Kavinien Karupudayyan

 Pour être en mesure de mieux apprécier la beauté des temples du Tamil Nādu, il faut d’abord pouvoir s’imprégner de leur histoire. Parmi les trois anciennes dynasties (Chēra, Chōla, Pāndya) qui ont régné sur l’Inde du Sud, les Chōlas étaient réputés pour être de grands patrons d’art et ils ont eu une influence considérable sur l’architecture, la peinture, la sculpture et la statuaire en bronze au pays tamoul durant leur règne de plus de 400 ans. (848-1279 AD). Le joyau de leur empire est sans doute le temple de Thanjavūr construit par le roi Rājarāja Chōlan 1er durant son règne d’environ 29 ans (985-1014 AD), temple connu par tous comme le Periya Kovil (grand temple).

Le deuxième
Gopuram à l’entrée

Quand nous sommes arrivés devant la porte d’entrée, on ne pouvait qu’être émerveillé par ce monument millénaire qui fait partie du patrimoine matériel de l’UNESCO et figure parmi les trois temples vivants du temps des Cholās à être inscrits sur cette liste. Les deux autres sont le temple Brihadisvara à Gangaikondachōlapuram et celui d’Airavatesvara à Darasuram. On ne peut qu’être émerveillé par son architecture bien évidemment mais aussi par l’atmosphère qui y régnait. Un lieu gorgé d’histoires et de légendes des dieux et déesses. Les gardiens, connus comme dwarapālakas, sur les murs du temple, semblaient suivre nos moindres mouvements. Nombreux sont taillés à partir d’un seul bloc de pierre.

Ce qui témoigne du génie des architectes de l’époque et qui, aujourd’hui encore, alimente les débats. Comment est-ce qu’ils ont pu construire un tel temple avec les moyens de l’époque? Les rochers de granite étaient à quelques kilomètres du temple. Ces derniers ont été transportés depuis les carrières de Mammalai selon le Tanjore Gazetteer. Mais plus surprenant encore, comment ont-ils pu installer le gros rocher qui chapeaute le temple et pesant quelque 80 tonnes? Autant de questions en quête de réponses. La vimāna de l’autel principal, qui supporte ce rocher et qui fait environ 59,82 mètres de haut, est impressionnante. Il s’agit d’une tour de treize étages ornés d’images des dieux et déesses de la panthéon hindoue.

L’imposant Vimāna

Le Seigneur des lieux est Sri Brihadisvara (grand dieu) et sa compagne, Sri Brihannāyaki (grande déesse). Selon les historiens, le Sivalingam de Sri Brihadisvara est le plus grand en existence. Son bâtisseur voulait qu’il soit unique dans le sud de l’Inde. Gouverneurs, hommes d’Etat, philosophes, explorateurs sont venus contempler ce monument de l’architecture dravidienne. Le livre de visiteurs, truffé de signatures de figures royales et de personnalités connues comme Ray et Gandhi, en témoigne. D’après les inscriptions sur les murs du temple, sa construction fut initiée par le roi Rājarāja Chōlan 1er, peut-être dans sa 19e année de règne (1003-1004), et consacrée par ses propres mains lors de sa 25e année de règne (1009-1010 AD). Ces inscriptions en tamoul et grantha représentent une riche source archéologique car regorgeant d’informations précieuses sur l’époque des Chōlas.

Fresque nayak
représentant Muruga, Valli et Deivayanai

En effet, Rājarāja Chōlan 1er, pionnier de cette tradition, a fait inscrire sur les murs entourant l’autel principal les noms de bienfaiteurs du temple de même que les noms de ses prédécesseurs. On peut aussi trouver des détails sur ses exploits militaires. À chaque fois prenant comme référence l’année de règne du roi, on peut lire par exemple sur un de ces meikeerthis (mot tamoul désignant les premières séries des inscriptions couvrant les dons et pouvant être traduit littéralement comme « prestige ») que « le temple conserve un dossier quant aux dons reçus en termes d’argent ou animaux faits par les officiers du roi et autres individus pour l’allumage des lampes au temple».(Traduction libre, Inscription No. 20 sur 1897- Tamoul, The Great Temple at Tanjore, J. M Somasundaram, p.69). En marchant à l’arrière du temple, nous sommes tombés sur les fresques de l’époque Nāyaks.

Dwarapālakas, le gardien du temple

Celles-ci ont été peintes sur celles de l’époque des Chōlas et sont d’une beauté exceptionnelle. Les fresques des Chōlas auraient été perdues à jamais si ce n’était pour S.K Govindaswami, jeune historien à l’université Annāmalai, qui en parcourant le couloir de ce mandapam un 9 avril 1931, était déçu dans un premier temps de ne pouvoir étudier que les fresques des Nāyaks. Quand soudain, il entendit des craquements sur les murs de l’ouest. En épluchant ces craquements, il vit ce qu’il allait décrire comme « a fine series of frescoes palpitating with the life of other days ». (The Hindu, 3rd February 2010) Les fresques des Chōlas peuvent être vues dans le centre d’interprétation du Ārādhana mandapam alors que celles des Nāyaks peuvent être admirées sur les murs de ce même mandapam. Ces quelques heures passées dans le temple de Thanjavūr nous a laissés entrevoir le monde si riche des Chōlas, une infime partie de l’océan qui reste à être découvert.

C’est comme si le temps s’était arrêté avec les rituels qui se perpétuent comme cela se faisait il y a mille ans selon les textes agamiques. Cette utilisation traditionnelle des lieux pour le culte et les rituels contribue à son authenticité. Avec un bon plan de gestion et de conservation, ce joyau de l’empire Chōla, qui a résisté à six tremblements de terre et qui continue de faire face au changement climatique, restera debout longtemps encore et fait la fierté de la ville de Thanjavūr, capitale culturelle du Tamil Nādu.