CHRISTOPHER HART DE KEATING (PRÉSIDENT DE L'AMM) : « La base industrielle du pays s'affaiblit »

Le président de l'Association of Mauritian Manufacturers (AMM), Christopher Hart de Keating, est d'avis qu'il faut tout un ensemble de mesures pour booster le secteur manufacturier car la base industrielle du pays montre des signes d'affaiblissement. Dans une interview accordée au Mauricien, Christopher Hart de Keating, également économiste de formation et actuel CEO de la société des Gaz Industriels Ltd, soutient que la production locale est en train de stagner sous l'effet de l'ouverture de nos frontières aux produits importés. Il réclame une politique de discrimination positive en faveur des entreprises domestiques mais reconnaît que l'exportation constitue un relais de croissance pour l'industrie locale.

Pouvez-vous d'abord faire un bref survol de l'ensemble du secteur des entreprises tournées vers le marché local ?
L’industrie locale représente plus de 11 secteurs d’activité : l’agroalimentaire et l’industrie de la boisson, la chimie (plastique, peintures, fertilisants), l’imprimerie et l’édition, l’industrie d’ingénierie légère, les matériaux de construction, la filière bois, la construction navale, les services industriels, etc… Ces Domestic Oriented Enterprises (DOE) se sont développées sur le créneau de l’import-substitution et elles se distinguent des Export Oriented Entreprises (EOE) conçues pour répondre au besoin des marchés internationaux. Nous sommes conscients que produire dans une île sans ressources est une gageure, mais nous y arrivons depuis presque trois siècles. Notre vision, c’est que l’industrie est dans notre ADN entrepreneurial et doit rester un pilier du développement économique et social de Maurice.

La contribution du secteur à l'économie a-t-elle progressé ou régressé ces dernières années ? Peut-on connaître les facteurs ou éléments ayant impacté sur sa progression ou sa régression ?
Nous sommes en voie de désindustrialisation : l’industrie, qui reste certes un des secteurs les plus importants de l’économie, ne représente plus que 17% du PIB. Elle pourvoit, tous secteurs confondus, environ 78 000 emplois dans les grandes entreprises et 35 000 emplois dans les PME de production. Elle reste un des principaux employeurs de l’économie.
L’objectif du gouvernement, dans sa Vision 2030, était de porter cette contribution à 25% pour renouer avec le premier miracle économique mauricien des années 80/90’, où l’industrie connaissait des taux de progression annuelle à deux chiffres. C’est une intention extrêmement louable, mais il faut que la politique industrielle et les investissements suivent ! Or, nos exportations régressent sous l’effet du Brexit et en raison d’une baisse de compétitivité par rapport aux nouveaux pays industriels émergents. La production locale stagne sous l’effet de l’ouverture des frontières aux produits importés. Lors des consultations budgétaires avec le Premier ministre, il a beaucoup été question des DOE, qu’il faut d’abord consolider sur leur marché intérieur et accompagner dans leurs efforts à l’exportation. Notre collègue Beas Cheekhooree, président de la MEXA, plaidait récemment pour un coup de fouet au secteur industriel dans son ensemble. Maurice doit redevenir sur la carte du monde comme un pays de « sourcing » en matière de produits comme de services. Cela n’arrivera pas si sa base industrielle s’affaiblit, comme c’est le cas aujourd’hui.
 
Justement, à la fin des années 60’, dans le sillage de l'accession du pays à l'indépendance, on parlait beaucoup de stratégie nationale de développement économique axée, entre autres, sur la substitution des importations. Avec la hausse accrue des importations au fil des temps, estimez-vous que cette stratégie est encore valable ?
Grâce à sa stratégie d’import substitution, Maurice est un des rares pays africains à s’être industrialisé. C’est un vrai miracle et cela nous donne une vraie « competitive edge » car, sur la région de l’Afrique de l’Est, nous sommes une vraie offre alternative aux produits concurrents sud-africains. Encore faut-il le faire savoir et se donner les moyens de pénétrer ces marchés que nous connaissons mal et qui sont pleins d’embûches. La stratégie de production locale est évidemment indissociable de la stratégie touristique. Comment attirer les touristes ici s’ils n’ont plus l’opportunité de découvrir ce qui fait notre culture, notre mode de vie et notre identité. Cela passe par des produits alimentaires, textiles, artisanaux, culturels et artistiques, qui reflètent qui nous sommes. C’est un ensemble indissociable. Oui, cette stratégie est plus que jamais valable aujourd’hui.

Si vous deviez faire une analyse des forces, faiblesses, opportunités et menaces pour le secteur DOE, comment procéderiez-vous ?
Au titre des forces, je parlerai de la création du label Made in Moris, en 2013, qui est une vitrine pour nos DOE. Il est vital de faire connaître et faire acheter les produits locaux. La progression du label Made in Moris est la preuve que les Mauriciens adhèrent au concept. Nous avons débuté avec 11 membres fondateurs et nous comptons 60 adhérents à ce jour, plus de 200 marques et plus de 2 500 produits. Près de 90% des Mauriciens reconnaissent le label. Ils reconnaissent surtout que l’industrie locale emploie et fait vivre des milliers de familles mauriciennes. Cette réussite est le résultat d’une force indispensable pour tout nouveau projet : l’optimisme de nos manufacturiers.
Une opportunité : dès 2016, l’engagement collectif de nos membres et le soutien de nos partenaires ont conduit à une métamorphose de l’AMM, dont la nouvelle mission est d’accompagner la transformation de l’industrie mauricienne. Cette opportunité se matérialise sur 6 axes : 1) élaborer un plan de transformation sur 10 ans; 2) innover en accompagnant la transition écologique et numérique; 3) former pour une industrie à plus forte valeur ajoutée; 4) internationaliser en mobilisant les potentiels collectifs et individuels; 5) se réunir pour s’inspirer des expériences d’entrepreneurs; et enfin 6) à travers le Made in Moris, faire connaître, faire aimer et passer à l’acte d’achat des produits mauriciens.
Pour ce qui est des faiblesses et menaces, elles ont été exposées précédemment et résident principalement dans l’absence d’équivalence de « level playing field » pour notre industrie face à la concurrence internationale et l’absence de protection de nos marchés locaux.
 
Diriez-vous que les conditions d'investissement dans le secteur manufacturier domestique sont pénalisantes pour les entrepreneurs ? Si oui, que peut-on faire pour les rendre favorables ou plus incitatives ?
Il faut rappeler que l’industrie a perdu son attractivité fiscale lors de la réforme fiscale de 2006 avec l’alignement de tous les secteurs à 15% de Corporate Tax. Il n’y a pas eu alors de politique d’accompagnement des DOE lors de l’ouverture des frontières. Cela a été « adapt or perish » avec les résultats que l’on sait : la disparition de 130 industries locales et la suppression de 5 000 emplois directs en dix ans. Cette destruction de valeur sociale s’est faite silencieusement et c’est aujourd’hui que l’on mesure vraiment la casse. D’où la nécessité de prendre un « package » de mesures pro industries fortes pour renforcer le secteur manufacturier, à la fois pour les industries qui produisent pour le marché local et pour celles qui souhaitent exporter : incitations fiscales à l’investissement, développement de la chaîne logistique, du marketing, accès au capital, etc. Le gouvernement est très conscient de ces enjeux et porte cette année une oreille attentive à nos demandes, d’autant qu'il y a un alignement d'idées au niveau de l’ensemble des organisations privées.

Sur le front de l'emploi également, on évoque depuis un certain temps déjà des problèmes de compétences et de “skills-matching”. Y a-t-il eu des avancées sous ce chapitre ? Quelles sont les mesures envisageables pour relever le niveau de l'emploi dans le secteur ou pour éviter des pertes d'emplois ?
La formation professionnelle est un enjeu majeur pour l’avenir industriel de notre pays. Pour une industrie à plus forte valeur ajoutée, il faut des compétences techniques pointues. Le secteur industriel est déjà en marche pour s’impliquer davantage dans la formation professionnelle. Les membres de l’AMM s’appuient déjà sur le National Skills Development Programme, qui prévoit la formation de 400 jeunes pour l’industrie. Il s’agit de corriger à la fois un déficit de compétences techniques mais aussi de savoir-faire et de savoir-être. Citons l’initiative de Manser Saxon, qui est le premier à ouvrir la voie avec la Manser Saxon Academy, dont l'objectif est de former la relève dans tous les métiers de seconde œuvre du BTP mais également du bois. Toutes les entreprises n’ont pas les moyens d’avoir une académie « in house ».  Donc, le MITD doit être mis à contribution, tout comme la MCCI Business School et autres instituts de formation. Nous avons également demandé que l’une des quatre écoles polytechniques proposées dans le dernier budget soit dédiée aux métiers de l’industrie et notamment à l’industrie numérique. Relevons cependant certaines initiatives déjà prises : outre la Manser Saxon Academy, il y a l’école des métiers de l'agroalimentaire du groupe Eclosia et la présence d’étudiants en alternance (Dual Training Program ou YEP) dans différents groupes industriels.

Quels sont, selon vous, les sous-secteurs qui méritent d'être soutenus, que ce soit sous forme de mesures fiscales ou financières ou encore par des mesures d'encadrement ?
Nous prônons plutôt un soutien à l’industrie dans son ensemble pour une ambition commune plutôt qu’un saupoudrage. Cela fait longtemps que l’industrie attend un signal fort des différents gouvernements.
 
L'AMM n'a cessé de prôner l'imposition d'un « residual duty » sur des produits importés en vue de protéger les industries domestiques les plus vulnérables. Cet appel est-il entendu par les autorités ?
Cela dépend de quelles oreilles ! Oui, certains hommes politiques ont le courage de prôner l’introduction de droits de douane, mais ils sont minoritaires aujourd’hui. À Maurice, dès que l’on prononce le terme « duty », une grande partie de la communauté des affaires, des autorités et du gouvernement se crispe. Rappelons qu’il n’est pas question de revenir sur l’ouverture, qui est une bonne chose. Nous sommes une île. Nous sommes des migrants. Notre positionnement stratégique – étoile et clé de la mer des Indes – va de soi !
Par ailleurs, « duty » ne veut pas dire forcément augmentation du coût de la vie. Quand il existe une offre alternative et compétitive de produits locaux, il n’est pas question que les producteurs locaux augmentent leurs prix. Il est question qu’ils vendent plus ! C’est une bataille quotidienne. Le marché est trop ouvert, sans garde-fou et nous n’avons pas de normes et de standards obligatoires pour créer des conditions de « level playing field » entre produits importés et produits finis locaux. Donc, l’importation massive de produits impossibles à contrôler a fragilisé l’industrie locale, et non des moindres, car même des champions stratégiques pionniers sont déstabilisés aujourd’hui, avec des risques sociaux non négligeables. Regardons comment La Réunion se protège sur son marché intérieur grâce à l’octroi de mer. Regardons le Kenya, les pays de la zone… tous protègent leurs intérêts vitaux tandis que nous, nous voudrions être les champions du « freedom of trade » sans en avoir les moyens, sans vouloir regarder en face notre réalité insulaire !   

Dans le cadre des consultations budgétaires, vous revenez sur une proposition fiscale, soit l'introduction d'un droit de douane d'environ 15% sur des produits importés dits sensibles pour l'industrie locale. Quelle est la justification d'une telle proposition ?
Nous devons contrecarrer les excès et les abus de l’importation de produits en provenance de multinationales, dont nous sommes le terrain de jeu, excentrée de leur propre marché domestique. Ils peuvent se laisser aller à des pratiques extrêmement agressives, proches du « dumping », nous envoyer des produits avec des dates d’expiration très courtes, etc. En réclamant ce droit de douane, nous pensons avant tout à ces milliers de Mauriciens employés par les industries locales. Nous sommes inquiets de la situation car plusieurs de nos membres subissent un ralentissement de leurs activités et les projets de développement sont mis au placard.
    
D'aucuns parlent de la nécessité pour les entreprises locales de se tourner vers l'exportation. Considérez-vous que c'est une approche vitale pour l’avancement économique du pays ?
Évidemment. L’exportation constitue un relais de croissance incontournable puisque nous avons atteint un pic dans la consommation locale. L’export pour les DOE a toujours existé. Ce n’est pas nouveau. Mais malheureusement, en 10 ans, les performances sont restées très modestes et, pour certains secteurs, il y a eu régression sur le marché régional. Nous allons donc prendre à bras-le-corps ce nouveau chantier au sein de l’AMM en partenariat avec la MEXA pour faciliter, par un projet collaboratif, les exportations de certains de nos produits sur l’Afrique de l’Est. Nous souhaitons aller en bande plutôt qu’en ordre dispersé pour mutualiser les risques et les coûts et échanger les informations sur les marchés cibles. Le gouvernement a sa part à jouer dans la diplomatie économique mais aussi dans les outils incitatifs à mettre en place pour accompagner cette transformation.
Mais toutes les DOE ne pourront pas aller à l’export ! Certains « business models » ne les y autorisent pas, ou pour beaucoup d’autres, qui sont des industries de transformation de matières premières importées, les coûts de la chaîne logistique sont dissuasifs. Ou alors leur taille trop modeste et leur sous-capitalisation ne leur permettent pas d’envisager de produire hors de Maurice. Donc, une réponse spécifique est aussi nécessaire pour que celles-ci continuent à innover et à rester actives sur leur marché intérieur, où des marges de croissance restent possibles.
Les changements à venir sont d’une ampleur considérable. Lorsque nous nous retrouverons en 2030, le paysage de la production locale aura radicalement changé. Une nouvelle génération de dirigeants sera aux manettes. La puissance du numérique, objet de notre récente table ronde, sera diffusée inexorablement dans toutes les fonctions de l’industrie : la production, la consommation d’énergie et des autres utilités, le mode d’organisation du travail, de transport, les rapports humains dans l’entreprise, la relation clients, le management.

Y a-t-il moyen de développer des synergies, sinon des partenariats, entre les entreprises domestiques et celles tournées vers l’exportation ?
Oui, il y en aura à condition que, sur notre marché domestique, des pratiques d’affaires vertueuses d’achat local soient adoptées et préparent les collaborations futures sur le marché international. Nous proposons d’ailleurs dans notre mémorandum des pratiques d’achat local des grands groupes vers les PME ou entreprises de taille moyenne afin de réduire l’impact de l’outsourcing généralisée, qui affaiblit considérablement les entreprises locales. Il n’est pas normal par exemple que les grands projets immobiliers privilégient les produits chinois au détriment du savoir-faire local.
 
Dans quels sous-secteurs d'activités des « clusters » pourraient être créés pour accentuer l'exportation ?
Nous avons identifié sept sous-secteurs sur le créneau de l’industrie locale qu’il faut consolider sur le marché local par une discrimination positive (en termes de droits de douane) pour les aider dans l’ouverture des marchés. Il s'agit, entre autres, de l’agroalimentaire, des produits chimiques, de la fabrication de certains types d'équipement d’ingénierie légère et de l'équipement entrant dans la construction (ameublement).
 
Quel avenir entrevoyez-vous pour le « Made in Moris » ?
Notre marque, qui fonctionne comme une plate-forme collaborative, avance, progresse, innove, et nous souhaitons mettre à la disposition des PME notre « know how marketing ». Le « Made in Moris » se veut être un label inclusif et c’est dans un partenariat bien compris où chacun aura sa place (les agences de l’État chargées du développement des PME, la MCCI et le Made in Moris) que nous pourrons identifier et faire grandir les très petites entreprises qui, aujourd’hui, ont du mal à émerger. Notre objectif prioritaire, en tant qu’association industrielle, est de donner de la consistance aux besoins d’innovation. La révolution qui vient bousculer nos modèles d’affaires, nos investissements, nos compétences. Elle nous oblige à revoir notre manière de travailler, de produire, de vendre. Il convient de comprendre et d’accompagner ce mouvement, qui détient les clés de la croissance et de la compétitivité de notre industrie insulaire. Le « Made in Moris » compte contribuer à ce mouvement de progrès continu en formant les PME qui rejoignent le label.
 
Le gouverneur de la BoM faisait ressortir, lors d'une récente conférence de presse, que ce qui lui fait le plus peur est la montée du protectionnisme à l'échelle mondiale. En tant qu'industriel et opérateur économique, avez-vous des appréhensions pour l'économie mauricienne ?
Oui. C’est une situation extrêmement anxiogène. La globalisation, telle que nous l’avons connue, a sa part dans la désindustrialisation et la paupérisation aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, qui sont nos marchés traditionnels. Heureusement, en France, le nouveau président est un pro-ouverture, un pro-Européen, mais il propose aussi par exemple plus de protection sociale pour les Français en corrigeant les excès de la concurrence de la main-d'œuvre de l’Europe de l’Est, à bas salaire. En soulignant cela, nous disons aussi qu’il est aussi temps pour nous d’ouvrir le débat sur les excès de la globalisation à corriger ici également. Notre rayonnement international et notre statut de bon élève du « Freedom of Trade » nous donne la crédibilité et le sérieux nécessaires pour être acteur d’un système plus équitable de mondialisation. Il nous est reconnu, au travers de notre statut de SDIS (Small Developping Islands Sates), la vulnérabilité climatique. Faisons valoir notre vulnérabilité économique liée à notre dépendance aux importations et réfléchissons aux moyens de moduler, comme un système d’écluse, le degré d’ouverture de notre économie en intégrant dans l’équation la transition énergétique, qui soulagera notre balance des paiements et des discriminations positives pour nos producteurs locaux(agriculteurs, artisans, et industriels). À l’AMM, nous voulons sensibiliser les autorités, la communauté des affaires, les acteurs sociaux et les citoyens à cette problématique.