À cœur ouvert avec… Michel de Speville

Le groupe FAIL (Food and Allied Industries Ltd) célébrera ses 50 ans en octobre. En prélude à cette célébration, nous sommes allés à la rencontre de Michel de Spéville, qui a bâti un des plus importants groupes industriels du pays. Dans l’interview qui suit, l’entrepreneur visionnaire raconte le cheminement de son groupe et partage son analyse sur l’évolution de Maurice et sa philosophie de la vie. Précision : cette interview ayant été réalisée il y a trois semaines avant le départ de Michel de Spéville pour l’étranger, elle ne comporte aucune question sur les épidémies qui menacent le secteur de l’élevage.
Élevage, produits laitiers, produits frigorifiés, minoterie, publicité, éducation tertiaire, hôtellerie. Vous êtes entré dans beaucoup de secteurs, sauf la canne à sucre .
 Pour faire de la canne, il faut d’abord avoir des terres, et je ne les avais pas. Deuxièmement, ce n’était pas l’activité qui me passionnait et que d’autres faisaient très bien. Moi, je voulais faire autre chose.
 
Si vous aviez des terres, vous seriez entré dans l’industrie sucrière ?
 Non. Certes, si j’avais eu des terres avec des cannes dessus, j’aurais continué à les exploiter. Mais j’ai toujours été intéressé par la sécurité alimentaire qui, en raison du fait que Maurice importait la majeure partie de sa consommation, comportait un facteur d’insécurité, et l’autosuffisance. L’autosuffisance aide à réduire l’inflation importée et à économiser les devises étrangères.
 
Pourquoi avez-vous commencé par un élevage de poulets ?
 J’ai été un passionné de la nature et des animaux, avec qui j’ai beaucoup appris, dès mon plus jeune âge. J’ai commencé avec un petit élevage que je supervisais, avant et après mon travail de comptable chez De Chazal Du Mée. Avec un emprunt de Rs 170 000, j’ai pu acheter un terrain avec trois bâtiments, un poulailler, un petit abattoir et un véhicule pour les livraisons. On a commencé avec 400 poulets par semaine, alors qu’aujourd’hui le pays en produit 65 000 par jour.
 
A-t-il été facile de convaincre les Mauriciens de manger local, à une époque où tout ce qui venait de l’étranger était forcément meilleur ?
 Nous avons contourné le problème en proposant des produits de qualité. Au départ, Chantecler n’a pas fait de publicité et s’est fait connaître par le bouche à oreille, et les gens ont acheté parce que nous offrions des produits de qualité. Et de ces produits de qualité est née la confiance, qui est un élément essentiel pour la réussite d’un petit entrepreneur.
 
A-t-il été facile de convaincre les banques de mettre de l’argent dans un projet hors secteur sucrier ?
 Mon plus grand partenaire a toujours été la Banque Commerciale. Je dis souvent aux petits entrepreneurs que la chose la moins difficile à avoir pour réaliser un projet c’est l’argent. Il faut avant l’idée de base, la passion, la confiance et le savoir. Mais quelques fois, il n’est pas facile de convaincre avec l’idée de base et nous l’avons expérimenté.
 
La petite entreprise créée en 1976 est devenue une éclatante succes story. Quel est le regard que vous portez aujourd’hui sur cette réussite ?
 J’aimerais souligner que je n’ai pas fait les choses seul : il y a eu beaucoup de collaborateurs, des amis et une équipe tout au long de ces cinquante ans. Nous avons toujours travaillé pour réussir, mais pour une réussite ne voulant pas seulement dire gagner de l’argent. Le profit est à l’entreprise ce que l’air est à l’être humain. On ne vit pas que pour respirer, mais on respire pour vivre. Nous n’avons jamais créé une entreprise que pour faire du profit, nous avons toujours privilégié des projets qui pouvaient apporter un plus à la communauté, au pays. Aider les autres à bien faire fait partie de ma définition de la réussite qui, je le répète, n’est pas que financière. Mais cela étant, on n’a pas eu que des réussites. On a eu des difficultés, on a dû arrêter des projets déjà lancés.
 
Comment choisit-on les gens avec qui on va travailler pour réaliser ses projets ?
 Aujourd’hui, nous employons plus de 4 000 personnes, selon des critères bien définis. Mais avant, il fallait trouver des gens qui croyaient dans le ou les projets, et étaient capables de prendre des risques pour les réaliser, et nous avons grandi ensemble. Au départ, on a fait de petites compagnies faciles à gérer, dont les structures se sont mises en place d’elles-mêmes. Puis sont arrivées les grosses compagnies comme Livestock Feed, Les Moulins de la Concorde, dont il a fallu créer les structures dès le départ. Au lieu d’avoir une grosse compagnie avec des branches, nous avons préféré plusieurs compagnies moyennes pour donner le pouvoir aux managers qui gèrent chacun un secteur et qui font partie des seize personnes formant le groupe exécutif.
 
Revenons à la petite entreprise. Au cours des années 1980, Vishnu Lutchmeenaraidoo, alors ministre des Finances, déclare qu’il faut que les Mauriciens deviennent une nation de petits entrepreneurs. Cet objectif a-t-il été atteint ?
 Il y a eu des avancées, mais j’aurais souhaité que cela marche beaucoup plus. Il y a pas mal de petites entreprises à Maurice, mais je crois qu’il y a encore à faire pour qu’on en ait encore beaucoup plus. Ne pas savoir où aller se renseigner et obtenir des conseils, ce sont des problèmes auxquels ont face les petits entrepreneurs et cela les décourage. Je sais que le gouvernement a mis en place beaucoup de moyens pour permettre d’accompagner le petit entrepreneur dans ses démarches, mais je ne sais pas si cela fonctionne comme il le faut.

 Vous avez suivi l’évolution de notre pays au cours des 50dernières années avec ses crises politiques, sociales et économiques. Est-ce que Maurice aurait pu mieux faire ?
 Je pense que Maurice a très bien fait. Il faut rappeler que Maurice, c’est une petite île qui s’est peuplée avec des gens venus d’ailleurs. Nous avons eu l’avantage de notre désavantage : d’être petit. Le fait d’être obligés de vivre ensemble, sur un petit morceau de terre, a obligé les communautés à se connaître, à s’enrichir de la culture des autres. Cette proximité à l’école, au travail, dans le quotidien a créé les bases d’une nation en devenir, en dépit des problèmes que nous avons connus .

 Une nation en devenir, avez-vous dit nous en sommes encore loin ?
 Je considère que nous sommes, de plus en plus, en train de créer une nation. Je me rappelle d’être allé à Taïwan il y a vingt-cinq ans et d’avoir été frappé par le niveau de vie de ce pays qui, quelques années auparavant, était très pauvre. Les Taïwanais se sont développés très vite, comme les Mauriciens, avec l’évolution très rapide de l’éducation, du savoir, de la manière de vivre et surtout de la vie ensemble, terme que je préfère à la tolérance. Pour moi, Maurice est un microcosme du monde et j’adore voir la convivialité qui existe entre ses habitants, la possibilité que des gens très modestes puissent réussir rapidement au niveau professionnel. Je crois que cela est dû à l’éducation et au fait que l’on a compris que les gens n’allaient entreprendre que s’ils avaient un sentiment de liberté. Que l’on ne peut pas entreprendre et réussir avec le contrôle des prix que l’on avait institué à une certaine époque et qui, pour moi, représentait la mort de l’entreprise.

Vous aviez à l’époque résumé le problème que représentait le contrôle des prix pour un entrepreneur en ces termes : « Je me retrouve dans la situation d’un conducteur dans un camion qui ne peut toucher ni aux freins ni au volant » .
C’était exactement ça. Heureusement qu’avec le temps, la formation, les contacts avec l’étranger, l’Union européenne et la Banque mondiale, les autorités ont compris que les entreprises ne se font pas avec des gens qui vont investir par amour du peuple. Cela n’existe pas. Il faut permettre à l’entrepreneur de faire des profits pour rembourser les prêts qui lui ont permis de créer et de faire fonctionner son entreprise, et de payer ses salariés. Il n’existe aucun pays au monde qui s’est développé avec l’investissement des pauvres. Il faut arrêter de penser que le pauvre est bon et le riche forcément méchant. L’important c’est de travailler librement et de faire en sorte que la société avance ensemble, sans que ce ne soit au détriment des uns ou des autres.

 En tant que pays, Maurice a réussi, affirmez-vous. Mais est-ce que dans cette réussite, nous avons raté quelque chose qui nous aurait permis d’aller plus loin encore ?
 C’est une question difficile dans la mesure où tout dans la vie est affaire de sentiments, de ce que l’on croit. Cependant, je regrette que l’on ne produise pas plus à Maurice, qu’on ait eu autant de difficultés à obtenir des terres pour faire de la production agricole autre que la canne. J’ai eu de la chance d’avoir des terres dans différents endroits du pays pour mes projets, mais ce n’était pas facile de convaincre des administrateurs d’usines qui ne pensaient qu’à la canne. Quand je vais en Israël, par exemple, et que je vois d’immenses champs de litchis et de mangues de pas plus de 2,50 m de haut, ce qui les met à l’abri des chauves-souris, je regrette qu’on n’ait pas fait de production de fruits sur une large échelle. Mais je constate un regain pour la production de fruits avec des petits planteurs et même des responsables de propriétés sucrières que nous accompagnons. Donc, le pays avance et il faut que cela continue, que la confiance soit instaurée et que les décisions, les bonnes décisions, soient prises.

Votre rêve de l’autosuffisance alimentaire est-il réalisable à Maurice ?
 Ce n’est pas possible, mais on peut faire beaucoup. Nous ne produisons pas de blé, mais nous faisons de la farine. Et c’est amusant de constater que, depuis qu’on le fait, la consommation de riz a chuté et celle de la farine a augmenté considérablement. Quand Les Moulins de la Concorde (LMLC) ont commencé leurs activités, il y avait 60 boulangeries dans le pays. Aujourd’hui, je crois qu’il en existe 220 et la qualité du produit est incomparable. Dans un sens, et sans en avoir l’air, Les Moulins de la Concorde ont contribué au développement du pays dans plusieurs secteurs.

 Comme plusieurs autres compagnies du groupe FAIL qui, après LMLC, va se lancer, dans les années 1990, dans un secteur où on ne l’attendait pas, l’hôtellerie, avec Le Labourdonnais .
 Il y avait deux objectifs majeurs dans ce projet : bâtir un cinq-étoiles en ville permettant aux hommes d’affaires de découvrir Maurice sous un autre angle que touristique. Et en même temps, créer un hôtel ouvert à tous les Mauriciens, ce qui n’était pas le cas à l’époque. J’ai eu beaucoup de satisfaction avec la réalisation de ce projet, même si on disait que j’étais fou d’entrer dans l’hôtellerie.
 On a l’impression qu’on a dû souvent vous dire : tu es fou de faire ça, de te lancer dedans.
 Les gens étaient assez aimables pour ne pas me dire directement que j’étais fou, mais beaucoup ne croyaient pas dans les idées que j’avançais.

 Comment est arrivée celle de se lancer dans l’hôtellerie ?
 On voulait entrer dans ce secteur. Quand l’occasion s’est présentée à Caudan, on a fait un projet que nous avons soumis, en même temps que deux groupes hôteliers, et nous avons gagné. À la surprise de tout le monde.
 
Vous avez été vous-même surpris ?
 C’est un peu prétentieux de le dire, mais nous n’étions pas trop surpris. C’était un très bon projet et en plus nous pensions que c’était une nécessité pour le pays d’avoir un hôtel d’affaires en ville pour aller de pair avec l’image de Maurice île paradisiaque de plage. La formule a plu, nous avons ouvert Le Suffren, puis avons repris le Hennessy puis Port Chambly sur le même modèle .
 u Sous seriez intéressé de reprendre d’autres hôtels ?
 Non. Nous ne sommes pas à la recherche d’hôtels à reprendre et ne sommes pas avides de vouloir agrandir notre secteur hôtelier. Nous n’avons pas l’ambition de devenir un groupe hôtelier de très grande envergure.

 Le pays a réussi, disiez-vous précédemment. Les gouvernements qui se sont succédé ont-ils eux aussi réussi leur tâche ?
 Il faut regarder le chemin que nous avons parcouru. Dire qu’on aurait pu aller plus vite que nous ne l’avons fait n’a pas forcément de sens. Il ne fallait pas aller trop vite. Il faut voir la difficulté d’adaptation, même d’une génération à l’autre, le problème de la formation. D’ailleurs, un de nos problèmes majeurs c’est de ne pas avoir prévu en suivant le développement des autres pays, pour éviter certaines erreurs et difficultés que nous rencontrons aujourd’hui au niveau social. Je me souviens d’avoir travaillé avec des mouvements sociaux au moment du lancement de l’industrialisation. Je me suis retrouvé dans une maison où le papa et la maman travaillaient en usine et laissaient leur enfant, qui n’avait personne pour le surveiller, attaché à un lit avec de la nourriture à côté pour la journée. Je me souviens de m’être dit : les parents vont gagner de l’argent en usine mais qu’est-ce qui va advenir socialement de cet enfant attaché ? Quand je regarde aujourd’hui le nombre de drogués, des cas de vols et d’agressions, je me demande si nous n’avons pas raté quelque chose dans l’éducation et la formation. Nous avons surtout retenu de la formation le côté technique, le savoir, mais il n’y a pas eu assez de formation pour être de bons parents, apprendre à transmettre les valeurs fondamentales à ses enfants dont celles de la citoyenneté. Beaucoup de problèmes sociaux d’aujourd’hui sont dûs à un manque d’encadrement aux enfants qui ont grandi dans des conditions qui ne leur ont pas permis de développer leurs talents, et qui ont été poussés dans la violence et la délinquance.

 Comment peut-on gérer ce problème social ?
 Je n’ai pas la solution, mais je peux dire ce qu’il me semble manquer. Il faut donner de bonnes orientations aux enfants en commençant à la maison, en continuant à l’école et utiliser les outils de communication comme la télévision pour faire passer le bon message. Il faut créer des endroits ou des événements où ce message doit passer. Nous travaillons actuellement sur un projet d’aquarium à Port-Louis. Tout en vivant sur une île, nous ne savons pas grand-chose de la mer, de sa composition, de ce qu’elle contient, des animaux qui y vivent, des dangers qui les menacent et qui ont des répercussions sur notre existence. Un des objectifs de l’aquarium est la conscientisation des jeunes Mauriciens pour leur faire découvrir l’étendue du territoire de leur pays, de savoir ce qu’il faut faire pour que ce territoire soit préservé. C’est une manière de participer à la formation, de donner la bonne information citoyenne aux jeunes sur leur pays, son environnement, sa biodiversité. C’est rendre réels au niveau pédagogique des concepts abstraits. Évidemment, ce projet va rapporter de l’argent, sinon nous ne nous serions pas lancés dans sa réalisation, mais en même temps, nous allons faire œuvre utile au niveau de la formation des jeunes.
 
Malgré les incohérences et les crises politiques à répétition, avez-vous confiance dans l’avenir du pays ?
 Oui. Pour moi, les problèmes sont des moteurs de solutions. Ils forcent à trouver des solutions, à se dépasser pour avancer, évoluer. On a tendance à ne voir que le côté négatif des choses. Quand on me dit “on ne peut faire ça”, je réponds toujours “ne me dites pas ce que vous ne pouvez pas faire, mais dites moi ce qu’il faut faire pour faire ce qu’on veut faire”. Si on voit toujours les choses de manière négative, il y a toujours une raison pour justifier pourquoi on ne fait rien. Quand on croit et qu’on est déterminé, on réussit. Il suffit de chercher comment contourner la difficulté, faire les choses différemment. Il faut positiver pour trouver le remède plutôt que de se plaindre éternellement sans rien faire.
 
Après l’élevage, les produits laitiers, la minoterie, la distribution, la publicité, l’éducation et l’hôtellerie, y a-t-il encore un secteur dans lequel vous souhaitez entrer ? Un nouveau territoire à conquérir ?
 Je n’aime pas le mot conquérir. La première chose qu’on a faite avec le poulet a été de construire la filière agricole en ouvrant La Maison du Petit Aviculteur pour aider les petits éleveurs. Nous n’étions pas en train de conquérir, mais de participer au développement de Maurice. Notre plus grande satisfaction est de contribuer, d’accompagner, de mettre en place, d’aider le pays à avancer, pas de conquérir des secteurs ou des territoires.
 
Vous êtes à la tête de FAIL depuis cinquante ans. On dit que la plus grande difficulté, pour un entrepreneur qui a réussi, est de quitter la direction de son entreprise, de passer la main. Il n’y arrive pas facilement, s’agrippe. Est-ce votre cas ?
 Je ne fais aucune difficulté et je ne suis pas agrippé à la direction. Pour faire un pot au feu, il faut choisir les légumes, les nettoyer, les faire cuire longuement avec la viande. On ne peut pas le faire en quelques minutes. Nous avons pris des années pour créer un esprit d’entreprise où le petit employé peut se faire entendre, s’il le désire. Pour nous, une personne est une personne avant tout et elle doit être respectée, avoir le droit de dire son mot ; cela fait également partie de l’ADN de notre groupe.
 
La question était : allez-vous pouvoir facilement passer la main ?
 Nous avons des équipes qui font tourner le groupe, auquel mon fils Cédric s’est, petit à petit, intégré. En ce qui concerne la philosophie du groupe, c’était plus simple pour lui puisqu’il est né et a vécu avec. Il a, en plus de son savoir, ce qui est plus important : une âme. Aujourd’hui, le savoir est stocké dans nos ordinateurs et on y accède en quelques clics. Pour moi, la vraie intelligence c’est celle du bon sens et du cœur, et j’ai la satisfaction de savoir que beaucoup de ceux qui travaillent avec le groupe sont dotés de cette intelligence là, dont Cédric. Je suis encore sur quelques conseils d’administration, mais je suis en train de me retirer graduellement. On a une équipe jeune, compétente et dont une des valeurs est de réaliser les objectifs du groupe tout en contribuant à l’amélioration de notre environnement et des conditions de vie de la société mauricienne.
Qu’allez-vous faire quand vous aurez pris définitivement votre retraite, Michel de Spéville ?
 J’ai encore des choses à faire. Je vais reprendre une formule que j’ai déjà utilisée : il faut que je cesse ce que je fais pour pouvoir faire tout ce que j’ai à faire. Par exemple, j’adore le golf, mais je ne joue pas assez souvent pour progresser. J’espère qu’il n’est pas trop tard pour cela. J’aurai du temps à consacrer à ma femme, mes enfants et mes petits-enfants, et à quelques autres projets, dont la création d’un musée national représentant les civilisations ayant peuplé l’île Maurice au cours des siècles.