CINÉMA : Deux combats pour la liberté en terres insulaires

Mackandal, esprit réincarné…

Vincent Toi, compatriote installé au Canada depuis qu'il y est parti faire ses études, à l'âge de 19 ans, est de passage dans son pays natal, notamment pour présenter ses films. Cette bonne idée a permis hier aux “happy few” qui ont été informés de voir gratuitement sa dernière réalisation, The Crying conch, sur le héros marron Mackandal, ainsi que I've seen the unicorn, un documentaire plus ancien qui brosse un portrait de l'île Maurice post-indépendance à travers la passion pour les courses de chevaux.

À Haïti, la conque est un symbole de liberté et de révolte notamment. Le célèbre esclave marron, Mackandal, est représenté par une impressionnante statue, à Port-au-Prince, en train de souffler dans une conque pour lancer le rassemblement de ses semblables qui conduira à la révolte. Ce coquillage aux propriétés sonores intéressantes ne revêt pas ce symbolisme historique à Maurice, mais il fait partie des attributs de Vishnu et atteint au cours de la prière au temple la vibration du ohm. Quand en Haïti la conque rassemblait et unifiait les marrons autour du même combat pour la liberté, à Maurice, elle relie ainsi l'homme à Dieu.
The crying conch est une fiction de 20 minutes dont le seul titre illustre déjà symboliquement la beauté de l'extraordinaire appel au combat pour la liberté qu'a représenté la vie de Mackandal. Personnage puissant, considérablement craint – y compris par ses semblables – et précurseur de la révolution haïtienne, Mackandal a en effet orchestré les premières luttes contre les colons pendant les 18 années de marronnage qu'il a héroïquement réussies à vivre, et qui ont précédé sa dénonciation et sa condamnation au bûcher en 1758, soit plus de 33 ans avant la révolution haïtienne, survenue en 1791. Symbole incontournable de l'abolition, précurseur, et peut-être inspirateur, de Toussaint Louverture, Mackandal a également fasciné Vincent Toi.
Outre son héros haut en couleur, l'autre intérêt de ce film consiste à accorder sa place aux pratiques occultes et vaudous, auxquels Mackandal s'adonnait. Cette vie parallèle, généralement très présente dans les créations antillaises, paraît entièrement assumée comme emblématique de la culture antillaise et comme un facteur d'unité. Cette caractéristique devrait donner matière à réflexion chez nous, où les religions populaires relèvent plus que jamais du non-dit et du tabou.
Voué aux gémonies et réprimé par tous les moyens que peuvent développer les pouvoirs religieux et laïcs, ce pan fondamental de notre culture, sans doute le plus intime et unificateur, car syncrétique et inventé sur place, risque de disparaître complètement, ne pouvant alors même plus être étudié, et nous privant d'une des clés fondamentales de compréhension de notre culture commune. Pour Mackandal, qui maîtrisait la science des poisons et se livrait à des pratiques occultes, il était naturel d'en appeler au vaudou.
Dans The crying conch, au plus profond de la nuit, à la lueur d'un feu de camp, un prêtre invoque l'esprit de Mackandal, qui s'incarne sous nos yeux, puis relate sa vie sur la plantation, sa fuite et ses faits d'armes. Les yeux exorbités, le souffle court, le narrateur cherche par son expressivité à atterrer son auditoire. Ces séances vouées à l'esprit de Mackandal sont entrecoupées de reconstitutions qui facilitent la transposition.  
Après quelques années d'enseignement et de réalisations, Vincent Toi décide de prendre un break et rejoint un ami installé à Haïti, où il enseigne dans une école de cinéma. Pendant un an, notre compatriote enseigne sa passion et réalise de nombreux films avec les étudiants de l'Artist Institute, école parrainée par Ben Stiller et Quincy Jones. Il a d'ailleurs monté son équipe de tournage avec ses étudiants. Sorti cette année, ce film a notamment été présenté à la Berlinale des courts-métrages, en Allemagne. Le public haïtien ne l'a pas encore vu mais Vincent Toi espère bien réparer cette lacune dès que possible.

L'accomplissement dans la victoire

« Haïti, nous explique le réalisateur, se définit toujours à travers sa révolution, même 130 ans après. À Maurice, j'ai l'impression qu'il existe à l'inverse une sorte de pardon. Lorsque je suis revenu la première fois pour tourner The Unicorn, j'étais très pessimiste sur le pays, que je trouvais très divisé. Mais j'ai l'impression maintenant, avec le recul, qu'il a aussi connu une évolution quasi miraculeuse sur les plans économiques, culturels et sociaux. »
L'île Maurice post-indépendance est celle que Vincent Toi a connue tant qu'il y a vécu. Et l'histoire d'Alvino Roy, si singulière soit-elle, semble caractéristique des espoirs d'accomplissement que la jeunesse mauricienne a pu dès lors s'autoriser à formuler, même si les débuts, dans les années 70’, ont été socialement particulièrement difficiles. Le film commence par les images du lever de drapeau à l'indépendance et tout le reportage télévisé qui l'a accompagné. Puis il nous entraîne dans les coulisses du Champ de Mars, des séances d'entraînement. Héritage colonial par excellence, les courses hippiques ont été complètement appropriées par les Mauriciens, tant et si bien que bien avant l'indépendance, l'ancêtre des Gujadhur, un simple marchand de lait, eut la bonne idée de s'acheter un cheval pour se rapprocher du monde des affaires. Il y est parvenu malgré l'hostilité des membres du Turf Club.
Lieu de promenade et de réjouissances, le Champ de Mars est le point de rendez-vous du peuple mauricien dans toute sa diversité. Alvino Roy est fils de pêcheur à Trou-d'Eau-Douce et pêcheur lui-même. Ses parents se demandent bien comment leur fils a pu ainsi imaginer un destin aussi éloigné de sa condition : devenir jockey. Il y parviendra, réussissant dans un premier temps à devenir palefrenier dans une écurie en échange de cours gratuit d'équitation, et le réalisateur nous apprend qu'il gagnera sa première course en 2005 ! Vincent Toi a choisi la reine des courses, la fameuse Maiden Cup, pour donner un aperçu kaléidoscopique de la population mauricienne. Les femmes en sont absentes alors qu'elles sont pourtant bien visibles au Champ de Mars. L'histoire de la plus ancienne écurie de l'hémisphère Sud y est racontée par son propriétaire. Un bookmaker y compare le turf au “stock exchange”, un jockey irlandais de renom fait la fierté de son écurie, tandis qu'un joueur rasta exulte à l'issue d'une course !
Mais qu'on ne s'y trompe pas, la préoccupation de Vincent Toi est moins de décrire le caractère pittoresque des milieux hippiques que de s'interroger sur l'évolution de la nation, qui demeure sienne, même s'il n'y vit plus tout à fait. Il tente par exemple ici de répondre à la question de savoir comment un peuple sortant de 400 ans de colonisation apprend à réinterpréter et construire son identité face à la globalisation qui impacte fortement ce même pays. De même quelle nouvelle cohésion culturelle est-il possible de créer à partir de la diversité mauricienne ?
Pourquoi avoir choisi une activité aussi aléatoire et précaire pour éclairer certains aspects de ces questions ? Vincent Toi estime que le caractère dramatique et le suspense qui caractérisent cet univers offrent une bonne métaphore de ces enjeux, tout comme d'ailleurs le facteur chance y joue un rôle prépondérant. La corne torsadée de la licorne n'était-elle pas présentée comme le symbole d'une « épée de justice » dans la culture médiévale ?
La version qui a été présentée hier face à un public mauricien est réduite à 60 minutes tandis que l'original contient des explications supplémentaires destinées aux non Mauriciens.  Premier exemple de coproduction canado-mauricienne, I've seen the unicorn a été présenté à Hot Docs, à Chicago, au Festival du film insulaire et dans d'autres rassemblements cinéphiles, colportant ainsi à travers le monde une appréhension des réalités mauriciennes, simple et honnête, bien caractéristique de ce qui nous rend uniques.