CNT : Des foyers de tension

Les syndicats des employés méfiants d’un éventuel Hidden Agenda avec les négociations salariales engagées lundi dernier
Les syndicalistes Reaz Chuttoo et Ashok Subron sur la même longueur d’onde en ce qui concerne l’éventualité d’une grève générale dans le transport en commun
  • Reaz Chuttoo : “Avec le chiffre de 47%, Anil Bachoo et Robin        Soonarane veulent faire croire à des demandes déraisonnables de la part des employés de la CNT”
  • L’UBIW dénonce “les tergiversations de la CNT et du gouvernement au sujet de la révision salariale” et brandit une menace de grève  générale
  • Réunion d’urgence du CPB au sujet d’un recours à un Emergency Procurement permettant à la CNT d’écarter certaines marques d’autobus

Même si depuis l’assemblée spéciale de lundi dernier des employés de la Corporation Nationale de Transport (CNT), la menace d’une nouvelle grève a été reléguée au second plan, accordant priorité aux négociations avec la direction générale, des foyers de tension persistent toujours dans ce secteur. Du côté des syndicats, des craintes d’un coup fourré, élaboré conjointement par l’Hôtel du gouvernement et la direction de la CNT, sont entretenues. Dans la conjoncture, la riposte demeure la mobilisation tous azimuts des employés, avec entre autres la manifestation d’hier du Trade Union Consultative Council (TUCC) au centre ville de Rose-Hill ou encore le rassemblement annoncé pour le samedi 17 août au nom de la General Workers Federation (GWF) à Port-Louis suite aux tergiversations initiales de la CNT et du gouvernement au sujet de la révision salariale.
Au sein de la direction de la CNT, la situation n’est guère stable. Le président du Board, Ashwin Dookhun, fait de la résistance de manière quasiment ouverte au General Manager, Robin Soonarane. Il ranime également la controverse autour de l’annulation de l’exercice d’appel d’offres pour l’acquisition par la CNT de 65 autobus en 2012 en renvoyant la balle dans le camp du Central Procurement Board (CPB).
D’autre part, la CNT pourrait se prévaloir des procédures d’Emergency Procurement pour l’acquisition de nouveaux véhicules en écartant certaines marques d’autobus. Cette éventualité a été abordée lors d’une réunion présidée le 27 juin dernier par le Chairman du CPB en présence des représentants du ministère de l’Infrastructure publique et de la CNT. Vu que les cinq routes litigieuses sont toujours partagées avec d’autres opérateurs de bus suite à la volte-face du Conseil des ministres de vendredi d’avant, les employés ont pris la décision de suspendre toute action de grève lors de la réunion de lundi. Les dirigeants syndicaux (ceux des rangs de la GWF-UBIW ou encore du TUCC), ont privilégié la reprise des négociations sur le plan salarial.
Mais le début de ces consultations placées sous l’égide du ministère du Travail et des Relations industrielles, semble ne pas être à la satisfaction des syndicalistes, dont ceux du TUCC, qui se disent craindre un Hidden Agenda pour ce qui est de la question salariale.
“Il est important de faire pression avec une mobilisation permanente et de faire preuve de vigilance. Nous avons vraiment l’impression que le dossier de la CNT est traité avec amateurisme et nous avons des raisons de croire qu’il y a éventuellement un Hidden Agenda. Nous demandons donc aux travailleurs en général de rester sur leurs gardes !”, souligne la syndicaliste Jane Ragoo dans une déclaration à Week-End.
Commentant la réunion de vendredi dernier au ministère du Travail, Jane Ragoo considère la démarche du gouvernement et de la CNT de “choquante” et d’”extrêmement honteuse”. “Nous sommes encore offusqués par le déroulement de ce deuxième round de négociations. D’abord, les officiers du ministère du Travail et les représentants de la CNT ont accusé un retard d’environ 90 minutes : la réunion était prévue à 9h30, elle a débuté à 10h55. C’est clairement un manque de respect. Le General Manager de la CNT était incapable de dévoiler un chiffre pour lancer les négociations. Il a simplement fait comprendre qu’il a soumis trois chiffres au ministre Bachoo et que, par la suite, le Conseil des ministres tranchera. Pas appel négociations sa !”, affirme-t-elle avec force.
La mobilisation et menace de grève générale
Reaz Chutoo, lui, maintient que la mobilisation des employés devra s’intensifier à partir de demain, avec une assemblée dans la soirée au dépôt de la CNT à Rivière-du-Rempart, en vue de contrecarrer la stratégie du gouvernement. “Le gouvernement s’est engagé dans une campagne de déstabilsation pour que le public n’accorde aucun soutien aux travailleurs de la CNT par peur que le ticket d’autobus n’augmente, compte tenu de ces Rs 216 millions qui seront injectées dans les salaires. Nous assistons à un emotional black-mail. Nous ne pouvons rester les bras croisés devant de tels agissements”, s’appesantit le syndicaliste Reaz Chutoo.
Du côté de la GWF-UBIW, l’heure est à la mobilisation et préconise une menace de grève générale. “La prochaine grève risque d’être totale si le gouvernement et les compagnies de transport en commun ne se décident pas à offrir une révision salariale aux employés. La CNT et le GM tergiversent trop. Le General Manager de la CNT a été incapable de se prononcer sur la question, vendredi, et a fait état de trois options, soit 25%, 35% ou encore 47% avec la décision relevant du gouvernement”, soutiennent les dirigeants de l’UBIW, dont Alain Kistnen, Wakhil Laloo et Ashok Subron.
Ecart des salaires
“Les travailleurs méritent amplement cette augmentation car, d’abord, ils ont subi une perte du pouvoir d’achat de 20% depuis 2007. Ensuite, l’écart des salaires s’est dégradé au préjudice des chauffeurs, receveurs et mécaniciens d’autobus. Savez-vous que les salaires d’un chauffeur d’autobus est de Rs 10, 800 alors que ceux du chauffeur de la voiture du General Manager de la CNT est de Rs 20, 000”, ajoute l’UBIW, qui rappelle que depuis 2008, les compagnies d’autobus ont bénéficié de deux révisions des tarifs, aussi bien que des subsides du gouvernement.
A partir de demain, la GWF mettra en branle une campagne de mobilisation non seulement des employés de la CNT, mais également des autres compagnies de bus en vue de ce qui est présenté comme “une action syndicale de grande envergure”. La première étape devra déboucher sur la manifestation du samedi 17 août.
Un des aspects majeurs de la campagne de sensibilisation est de mettre les employés du transport en garde contre le “piège tendu par le gouvernement sur une compétition féroce entre la CNT et les autres opérateurs”. L’UBIW affirme avoir noté un risque potentiel de dérapage entre employés d’opérateurs différents sur certaines lignes. “Le Conseil des ministres porte l’entière responsabilité totale de tout problème grave qui pourrait surgir sur ces lignes”, conclut l’UBIW.


ACQUISITION DE BUS : Des mesures d’urgence  préconisées pour la CNT
Les règlements de Procurement pourraient être contournés ou encore être rendus plus accommodants en vue de permettre à la CNT de faire l’acquisition de nouveaux autobus dans un avenir pas très lointain. En tout cas, cette éventualité a fait l’objet d’une réunion d’urgence convoquée par le CPB avec des représentants du ministère de l’Infrastructure publique et de la CNT à la fin du mois dernier. Il n’est pas à écarter que le recours à un Emergency Procurement, avec la possibilité de tenir à l’écart certaines marques de bus, dont une de l’Inde spécifiquement, soit privilégié. Entre-temps, la controverse au sujet de l’annulation d’un exercice d’appel d’offres pour l’acquisition de 65 nouveaux autobus l’année dernière avec un véritable Stand-Off entre le président du Board de la CNT, Ashwin Dookhun, et le CPB s’accentue.
Des recoupements d’informations effectués par Week-End auprès de sources concordantes indiquent que le 27 juin dernier, le CPB avait convoqué une réunion avec des officiels du ministère de tutelle et de la CNT avec pour seul item à l’agenda “two policy issues regarding the procurement of busses, in view of its sensitive issue”, soit la possibilité d’importer des “fully built buses” de compagnies étrangères et “the difficulties that could arise during evaluation of bids especially in view of criticism leveled against a particular make of vehicle from India”.
Une des premières options retenues est “to have recourse to emergency procurement in view of the shortage of buses at the National Transport Corporation and its repercussions in the country”. Le principal avantage de la formule d’Emergency Procurement reste que la CNT aura la possibilité de faire l’impasse sur certaines marques d’autobus en sollicitant des “cotations from known and reliable sources”.
Une autre possibilité envisagée lors de la réunion du CPB du 27 juin est d’initier un “market survey to determine the type of fully built buses available and the earliest delivery period” qui aura pour conséquence que “part of the requirement could thus be procured from overseas in a shiter time frame as opposed to the proposed delivery of two buses per month”. L’éventualité de faire l’acquisition de bus directement du Japon sous la ligne de crédits offerte par le gouvernement a   également été évaluée.
Au cours de la semaine écoulée, la polémique au sujet de l’annulation en 2012 du contrat de 65 autobus de la CNT s’est amplifiée. Le CPB a fait publier dans certains journaux un communiqué pour répondre aux propos tenus par le Chairman de la CNT et pour assurer la défense du vice-Premier ministre et ministre de l’Infrastructure publique, Anil Bachoo, contre toute ingérence dans l’exercice d’appel d’offres en question. “At no time the question of awarding the contract to Iframac was ever raised or discussed”, déclare le CPB, qui ajoute que “vetting of bidding documents, of course, does not mean rubber stamping specifications, though they appear to be tailor-made”.
Chronologie
Pour répondre au CPB, le Chairman de la CNT préfère s’appuyer sur la chronologie des événements autour de cet appel d’offres avec la première réunion du conseil d’administration le jeudi 27 octobre 2011 entérinant la décision de faire l’acquisition de 65 autobus au coût de Rs 180 millions. Suite à ces premières consultations, le ministère de l’Infrastructure publique avait institué un comité pour établir les spécifications de l’appel d’offres. Après deux réunions, les 13 mars et 22 mars 2012, le comité avait transmis ses recommandations au Board de la CNT qui, à son tour, a accepté d’”incorporating the recommendations of the committee, in the bidding document”.
Dans une lettre le 14 juin, le CPB demande à la CNT de convoquer ceux concernés dans la préparation du document d’appel d’offres le lundi 18 pour une réunion avec le full board du CPB le lundi 18 juin 2012. Une deuxième consultation est convoquée pour le 19 juin 2012 où “amendments to the bidding document were discussed and agreed upon”. Le 18 juillet, le CPB transmet une correspondance à la CNT demandant de rendre public le document d’apppel d’offres avec l’échéance fixée au 30 août.
Ashwin Dookhun affirme que des anomalies ne sont constatées qu’à partir du 8 août où le CPB décide de convoquer deux représentants de la CNT à une réunion. “Le CPB n’est pas l’acheteur. Son rôle est simplement de vet le bidding document. Donc, comment est-ce possible que le CPB puisse convier deux représentants de la CNT à une réunion en vue de modifier les spécifications de l’appel d’offres alors que le Board n’est pas tenu au courant. Cette démarche fait suite à une correspondance d’un concessionnaire adressée au General Manager de la CNT, en date du 8 août 2012, pour réclamer des modifications aux spécifications de l’appel d’offres”, déclare-t-il avant d’ajouter que le CPB avait demandé également d’étendre la date butoir jusqu’au 21 septembre.
Dans cette lettre, le concessionnaire en question, qui est nul autre qu’Iframac, avait fait préalablement comprendre que “we are of the opinion that Iframac is penalised according to NTC technical specifications of the tender document because our Mithibishi Fuso bus has an engine capacity of 184 H.P.” Pour le président du conseil d’administration de la CNT, la coïncidence de la date 8 août 2012 dans la séquence des événements ne peut être fortuite. D’autre part, Ashwin Dookun s’interroge sur la pertinence de la défense du vice-PM et ministre de l’Infrastructure publique dans le communiqué en affirmant que “at no time Honourable Bachoo or any other Government minister/official intervened or tried to intervene in the said bidding exercice.”
“La question se pose : est-ce le rôle du CPB de venir blanchir un ministre ? Cette démarche fait-elle partie de ses core functions ? Lors de mes déclarations publiques, je me suis seulement posé la question qui a bien pu donner ce genre de directives. Je n’ai jamais mentionné le nom de Bachoo”, s’insurge le président du Board.