JEAN PIERRE LENOIR

« Perdre n’est pas une fatalité. C’est ne pas combattre qui en est une… » (Proverbe chinois)

La Librairie Le Trèfle rouvre ses portes en fin de semaine ! Il n’est pas dans mes intentions de faire ici de la publicité pour elle mais seulement de réfléchir sur le sens de cette renaissance…

Pourquoi se battre, pourquoi écrire, pourquoi regretter la disparition d’une librairie par exemple ? Il aurait été tellement plus simple de se laisser glisser dans la douceur de cette société anesthésiante et confortable sans se poser des questions sur sa finalité et celle de son influence sur l’avenir de notre fonctionnement.

Oh! je vous rassure tout de suite, la librairie Le Trèfle n’est ni le Furet du Nord (Lille) ou le Strand Book(New York) deux immenses librairies des continents européen et américain. Elle est juste une petite librairie de quartier de Curepipe qui a fait les beaux jours du monde des livres et de la culture depuis sa création il y a soixante-dix ans…

Lorsqu’en septembre de l’année dernière elle eut à fermer ses portes, je pensais que la messe était dite et qu’il fallait juste accepter que l’affaire avait fait son temps et qu’il fallait s’incliner devant d’autres modèles de culture et de lecture. La nouvelle se répandit et à peine dix jours plus tard les colonnes de nos journaux résonnaient de la tristesse non seulement de ceux qui avaient connu cette librairie depuis ses débuts mais aussi de beaucoup de Curepipiens et de gens d’ailleurs qui y avaient leurs habitudes d’achat. De Paris les éditeurs des grandes et petites maisons criaient eux aussi leur tristesse car, comme me l’a dit l’un d’entre eux, « une librairie qui disparaît c’est une étoile qui s’éteint au firmament de la culture…». Car nous sommes aussi probablement la plus vieille librairie francophone du sud-ouest de l’océan Indien.

Vous imaginez bien, chers lecteurs, que ma tristesse à moi ne provenait pas de la disparition de revenus que je pouvais tirer de la librairie. Mon père Philippe qui l’avait créée au début des années 50 en avait fait une mission et une passion culturelle dont il tirait simplement de quoi faire vivre cette passion.

Lorsque survint le règne des commandes en ligne et de l’envahissement de notre monde par les tablettes, les petites librairies de quartier, qui ne peuvent tout avoir sur leurs rayons, se mirent à disparaître les unes après les autres ici et ailleurs.

Il aurait été plus confortable pour moi de tirer l’échelle et d’en faire mon deuil.

Mais très rapidement des mécènes qui se reconnaîtront ici, me proposèrent leur aide financière pour repartir. Après de longues hésitations, j’acceptai car je compris alors que cette petite librairie était devenue, à sa façon, une institution, d’autant plus que dans le même temps la France, ma métropole culturelle, bruissait du frémissement d’un nouvel attrait pour le livre et la librairie…

Nous y voilà donc encore une fois à remonter sur le front de la culture pour défendre le livre et la lecture qui va avec. Nous n’avons pas choisi le plus facile ni le plus rémunérateur mais nous espérons que cette librairie relookée et enrichie sera le reflet d’un regain d’intérêt pour le livre et son incomparable odeur d’encre et de papier…