Chez la Reine de Saba, on enfile les semelles de vent...

En ce début d'automne, nos pas nous mènent aux pieds des Buttes Chaumont dans le 19e arrondissement de Paris pour franchir le seuil de l' « Espace Reine de Saba » où se tient une exposition sur l'Hadramaout... Une envie de voyager et le désir d’aller palper cette région quasi mythique nous font suivre les traces de Freya Stark, exploratrice téméraire bravant la route de l’encens avec courage dans la chaleur et la solitude ; nous reviennent alors des bribes de son ouvrage alors qu’elle racontait son accostage dans la baie de Qana et son voyage à la recherche d’oasis cachées. L’Hadramaout, visiblement pleine de contradictions abritant des vallées prospères au fond des gorges entourées de falaises abruptes, défie à travers l’exposition, les affres du « désert des déserts » de Wilfred Thesiger, le Rub el Khâli et semble résister aux querelles tribales malgré l’origine arabe que certains attribuent à son nom : « la mort est venue »…
Les temps ont changé depuis que Harold Ingrams et d’autres ont chevauché la région à dos d’âne et de chameau. Toute cette région attire de moins en moins de voyageurs, compte tenu de la conjoncture sociopolitique, nous dit José-Marie Bel. Ce dernier nous accueille avec un sourire chaleureux et nous dévoile l’histoire des trésors de son musée. Dans ce lieu qui respire l'authenticité, notre hôte a l’art de ranimer l’âme des grands hommes et des grands espaces… En effet, une vive émotion nous étreint en pénétrant ce musée-galerie : à gauche dans l’entrée, trône le buste de Théodore Monod, ce grand explorateur, qui, à lui tout seul, est un monument de savoir. Des souvenirs de lecture de jeunesse nous reviennent en mémoire ; quel voyageur n’a pas une fois au moins parcouru les Méharées de Théodore Monod et n’a pas été fasciné par cet homme pétri d’une humilité et d’un humanisme hors pair ?
On demeure figé pendant un instant de méditation furtive face à ce buste ; discrètement, dans son for intérieur, on salue cette lumière tandis que José-Marie nous parle du grand explorateur. On retrouve dans son discours la sincérité et la simplicité de Théodore Monod, cet humaniste avant-gardiste écologiste dont la chaise est adossée à un mur en bas d’une véranda-jardin au fond du musée. Une vision touchante : c’est comme si le botaniste veillait, là, sur les plantes en voyant déambuler les visiteurs. Pour un scientifique, il avait une vision presque mystique de l’univers ; fils de pasteur, inspiré en partie par Teilhard de Chardin et par Gandhi pour sa philosophie de non-violence, Théodore Monod avait des convictions spirituelles proches de celles du poète soufi Rûmi et des philosophes hindouistes qui prônent que tout est relié en une Seule entité dans le monde. Tout est Un. Cet homme de sciences était respectueux de la vie sous toutes ses formes. « Celui qui cueille une fleur dérange une étoile » : il citait à plusieurs reprises ce vers de Francis Thompson, poète anglais du XIXe siècle pour souligner cette solidarité universelle.
Dans l’Espace Reine de Saba, les objets et les images prennent vie grâce à l’éclairage de José-Marie Bel. Sur une petite table, des ouvrages anciens et plus récents rappellent l’histoire de cette région qui est en train de glisser dramatiquement dans l’abîme de l’oubli. Dans un coin-bibliothèque où sont exposés pêle-mêle des objets d’artisanat et de belles pièces architecturales, la photo de Rimbaud nous interpelle ; avec son regard rêveur, il nous ouvre des passages au coeur du berceau de l’humanité, tantôt tanguant sur un bateau ivre, tantôt s’égarant dans une saison en enfer, victime de quelque illumination. On voudrait prendre le temps de comprendre. Il faudra y retourner pour s’abreuver auprès des récits de José-Marie, qui connaît très bien ces terres oubliées. Il faudra aussi y retourner pour s’inspirer de Monod et d’autres ; et, pourquoi pas, si on pouvait aussi y retourner une autre fois, pour se laisser enivrer par Rimbaud dans l’attente de pouvoir faire la connaissance, un jour, des peuples d’Éthiopie au sourire franc et sincère. Peut-être verra-t-on glisser un tankwa sur le lac Tana dans la région Amhara ? Ou voir surgir les vestiges, un peu plus à l’est, de la cité antique de Harlaa ?
Empruntons les routes marchandes avec les caravanes d’encens jusqu’aux plateaux de l’Hadramaout dans un monde à part en découvrant Shabwa, Tarim, Shibam et Sayoun. Cette région, qui appartenait à la dynastie Quaiti (1882-1967) et aux sultans Kathiri, tire sa richesse des cours d’eau de la vallée de Hadramaout et d’un astucieux système d’irrigation, malgré l’aridité du « jol », le haut plateau désertique. La société est divisée selon une hiérarchie bien précise depuis le fondement de la ville : après les descendants de Prophète appelés sayyids, viennent les cheikhs, puis les gens des tribus (qabail) et en bas de l’échelle les pauvres (masakin) et les faibles (douafa). Plusieurs tribus vivent dans un univers un peu fermé à l’image des maisons-tours dans le Wadi Hadramaout et le Wadi Doan. Ces habitations en brique de terre aux belles fenêtres sculptées et ornées de décorations à la chaux s’élèvent vers le ciel selon une architecture bien typique de la région. Les constructions bâties sur plusieurs niveaux font écho à celle de Sanaa, dont la maquette dotée de fenêtres finement ciselées, nous accueille à l’entrée du musée.
On trouve aussi à l’Espace Reine de Saba, comme un peu perchée sur un versant de falaise, une maquette d’une maison de Shibam, cette « cité qui a dû renaître plusieurs fois de ses cendres »… L’aménagement de la maison en plusieurs niveaux, avec ses moucharabiehs élevés, semble avoir été parfaitement étudié pour la sécurité et le bonheur des gens. Les habitants y résident en paix à l’abri des raids incessants des tribus voisines et peuvent profiter d’une belle vue de la terrasse supérieure. En plus des bâtisseurs, la région compte aussi des artisans, des cultivateurs, des potiers et des récolteurs d’encens. Dans ces terres bien dissimulées par les contreforts de l’Hadramaout, l’homme et la femme font prospérer les villes. Voilées et coiffées de leurs chapeaux en paille coniques, les femmes travaillent dans les champs ; les hommes confectionnent les « foutah » sur leurs métiers à tisser et vont récolter un miel très rare et des résines d’encensiers dans le Wadi Doan. Dans ce musée-galerie, José-Marie Bel expose aussi des carnets de voyage dévoilant le charme de cette région par des portraits et des paysages divers sobres ou plus colorés. L’histoire du pays se trouve ainsi figée pour toujours que ce soit dans une vallée qui émerge tout d’un coup au milieu des montagnes hostiles, ou dans une de ces villes antiques dites de science et de religion comme Shabwa, Sayoun et Tarim.
Chez « la Reine de Saba », il y a quelque chose qui « stimule ce qui est inerte dans les âmes des gens et ranime ce qui est éteint dans leur cœur » à l’instar du plus beau chant d’amour dédié, selon certains, à l’épouse bien-aimée, une certaine Sulamite nommée Makeda...