CYBER HARCÈLEMENT DANS LE CADRE SCOLAIRE : Des drames croissants vécus dans le silence

Pédagogues et spécialistes de la santé mentale pointent du doigt la nécessité de faire des études sur l’impact du Cyberbullying à Maurice. La prévalence de ce fléau est souvent passée sous silence, par manque de données adéquates sur la question, mais aussi parce que les victimes sont prises dans un engrenage infernal qui les enferme dans le mutisme. En attendant un déclic des autorités sur la question, c’est un mal qui continue à ronger une jeunesse mauricienne hyperconnectée…
“Mon calvaire a commencé lorsque je me suis disputé avec celle que je considérais comme ma meilleure amie. Elle s’est acoquinée avec un groupe de filles qui m’ont prise pour cible via les réseaux sociaux. Même quand je les bloquais, elles trouvaient toujours le moyen par d’autres faux profils de m’envoyer des messages orduriers pour me rabaisser”.
C’est avec beaucoup de recul que celle que nous appellerons Joanna, 18 ans, relate cette phase de sa scolarité au secondaire. Aujourd’hui en formation technique dans une institution privée, elle arrive à en parler mais garde toujours en tête le traumatisme qu’elle a vécu. “Ces filles postaient des photos d’animaux peu flatteurs sur la page Facebook non officielle du collège en me comparant à eux. En moins de trois semaines, sans que j’y comprenne quoi que ce soit, j’étais devenu la risée de l’école et les attaques se sont intensifiées”. Étant la source de quolibets alimentés sur Facebook, Whatsapp et autres plateformes, elle se renferme sur elle-même, se sentant prise au piège, perd goût aux études. “Mes notes ont chuté évidemment en dessous de la moyenne”. L’échec scolaire, selon Caroline Grenade, Counsellor formée par le Service Diocésain de l’Éducation Catholique (SeDEC), est “une des conséquences que le cyber-harcèlement engendre, en plus d’une mauvaise estime de soi, la dépression, et il peut même conduire au suicide comme c’est le cas à l’étranger”.

Manque d’études.
Un rapport publié début 2017 par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture relate que “le cyber-harcèlement est un problème croissant”. Le rapport souligne aussi que “les données disponibles sur la prévalence du cyber-harcèlement proviennent pour la plupart d’enquêtes conduites dans des pays industrialisés, et suggèrent que de 5 à 21 % des enfants et des adolescents en sont victimes, les filles y étant plus exposées que les garçons”. Émilie Duval, psychologue, ne peut affirmer la même chose pour Maurice. “Bien que les rapports des organismes mondiaux parlent d’une situation alarmante, ce n’est pas possible de faire de constat sur la situation dans les collèges chez nous car nous ne disposons pas d’un échantillon d’élèves sur lequel des études se sont basées”. Par ailleurs, elle précise que le but ne serait pas forcément de montrer les conséquences du cyberbullying “car tant de recherches ont été faites dans d’autres pays, l’objectif est aujourd’hui de montrer où en sont nos jeunes et comment ils en sont victimes”.

Loi du silence.
Joanna ne pipe mot sur sa réalité cauchemardesque, “par peur de la réaction de mes parents. Je me sentais coupable pour je ne sais quelle raison. Eux et mon petit frère ne me comprenaient pas, encore moins mon choix de lâcher mes études au beau milieu du trimestre”. Ces jeunes dans cette situation ne sont pas toujours conscients d’être des victimes de cyber-harcèlement. “C’est beaucoup dû au fait que par manque de sensibilisation sur les usages des réseaux sociaux, ils ne sont guère outillés pour répondre au problème, encore moins savoir de quoi ils souffrent”, souligne Émilie Duval. “Trop souvent, la victime ne veut pas dénoncer son bourreau, relate Caroline Grenade. Or, elle doit être accompagnée pour pouvoir mettre des mots sur la situation qu’elle vit”. La meilleure prévention, c’est d’en parler et être informé des mesures préventives car l’accès à internet et au mobile a rendu les enfants et les jeunes plus vulnérables face à l’exploitation. “Il faut s’occuper de cette problématique et prendre le problème à bras-le-corps”, ajoute la psychologue.

Régler en interne.
Ce qui fausse également la donne, selon Caroline Grenade, c’est le fait que certains épisodes de cyberbullying soient réglés dans le cadre de l’administration scolaire. Dans ce cercle fermé, l’adolescent souffre en silence sans rien dire à ses professeurs ou parents, “par honte et peur de représailles”, précise un préposé à la Cyber Crime Unit. Ce dernier explique que ce harcèlement ne se confine pas toujours sur la toile. “Nous avons un cas où un headboy d’un collège privé de Curepipe a été pris à partie par des amis qui n’acceptaient pas son autorité. On lui imputait toutes sortes de noms à travers des commentaires dégradants sur les plateformes sociales et il a été battu par un groupe à l’école et ce n’est qu’à ce moment que le cas nous a été rapporté”. Une conséquence regrettable car si “c’était arrivé aux oreilles des autorités plus tôt au lieu de demeurer dans le cadre scolaire, nous aurions pu éviter ces violences physiques”. Dans le même temps, le groupe de Counsellor se charge aussi de sensibiliser les coupables de ces actes sur leurs comportements.

Réfléchir ensemble…
Par ailleurs, alors que certains parents pointent du doigt la trop grande accessibilité des jeunes à cette technologie invasive, Émilie Duval souligne qu’“on ne peut être dans une discipline autoritaire et punitive. Il faut pouvoir réfléchir, penser et travailler avec. Par exemple, on interdit le portable, mais les jeunes continuent de l’emmener en classe. Il faut au contraire réfléchir à une ligne de conduite autour du portable”. La nécessité pour les parents de rester à la page sur les outils informatiques est aussi très importante dans le processus de prévention, souligne la Counsellor. Même si Maurice n’est pas dotée comme ailleurs d’un anti bullying programme, du côté des autorités, l’accent est mis sur la prévention sur le terrain “avec des campagnes de sensibilisation à travers les écoles, collèges, institutions privées, centres communautaires, centres de jeunesse et même à la télévision et la radio”.


Les règles du harcèlement
Êtes-vous conscient d’être victime de cyber harcèlement ? Si vous êtes sujet à des messages électroniques pouvant contenir des textes, des images et des vidéos diffamatoires et dégradantes via des plates-formes variées, comme les réseaux sociaux, les salons de discussion, les blogs, la messagerie instantanée et les messages courts, il est primordial d’en parler à un professionnel. Le harceleur tisse sa toile à travers ces plateformes. Il répand des rumeurs, met en ligne de fausses informations, diffuse des messages blessants, des commentaires ou des photos embarrassantes. Le harcèlement concerne aussi l’exclusion, en visant à exclure délibérément quelqu’un d’un réseau en ligne ou d’autres systèmes de communication.


Service d’écoute
Le département Psychologie et Counselling (ICJM) propose la formation “Communication et Ecoute”. Mis sur pied en 2006 pour remédier au manque de spécialistes de la santé mentale dans les institutions scolaires (soit 1 pour 6 855 enfants au niveau national), ce service d’écoute sous le SeDEC est gratuit, professionnel et accessible dans les collèges. Face aux nouvelles problématiques, cette cellule dispense des formations continues à ses membres afin d’être outillés adéquatement pour accompagner les jeunes, les parents et les membres du corps enseignant. Cela se passe en individuel ou groupes de paroles sur des thématiques qui touchent les jeunes, et les counsellors essaient de soulager les jeunes de leurs souffrances. L’une des nouvelles problématiques de cette cellule est bien entendu le cyber-bullying.