• Lindsay Thomas, recteur : « Le problème s’est intensifié en un an et demi. Il nous faut des moyens pour protéger nos enfants »
  • Le collège dit refuser la politique de l’autruche
  • Infiltration des dealers, réseau installé… la vie au collège est souvent perturbée par des cas inquiétants

Depuis un an et demi, la consommation des drogues dures a gagné du terrain auprès de certains élèves au collège du Saint-Esprit (CSE). On parle de réseau complexe, organisé et formaté par des fournisseurs. Le collège, qui a toujours ouvert ses portes aux spécialistes de la prévention, se voit néanmoins confronté à la gestion difficile au quotidien d’une problématique qui s’amplifiera si elle n’est pas endiguée. Institution d’élite qui n’entend pas pratiquer la politique de l’autruche pour éviter les préjugés, le CSE a pris le parti de nous parler de l’infiltration des drogues dures dans l’établissement et de réclamer de l’aide aux autorités. L’établissement veut non seulement “sauver” ses élèves des pièges des dealers mais réclame aussi de l’aide auprès des autorités. La situation s’aggrave…

Il y a quelques semaines, pendant les heures de classe, quatre élèves sont retrouvés dans un coin retiré du collège, dans « un drôle d’état. » L’odeur et la fumée les trahissent. Ils reconnaissent avoir consommé un produit illicite. L’administration du collège applique la sanction que lui confère la loi, les adolescents sont renvoyés, mais participeront aux examens de fin d’année. Ces derniers portent plainte auprès de l’Ombudsperson pour les Enfants. Leurs parents sont convoqués. Persuadés qu’ils allaient être traités en victimes, ils sont sermonnés par toutes les parties.

Pendant la même période, un autre élève est “coincé” et admet auprès de l’administration qu’il vend de la drogue synthétique à ses camarades de collège. Son fournisseur est un dealer de sa région. Le CSE veut passer à l’offensive. « On ne peut pas continuer à dire qu’il y a un problème de drogue et ne pas agir. Nous n’avons pas le droit moral de laisser pourrir la situation », expliquent les responsables du collège.

« Donnez-nous les moyens de protéger nos étudiants contre la drogue et d’interdire sa présence et sa consommation au collège. La situation devient préoccupante. » C’est d’une même voix que le recteur, Lindsay Thomas, son assistante, Marjorie Barbe Munien, et les doyens, responsables des classes du CSE, ont lancé cet appel aux autorités de l’éducation vendredi dernier. Face à Week-End, les pédagogues du star college de Quatre-Bornes ont été honnêtes. « Il y a dix ans, la drogue était un problème marginal au Collège du Saint-Esprit. Mais depuis ces quatre à cinq dernières années, sa progression a été beaucoup plus rapide. Et en un an et demi, le problème s’est intensifié. »

« Not out of our control »

L’établissement secondaire a pris le parti, « comme cela a toujours été le cas », fait-on remarquer à juste titre, d’en parler… encore une fois. Mais cette fois, il ne s’agit pas seulement de reconnaître une problématique sociale qui ne cesse de gangréner les cibles les plus accessibles, dont les collégiens, mais aussi de réclamer du renfort, des ressources logistiques et humaines, et de situer la responsabilité de toutes les parties concernées pour que la drogue n’ait plus d’emprise sur des collégiens.

Pour la question de responsabilité, les premiers visés sont les parents. Car devant les conséquences de la drogue sur des jeunes que les enseignants du CSE sont appelés à former, ces derniers se voient aujourd’hui dans l’obligation de rajouter le rôle d’intervenants sociaux à leur mission première. La drogue synthétique a transpercé les solides pierres qui, en 80 ans, ont transformé ce collège en une véritable institution. Mais ce fléau, n’ont eu de cesse de rappeler nos interlocuteurs, n’a pas pour autant ébranlé leur volonté de l’écarter de l’établissement. Et quid de la réaction des parents et de l’opinion ? Par sa démarche — parler ouvertement des dégâts causés par la toxicomanie sur certains de ses élèves —, le CSE affirme qu’il ne peut ignorer le problème. Les valeurs et la qualité de l’éducation qui sont intrinsèques à son histoire demeurent.
Lindsay Thomas : « Nous n’avons jamais pratiqué la politique de l’autruche. Cela a été ainsi sous le précédent recteur, Jacques Malié. On nous a souvent demandé si la toxicomanie avait atteint nos rives. Désormais il est temps que tous ceux concernés prennent la pleine mesure du problème. Nous nous inquiétons de le voir progresser de manière sournoise. La situation est préoccupante but it has not gone completely out of our control. »

La loi de l’omertà

Yeux rougis, le regard absent, somnolence, escapade pendant les heures de classe, comportements inattendus, nausées soudaines, admission à l’hôpital après une perte de connaissance, baisse subite dans la performance académique, grosse somme d’argent sur des étudiants… les indices, même sans preuves visibles, sont suffisants pour alerter l’enseignant. « Même si nous avons, par exemple un petit cas de vol, nous nous posons la question si celui-ci n’est pas lié à la toxicomanie », dit Marjorie Barbe Munien. Ce qui est quasi certain, c’est que « des fournisseurs à l’extérieur ont selon toute probabilité placé des pions dans le collège. »

Cependant, le mécanisme mis en place pour ne pas intercepter les produits semble bien rôdé, puisque nos interlocuteurs reconnaissent que le réseau agirait de manière complexe « et bien organisé. » Pour ces derniers, il est clair que les collégiens/revendeurs ont été briefés par leurs contacts dealers. « D’où la difficulté d’intervention », concèdent-ils. « Qui plus est, il existe un code de l’honneur, la loi de l’omertà chez les élèves sur lesquels pèsent des soupçons. » Néanmoins, avec l’aide des élèves « qui croient que tout n’est pas faisable dans une école et des échanges officieux avec la police », le collège peut « se faire une idée de ce qui se passe » et agir.

Cela, confient Lindsay Thomas et ses collègues, demande du temps et de l’énergie supplémentaires. « À force de traquer des élèves, nous rentrons chez nous avec des chaussures boueuses », explique-t-il. Ce détail n’est pas qu’anecdotique. Il démontre l’ampleur du problème. « Nous ne cherchons pas à jeter ni nos élèves ni leurs parents ou le collège en pâture. Mais nous ne pouvons nous voiler la face. Si parler du problème peut par la même occasion aider d’autres collèges, nous devons alors en parler », précise Marjorie Barbe Munien.

Un protocole réclamé

« Le problème de la drogue au collège ne peut être réglé par un petit groupe de personnes », insiste l’assistante de Lindsay Thomas. Les causeries de prévention par des spécialistes ne suffisent pas. Le personnel du collège ne peut se permettre de se substituer aux enquêteurs, travailleurs sociaux et parents. Les cadres légaux limitent les interventions et mesures punitives par l’administration. Sans compter les « pressions exercées par certains parents » pour annuler des sanctions. Et ajouté à cela, le collège se dit confronté à un obstacle majeur : le déni des parents sur la consommation de drogues dures ou d’alcool de leurs enfants. La première réaction de quasiment tous les parents convoqués est le déni.
« Au bout de dix minutes, nous nous rendons compte que le parent nous dresse le profil d’un enfant qui nous est inconnu tant celui-ci est différent de l’élève que nous côtoyons. Les parents ne réalisent pas à quel point ils sont manipulés par leurs enfants, lesquels nous avouent consommer de la drogue. Ces enfants vont jusqu’à exercer du chantage affectif sur leurs parents. Ce n’est que lorsqu’ils sont devant une situation de non-retour que ces derniers finissent par admettre la toxicomanie de leurs enfants », explique Lindsay Thomas. « Nous essayons d’ouvrir les yeux des parents, mais nous nous faisons taper sur les doigts. Ils se mettent d’emblée dans le camp des enfants et pour ceux-ci nous sommes des méchants. Ils nous en veulent à mort », regrette-t-il.

Un protocole d’intervention en cohésion avec la philosophie du collège, c’est ce que demande l’établissement quatre-bornais pour combattre la drogue dans ses locaux. Ce protocole, nous disent nos interlocuteurs, doit prendre en compte le caractère privé/public du collège et doit être produit par le ministère de l’Éducation avec le State Law Office. Mais la mise en application d’un protocole, rappelle Marjorie Barbe Munien, demande le déploiement de ressources. Entre-temps, les autorités, dit-elle, pourraient appliquer les recommandations s’agissant de l’embauche des gate-men dont le collège en a bien besoin.

Pour le soutenir, le collège du Saint-Esprit souhaiterait la collaboration d’un conseiller, d’un travailleur social, d’un psychologue, entre autres. Un protocole officiel, selon nos intervenants, définirait non seulement les mesures à prendre, mais donnerait aussi à l’établissement la possibilité d’appliquer des sanctions à la hauteur des délits.


Kunal Naïk, spécialiste en prévention (PILS) : Jeunes et drogues : « Nous ne connaissons pas l’étendue réelle du problème »

Les saisies de drogue ont-elles eu pour effet de réduire leur consommation chez les jeunes ?
On ne peut pas mesurer le succès de nos actions menées contre la drogue en se basant sur les saisies. La consommation des drogues demeure une question sanitaire. It has to be measured in our strategy to develop a holistic health and social response. Par ailleurs, il n’y a pas de données de référence en matière de prévalence sur la consommation des drogues à Maurice. Ce qui fait que nous ne pouvons pas vraiment mesurer l’impact des interventions. En me basant sur le dernier rapport de l’observatoire national sur la drogue — lequel s’appuie sur les cas relatifs aux admissions dans les centres de santé —, il est clair que la problématique chez les jeunes est importante. Mais nous ne connaissons pas l’étendue du problème car tous les cas ne sont pas rapportés officiellement.

Comment des collégiens ont-ils accès à la drogue et sont repérés par des trafiquants ?
Les trafiquants maîtrisent bien le fonctionnement de leur système et ils s’appuient sur cette connaissance pour détecter les cibles et clients potentiels. Je dis “clients” car les collégiens ont soif de nouvelles expériences et la recherche de sensations en fait partie. De plus, à cette âge, leur discernement entre le bien et le mal est limité. Quand vous ajoutez tout cela à leur quête du plaisir, les jeunes sont davantage enclins à des activités — sexe, drogue, alcool et même le sport — qui pourraient leur procurer les émotions recherchées.

Pensez-vous que le ministère de l’Éducation est passif devant l’ampleur que prend la toxicomanie dans les collèges ?
Je ne sais pas ce que fait le ministère de l’Éducation. Il y a un grand besoin pour un mécanisme national de prévention basé sur des faits et des données scientifiques. Nous avons besoin de modules intégrés dans le curriculum avec des informations appropriées afin de guider les collégiens dans leur choix et pour ceux qui sont déjà consommateurs. Il est donc important d’utiliser les stratégies liées à la réduction des risques. C’est trop simpliste de demander aux jeunes de « dire NON à la drogue ! » C’est un slogan qui ne marchera plus. Il faut arrêter de se voiler la face. Il faut affronter la réalité et créer des plateformes de discussion sur le sujet pour les jeunes, même leurs parents.

Que faudrait-il faire pour combattre la drogue dans le milieu estudiantin ?
Dans un premier temps, il faudrait créer dans les institutions un peer health club géré par des jeunes. Ensuite, l’intervention des professionnels du social, formés par des spécialistes de la Santé sur l’addiction aux drogues et la psychologie de l’enfance, est essentielle. Les services doivent dans tous les cas respecter la confidentialité des jeunes et être youth friendly.


APE : parler pour permettre aux élèves d’avancer

Son premier partenaire dans le combat qu’il mène, l’Association des parents d’élèves (APE), est un soutien indéfectible pour le collège du Saint-Esprit. Toutefois, regrette Thierry Goder, président de l’association, tous les parents ne répondent pas toujours présent lors des réunions d’information sur la toxicomanie. « À la dernière réunion, seulement 30 parents étaient présents. » Toutefois, concède t-il, l’initiative d’affronter la problématique de la drogue par le collège, déjà par des programmes de prévention, est un moyen de faire comprendre à « quelques petits trafiquants qu’on refuse qu’ils gâchent l’avenir des élèves. » Admettre le problème, dit-il, est aussi de reconnaître que les plus doués aux moins brillants sont touchés par la toxicomanie. Le collège, dit-il, a pris la décision de briser le tabou en parlant ouvertement de la situation grave qu’il traverse pour permettre à ses élèves d’avancer.