Comment ma belle-mère s'y prit pour ‘inventer’ le principe d'internet (II)

Plus que jamais, elle ressentait en elle ce besoin fusionnel de la présence de sa fille..., mais, faute d'aide, ne parvenait pas à l'exprimer. Concevant que Kanabadee, son fils, était beaucoup trop occupé pour s'adonner à quelque effusion que ce fut, elle demeurait dans l'atelier, observant les gestes méticuleux et rapides du tailleur, méditant sur ce que sa fille pouvait bien faire au même moment... Pensait-elle à sa mère, de son côté? Que mangerait-elle ce midi? Savait-elle se débrouiller ? Seule, loin de chez elle, étrangère, qui serait là pour la protéger ?
Regardant la vieille Butterfly de son fils lancée à pleine allure, elle semblait absorbée dans ses pensées, sans prise sur le réel. La radio K7 inondait l'atelier de chansons indiennes de films anciens qu'elle avait tous vus autrefois et qu'elle connaissait par coeur.
C'est alors que son fils décida de changer l'ambiance et, appuyant sur une touche, entreprit de mettre en route une vieille K7 audio de chansons de Noël. Mais par malchance, pressé qu'il était de finir son travail, refermant le couvercle avec brutalité, la cassette s'enraya soudain et le son ne sortit plus de l'appareil...
Extrayant la cassette audio de son habitacle, ce n'était plus désormais qu'un long ruban cassé qui pendouillait lamentablement, comme dévoilant dans le même temps, un mystère technique jusque-là dissimulé à l'oeil profane de Gaboulouk...
C'est lorsqu'elle vit le long ruban fin sortir de la K7, que l'idée germa soudain en elle et se fit jour, non pas comme une étincelle de clarté, allumant en sa conscience de grand feu de la vérité révélée, mais plutôt comme le lent cheminement d'une idée fragile et incertaine, simple lueur falote et sans but précis...
Ainsi, ce son n'était pas plus que ce vulgaire ruban brun, défilant au fil des heures toutes les musiques de la vie... Cette "tresse" était donc la musique même, stockée magiquement le long du fin ruban magnétique. Ce fin cordon aplati contenait donc à lui seul, la mémoire des sons!
Gaboulouk comprit alors en quelques minutes, le parti qu'elle pourrait prendre d'un tel appareil. Elle demanda à son fils s'il lui serait possible de l'enregistrer, elle, grâce au fameux radio K7...
«Rien de plus facile, lui répondit Kanabadee, tu peux même t'enregistrer non-stop pendant 45 minutes, deux fois, si tu en as envie! En retournant la K7, bien sûr!!!»
Gaboulouk parvint à le convaincre de lui prêter l'appareil en soirée, muni d'une cassette vierge, cela va sans dire... Elle se vanta même de la lui rembourser rubis sur l'ongle dès que possible! Kanabadee s'esclaffa, demandant si sa mère n'avait pas perdu la boule et s'interrogeant sur l'usage si mystérieux qu'elle pourrait faire de son magnétophone...
Le soir venu, Gaboulouk s'isola dans la chambre des enfants pendant que ceux-ci se trouvaient encore à faire leurs leçons. Elle appuya sur les deux touches à la fois, comme elle avait vu son fils faire. Elle vit alors le voyant rouge s'allumer, mais, bien que son coeur ait battu la chamade en cet instant magique, elle n'eut pas peur et observa tranquillement le ruban s'enrouler lentement...
Ainsi, elle s'enregistra durant trois longs quarts d'heure, puis retourna la cassette pour 45 autres minutes... et lorsqu’après une heure et demie d'enregistrement, elle débita sa dernière phrase destinée à sa fille, elle se dit qu'elle en avait assez dit, qu'elle avait tout dit de sa vie et des nouvelles de la famille et de chacun en particulier... Elle n'avait, auparavant, jamais ressenti pareil contentement... Même quand Brenda, l'aînée des petits enfants lui servait de scribe expérimenté, elle avait toujours eu la sensation d'être restée sur sa faim... Mais là! Tout y était, toute sa vie des derniers mois, dans les moindres détails et sans aucune omission.
Alors, enfin, elle sortit la cassette de l'appareil et sans hésitation d'aucune sorte, comme si elle avait fait cela toute sa vie, elle entreprit d'en dérouler soigneusement le ruban jusqu'au bout, sortant lentement mais sûrement le long ruban de la cassette, jusqu'au dernier millimètre. Oui, c'était ça, jusqu'au dernier petit millimètre de son. Et lorsqu'elle eut fini, elle ramassa le précieux trésor dans sa main, regarda une dernière fois tout ce ruban dans sa main droite, fit mine d'en soupeser les quelques grammes, puis, souriant de toutes ses dents, le mit enfin dans une enveloppe et alla demander à Kanabadee d'y inscrire le nom et l'adresse de sa fille en France. Elle cacheta elle-même l'enveloppe, désormais emplie d'une heure et demie de ruban sonore déroulé et alla donc la poster au Bureau de la rue Pope Hennessy, et ce fut tout!
Elle revint chez elle allégée du précieux ruban de quelques grammes, confié pour être acheminé au prix d'un simple courrier postal!
Elle savait que le ruban contenait tout, plus besoin d'un enfant pour s'écrire, "la tresse" transmettrait tout désormais, les nouvelles, le rythme de sa voix, le ton, et même les silences en prime, et tout cela pour le même prix!
Inutile de dire la surprise de sa fille lorsqu'elle reçut cette drôle de lettre en provenance de Maurice, contenant un immense ruban sans rien d'autre, sans même une explication ni le moindre mode d'emploi, pas même un commentaire, juste cette foutue tresse, en vrac, qu'elle reconnut aussitôt comme étant celle d'une cassette audio de l'époque. Elle comprit donc la nécessité de l'enrouler au sein du boîtier plastique d'une autre cassette elle-même rapidement vidée de son contenu.
Elle sut s'emparer d'un crayon pour l'introduire dans l'axe rotatif cranté de la cassette... et tourna pour rembobiner jusqu'au dernier millimètre de son...
Puis Vimala s'installa dans un modeste fauteuil en bois et enclencha le bouton marche... et le son, la voix de Gaboulouk, commença à sortir de l'appareil, comme par miracle! Et sa présence était mille fois plus immédiate que n'importe quelle lettre reçue jusque-là!
Canagamah Mootoosamy venait d'inventer l'internet. Se servant d'un réseau préexistant, la poste mondiale, elle venait d'envoyer à distance le premier document sonore magnétisé. Une heure trente de narration pour le même prix qu'une lettre de deux pages maximum... Autant dire une révolution en volume comme en qualité.
Désormais et tout le temps que sa fille Vimala demeura en France, elle lui envoya des nouvelles de la sorte et ce sont des heures et des heures d'anecdotes qui circulèrent ainsi, au nez et à la barbe du facteur, sous la forme de dizaines de rubans magnétiques de quelques gammes chacun, envoyés à l'autre bout du monde, comme la présence même de sa mère à domicile, chaque enveloppe transportant ce qui n'était autre qu'une visite.
Gaboulouk venait de trouver le moyen de son autonomie, plus besoin d'enfants pour écrire ses lettres, elle était parvenue à l'exploit incroyable d'avoir pu multiplier par mille le volume d'informations acheminé et cela sans effort, juste le temps de dérouler une cassette, de la rembobiner à 10 000 km de là et le tour était joué... On dit souvent que nécessité fait loi, mais dans son cas, ce fut parfaitement exact... Elle venait de résoudre l'un des problèmes les plus cruciaux de sa vie, par elle-même, sans l'aide de quiconque.
N'ayant pas fait breveter sa géniale invention, personne, hélas, n'en tint compte et sa découverte n'en fut donc pas homologuée. Pourtant, elle fut bien la première personne à être parvenue à envoyer un message magnétique à distance en se servant d'un réseau postal préexistant. Sans le savoir, elle venait d'inventer internet, le principe même d'internet.
Quelle injustice, cher lecteur, de ne pouvoir reconnaître aujourd'hui la vérité sur l'origine de cette invention qui tous les jours, a modifié nos habitudes et nos comportements, multipliant par mille les possibilités de nos échanges.
Au moment où j'appuie sur ma souris pour envoyer cet article au journal, d'un simple clic qui, comme par magie, reproduira demain ce que je viens de narrer ici. C'est à Gaboulouk que je pense, elle qui nous légua sa géniale invention, juste par amour pour sa fille. Bien sûr, sa découverte fut améliorée ô combien, mais il n'empêche, il fallait que la vérité fût dite... C'est ma belle-mère qui a inventé internet.

FIN