences précieuses comme le Bois d’Ebène (Diospyros tessellaria), plante endémique classifiée “vulnérable”, le Bois de natte à grandes feuilles (Labourdonnaisia glauca), autre plante endémique considérée “vulnérable” de même qu’une variété rare de Vacoas endémique (Pandanus eydouxia).