Semaine fort enrichissante pour la Commission d’enquête sur la drogue. Deux représentants de l’United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC) se sont déplacés spécialement pour faire part de leurs appréhensions et constats. L’Ong PILS ainsi que la Plateforme Drogue, réunissant plusieurs Ong qui oeuvrent dans le même secteur (drogue et sida), ont eux aussi apporté leur contribution. Élément commun des interventions : le traitement à la méthadone, qui a été remplacé par la Suboxone et le Naltrexone depuis janvier, dans le sillage de sa suppression depuis l’an dernier, comme décidé par le ministre de la Santé Anil Gayan. Un débat bien animé a eu lieu entre les divers intervenants.
Deux sources principales d’inquiétudes et de préoccupations, tant pour ceux qui ont déposé devant l’actuelle commission d’enquête sur la drogue que ceux qui l’animent. D’abord, le cruel manque de données, de statistiques, tant pour ce qui est de la consommation des produits que des consommateurs, eux-mêmes. Ensuite et surtout, le traitement. Notamment la méthadone et le fait que cette dernière n’est plus disponible.
Préconisée depuis 2006 à l’an dernier, la méthadone allait de pair avec le programme d’échange de seringues dans le cadre de mesures de Réduction des Risques (RdR). Or, le ministre de la Santé Anil Gayan avait décidé de supprimer la méthadone et de remplacer ce médicament par le Suboxone et la Naltrexone. Mais « ces deux produits sont encore au stade d’analyses et ne figurent pas sur la liste officielle des médicaments recommandés par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), à l’instar de la méthadone et la Buprénorphine (Subutex) ». C’est ce à quoi ont corroboré tant Nicolas Ritter, directeur de PILS (Prévention, Information et Lutte contre le Sida) que le Mauricien, le Dr Faysal Sulliman, attaché depuis fin 2015 à l’UNODC, dans leurs interventions respectives devant la commission d’enquête sur la drogue cette semaine. Au final, ces deux personnes, de même que Jose Vila del Castilo, représentant du bureau régional de cette agence des Nations Unies, qui a fait le déplacement à Maurice, ont tous fait un vibrant plaidoyer pour que « la méthadone soit réintroduite comme option pour les personnes dépendantes des opiacés ».
Intervenant sur la question lors de sa déposition, José Vila del Castilo a lui aussi relevé le fait qu’à l’UNODC, « nous sommes également en faveur d’offrir aux malades une panoplie de traitements; nous sommes pour une politique qui donne le choix au malade de se faire traiter selon une méthode qui lui convient ». De ce fait, a conclu le représentant des Nations Unies, « nous espérons que le gouvernement mauricien ne va pas supprimer totalement le traitement à la méthadone ». Il ajoute : « De plus, la méthadone est comparable au traitement de l’insuline au malade atteint de diabète. Bien sûr, je conçois qu’il y ait des faiblesses et des manquements. Mais je souhaite attirer l’attention de la commission sur le fait que le patient est un citoyen de Maurice. Il a droit au traitement, tout comme le pays a le devoir de lui donner accès à toutes les médications possibles. » José Vila del Castilo devait alors réitérer son souhait que « des études soient faites afin de comprendre quels sont les problèmes, comment les résoudre et comment avancer ».
« Citez-moi un pays au monde qui, dans sa réponse médicale aux problèmes de dépendance aux opiacés, ne propose aux patients qu’un seul et unique traitement qui soit à base de Suboxone et de Naltrexone ! » a argué Nicolas Ritter, alors qu’il répondait aux interrogations de l’un des deux assesseurs de la commission d’enquête, nommément le Dr Ravind Dhomun. Ce cadre du ministère de la Santé s’est beaucoup attardé sur la question du traitement à la méthadone, surtout avec deux intervenants : le Dr Faysal Sulliman de l’UNODC et Nicolas Ritter, de PILS. Celui-ci, premier Mauricien à avoir admis publiquement vivre avec le sida, et qui est le fondateur de l’Ong phare dans la lutte contre ce virus, a ajouté : « Il est recommandé d’offrir une palette de traitements dans la réponse médicale. Ce qui n’est pas le cas à Maurice. Car malgré qu’elle ait fait ses preuves chiffres à l’appui, la méthadone a été brutalement supprimée. Sur quelle base ? Suivant quelles indications ? Quelle étude a été menée pour conclure que la méthadone n’était plus bonne ? On ne le sait toujours pas ! Et c’est pour ces raisons que nous, chez PILS, nous sommes sceptiques quant à l’option du Suboxone et de la Naltrexone uniquement comme réponse médicale à la dépendance aux opiacés. »
Sur le même thème, le Dr Faysal Sulliman, médecin qui a longtemps accompagné les patients du Centre Idrice Goomany (CIG) et qui est aussi partie prenante de plusieurs associations internationales dans la lutte contre la toxicomanie et le sida, a souligné : « Maurice a été le premier pays de l’Afrique à mettre la méthadone à la disposition des patients dépendants des opiacés. Il y a très peu de pays d’Europe par exemple qui n’offrent pas la méthadone. Alternativement avec d’autres produits tels le Suboxone ou la Naltrexone, bien entendu. »
Rappelant au Dr Sulliman qu’il était le responsable de la Harm Reduction Unit, « il y a 10 ans, au moment où le gouvernement d’alors décidait d’opter pour la méthadone », le Dr Dhomun devait demander au coordinateur de l’UNODC la raison pour laquelle il avait opté pour la méthadone plutôt que le Suboxone, « car les deux produits avaient alors été pris en considération ». Le Dr Sulliman a répondu : « L’aspect financier – la méthadone étant considérablement moins coûteuse que le Suboxone – d’une part, m’a aidé à prendre ma décision. Et l’autre élément, c’est que le Suboxone était, et est toujours, un produit sujet à expérimentation. L’OMS recommande la méthadone au même titre que la Buprénorphine (Subutex). Ce sont là deux médicaments qualifiés de “state of the art”. »
À un certain moment, l’assesseur Dhomun a demandé à Nicolas Ritter « if Suboxone is replacing Methadone, what is the problem ? » Ce à quoi le directeur de PILS a rétorqué : « The problem is that half of the patients on methadone are doing well and the treatment is no longer available. So, if not for this half, why can’t the government of Mauritius maintain methadone and give all three products in option ? »
Le Dr Dhomun est revenu à la charge avec le Dr Sulliman, prenant comme exemple un jeune de 20 ans qui serait accro à l’héroïne : « Si vous étiez toujours responsable de la Harm Reduction Unit, qu’auriez-vous préconisé ? » La réponse du coordinateur du UNODC était claire : « J’aurais pratiqué une sélection : quels sont les profils des patients et leurs parcours, leur carnet de santé pour savoir les pathologies dont ils souffrent, etc. Et j’aurais choisi en fonction de cela pour offrir le traitement le plus approprié. Mais à aucun moment je n’aurais recommandé de supprimer la méthadone. Plutôt, je demanderais de l’offrir en supplément. Car en effet, pour des patients de 20 ans, on ne va pas les mettre sur méthadone, qui n’est pas indiqué dans leur cas ! »
Tant Nicolas Ritter que le Dr Faysal Sulliman, en tant que médecin attaché au CIG, ont fait ressortir qu’à plusieurs reprises, « et ce même avant que le pays ne change de régime politique, nous, la société civile, avons fait part aux décideurs de certains aspects qui posaient problème avec la méthadone, mais en vain ». Le Dr Sulliman devait élaborer : « La question principale concerne la dispensation du médicament. Quand on a 100 patients, c’est encore gérable. Mais à mesure que le nombre augmentait, forcément, le personnel médical et paramédical s’est vite retrouvé dépassé ! »