En se réveillant, Ashwin avait souri. Il avait regardé par la fenêtre et balayé du regard le paysage familier. Les nuages étaient absents.

Il faisait beau. Il faisait chaud. Cela voulait dire que ses glaçons râpés allaient bien se vendre.

La veille, sa mère avait déjà commencé à préparer les sirops qu’il allait utiliser pour ses glaçons. Elle les avait faits aux couleurs du drapeau national : rouge, bleu, jaune, vert. Le bleu n’était pas tout à fait du bleu, mais cela donnerait le change. Un peu de marketing pour s’adapter au contexte ne pouvait pas faire de mal, et puis, c’était du patriotisme.

Ce matin-là, dans sa cuisine, en attendant le réveil de son fils, elle avait eu la nostalgie de ses années à l’école. Elle était née deux ans après l’indépendance et n’avait pas connu la période coloniale. Elle ignorait d’ailleurs à peu près tout des événements ayant précédé le 12 mars 1968, le jour de l’indépendance. Mais, à l’école, tout comme chez elle, cette date avait une résonance particulière pour les adultes qui l’entouraient. Ses parents, ses oncles, ses tantes et même sa Nani en parlaient avec exaltation. « Pouvwar dan nou lame », disaient-ils.

Petite fille, elle n’avait jamais compris la raison de ces affirmations catégoriques ; elle ressentait juste le sentiment de triomphe et de fierté ambiant. À l’école aussi, début mars, chaque année, l’atmosphère contrastait singulièrement avec le quotidien souvent pesant ; les tensions se dénouaient. Les gens semblaient avoir mis de côté les difficultés et la peur latente que l’on percevait dans les paroles, dans des détails en apparence insignifiants et dans les faits divers. La situation économique et politique de l’île n’était pas au mieux et la population avait les nerfs à vif.

Les adultes en discutaient beaucoup. Et ses oncles, tout comme son père, partaient souvent à des réunions politiques animées par des jeunes du quartier, des gauchistes affamés de justice et d’égalité, des militan koltar, disaient ses tantes et sa propre mère ; elles ne semblaient pas toujours contentes de cela.

La colère sociale grondait et il y avait peu de place pour la légèreté.

L’approche de la fête de l’indépendance était une parenthèse dans cette atmosphère délétère. Malgré les différends politiques, une trêve implicite s’installait et on retrouvait la fierté et la joie d’être Mauriciens et d’être libres. Le pays s’était libéré du joug britannique et il fallait en être fier.

Elle se rappelait avec un petit sourire les jours qui précédaient la fête. On se préparait pour la cérémonie du drapeau et il n’était plus vraiment question de travail.

Les chants, les drapeaux, en papier mousseline, fabriqués par les enfants eux-mêmes, collés avec du riz cuit et écrasé, et tenus par une hampe en bambou, tout cela lui revenait en mémoire. Pendant les répétitions, ils entonnaient avec fierté l’hymne national.

L’atmosphère était festive ; les cahiers et les cartables étaient rangés et tout le monde était dans la cour de l’école. Les enseignants préparaient et attendaient la fête avec ferveur. Ils avaient, eux, connu une île Maurice anglaise. Puis, ils étaient devenus Mauriciens. À l’école, on leur avait tout expliqué.

Elle avait écouté toutes ces histoires avec fascination. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais elle s’était sentie heureuse ; elle s’était sentie Mauricienne. Cela ne voulait peut-être rien dire ; elle, en tout cas, aurait été incapable d’en expliquer le sens. Mais elle le ressentait. Cela lui suffisait.

Le jour de la cérémonie, dans son uniforme d’écolière, elle portait, à bout de bras, son drapeau de papier. Il était fragile et pouvait se déchirer au moindre coup de vent.

C’était il y a longtemps.

***

Elle s’était réveillée un peu plus tôt que d’habitude. Elle avait eu beaucoup à faire ; son fils espérait vendre un peu plus de glaçons râpés. Il comptait sur la foule présente au Champ-de-Mars pour la cérémonie officielle.

Cette année, c’était particulier : le pays fêtait ses cinquante ans. Le président de l’Inde était l’invité d’honneur et il était prévu plus de discours, plus de spectacles, une plus longue cérémonie. Il y aurait donc plus de monde. Ce n’était jamais mauvais pour les affaires.

Il en avait parlé toute la semaine. La perspective de se faire plus d’argent n’était pas pour lui déplaire. Il avait donc demandé à sa mère de préparer plus de sirop.

Après une rapide toilette, il est entré dans la cuisine sans dire un mot. Son naan du matin l’attendait sur la table à côté d’une tasse de thé.

Tous les jours, il exigeait sa galette. Mais il la prenait toujours machinalement et la mangeait sans plaisir réel, tout en pianotant sur le portable qu’il ne quittait jamais. Cela avait été même la cause de son renvoi de l’école. Il avait refusé de l’éteindre en classe. Et ce n’était pas la première fois.

C’est vrai qu’il n’avait jamais été bon élève. Il avait donc arrêté l’école après ce renvoi. Son père n’en avait pas fait un drame. C’était écrit. Les études, ce n’était pas pour eux. Ils étaient marchands de glaçons râpés de père en fils. Ashwin prendrait sa relève le jour où il arrêterait, avait-il déclaré.

C’était arrivé plus tôt que prévu. Il avait eu enn konzestion et s’était retrouvé dans un fauteuil roulant. Son AVC l’avait aussi fait perdre l’usage de la parole. Son visage, affaissé, lui donnait un air taciturne. « Ton Raj » passait désormais ses journées, assis devant la télé, un peu hébété, à regarder des séries indiennes. Ashwin avait quinze ans. À l’époque, cela faisait déjà trois ans qu’il aidait son père à préparer et à vendre des glaçons râpés.

À l’exception des matchs de foot, des filles, des réseaux sociaux, des nouveaux amis virtuels et de la découverte des joies et des possibilités du téléphone portable, il ne retenait pas grand-chose de ses trois années au collège.

La cérémonie du drapeau à l’école ? Sa mère lui avait maintes fois raconté celles qu’elle avait connues. Tout petit, il l’écoutait avec beaucoup d’attention. Avec le temps, il était devenu indifférent à toutes ces histoires. Elle avait fini par se taire.

Lui, il y allait pour le gâteau et la boisson gazeuse offerts à tous les élèves. En attendant la cérémonie, il jouait à Clash of clans en réseau sur son portable avec ses amis. Ils profitaient que le professeur, sans doute un peu lassé de ces éternels discours à tenir aux élèves sur le patriotisme et sur le sens de l’indépendance, profitait de ce moment de relâchement pour roupiller derrière son bureau. Il laissait les élèves livrés à eux-mêmes en attendant de descendre se mettre en rang dans le parking du collège. Là, le discours du Premier ministre était lu par l’invité d’honneur de l’école. Puis, les élèves entonnaient sans conviction l’hymne national.

Chaque année, c’était le rituel.

Il avait toujours eu du mal à comprendre comment sa mère, de sa propre enfance, pouvait avoir gardé de ces moments des souvenirs inoubliables. Lui, dès sa première expérience, cela l’avait terriblement ennuyé. Et cela n’avait pas changé depuis.

Il rêvait de quitter cette île, de se rendre en Australie ou au Canada. Comme plusieurs de ses amis. Ici, tout lui semblait tourner en rond. Tout l’ennuyait. Tout l’exaspérait.

Son renvoi de l’école et l’accident cérébral de son père furent pour lui l’occasion de tout arrêter et de commencer à travailler. Sa mère n’était pas ravie mais elle n’avait pas son mot à dire. Et puis, il fallait bien vivre ; il fallait bien que quelqu’un prenne la relève.

Tout était cher.

C’était la sempiternelle complainte nationale.

***

Ces dernières années, les choses étaient devenues difficiles. Ashwin rapportait peu à la maison. Sa mère devinait bien qu’il s’achetait de nouveaux vêtements, de nouvelles chaussures et qu’il payait la mensualité de son nouveau portable mais elle avait appris à se taire. Elle préparait des gâteaux pimentés et frits qu’elle vendait aux passants. Cela leur permettait de joindre les deux bouts. De temps en temps.

Tenter de raisonner son fils était vain. Elle s’était fait une raison. Mais, chaque matin, elle espérait qu’Ashwin lui rapporterait un peu plus de sous le soir. Elle ne lui avait rien avoué, mais elle n’avait pas payé la facture d’électricité depuis deux mois. Elle avait peur qu’on ne leur coupe le courant. Elle avait essayé de lui en parler. Un seul regard avait suffi… Il y avait des jours comme ça où le silence seul la préservait d’inutiles chagrins.

Tout autour d’eux, le pays s’était transformé radicalement. Les jeunes militan koltar de son enfance, ces champions de la justice sociale, roulaient désormais en BMW, les champs de canne avaient disparu et, chaque matin, de sa maison, à Pailles, elle voyait des milliers de voitures défiler sur l’autoroute vers Port-Louis, pressés d’arriver au bureau. C’était le développement et le progrès.

Elle se disait quand même que peu de choses avaient changé dans sa vie. Elle avait toujours vécu à Pailles, elle prenait encore l’autobus, et il ne lui semblait pas être plus heureuse que dans sa jeunesse.

Et le jour de la fête nationale, même s’il lui arrivait de se remémorer ces moments si singuliers à l’école, les souvenirs commençaient à s’estomper. Elle n’était plus tout à fait sûre que cela fut important ou que cela ait un sens de se sentir fière d’être mauricienne.

Pour la fête, désormais, elle se contentait de préparer des sirops pour son fils.

***

Ashwin avait quitté la maison vers dix heures. En chemin, comme chaque jour pendant qu’il pédalait, il n’avait pu s’empêcher de regarder les enseignes des magasins avec une certaine avidité.

De temps en temps, il s’arrêtait pour vendre un glaçon à un passant. Il mettait toujours un tiers des gains de côté. Ça, c’était pour lui. Il trouvait cela légitime.

Arrivé au Champ-de-Mars, il se chercha un endroit où il pourrait attendre ses clients, enn baz serye. Il l’avait trouvé. À quelques mètres de la petite foule qui attendait le défilé de la police, celui de la fanfare, les discours et le lever du drapeau. C’était l’idéal.

La foule était bon enfant. Il n’y avait pas d’enthousiasme réel. Plus de la curiosité. Des parents avaient voulu emmener leurs enfants pour la parade ; d’autres, un peu plus vieux, étaient venus en patriotes, un brin nostalgiques.

Les affaires marchaient effectivement bien. Le soleil et l’ennui des enfants étaient ses alliés. Les minutes passaient. Il se contentait de faire son travail, indifférent à la cérémonie et aux discours. Puis, le silence se fit avant qu’on ne fasse résonner les canons en l’honneur de la République. Ashwin ne put s’empêcher d’être arraché de sa torpeur par la solennité de l’instant.

Pour quelques minutes, en absence de clients, il fut un Mauricien comme un autre au milieu d’une foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui, par patriotisme ou mimétisme, s’étaient mis à entonner l’hymne national. Il fut, malgré lui, pendant quelques secondes, saisi par l’émotion.

Il allait aussi se mettre à chanter en chœur avec la foule, mais il se rendit compte qu’il ne connaissait plus les paroles du chant national. Cela le ramena brutalement sur terre et à son indifférence. Il hocha les épaules et recommença à pianoter sur son portable.

 

Il ne se lassait pas de regarder les vidéos du dernier portable qui faisait le buzz en ligne. D’après les immenses panneaux publicitaires à l’entrée de la capitale, le portable arriverait bientôt sur le marché mauricien. Cela faisait des semaines qu’il avait commencé à mettre de l’argent de côté pour pouvoir payer le dépôt nécessaire. Tout était déjà prévu : il allait vendre son téléphone actuel sur Facebook. Il était devenu trop lent et cela l’énervait. Il en attendait malgré tout un bon prix ; il était marchand de glaçons râpés, il s’y connaissait en affaires. Il le vendrait et prendrait tout de suite son nouveau portable. Ce sera son quatrième en quatre ans.

Un petit garçon et son père l’arrachèrent à sa rêverie et à ses vidéos. Il prépara un glaçon Spécial fête de l’indépendance rouge, bleu, jaune, vert, et le tendit à l’enfant. Il prit quinze roupies, en préleva cinq et les mit dans sa sacoche. Comme prévu, sa journée se déroulait bien.

À quelques kilomètres de là, sa mère préparait le déjeuner tout en chantonnant quelques bribes de l’hymne national. Son fils rentrerait vers midi.

Sur la table, une facture d’électricité était posée ; juste à côté, la radio annonçait que l’île Maurice indépendante avait cinquante ans.