Mais le mouvement des Parapluies Rouges (Maurice), concède son porte-parole, Dhiren Moher, veut agir au plus vite pour relancer le débat sur la décriminalisation de la prostitution et la reconnaissance d'une association afin de soutenir les hommes et femmes qui, pour des raisons économiques, ont recours à la vente des services sexuels.
Nous la surnommerons Marie. Elle a la quarantaine et attire souvent le regard sur son passage. Et c'est justement cela qui la dérange. Elle est une femme comme une autre, sans doute un tantinet exubérante… et alors ? Marie porte sur son corps et son visage des marques qui disent long sur sa vie, surtout celle d'avant. Puis, il y a une autre cicatrice visible, aussi. Les cicatrices invisibles sont encore plus nombreuses. Il y a quelques jours, Marie a subi une légère intervention à l'hôpital. Jusque-là, elle cachait l'abcès au bras qui lui faisait mal avec un morceau de tissu. Mais cette douleur n'était rien comparée à la réaction du personnel soignant qui s'occupait d'elle à l'hôpital. "C'étaient des infirmiers, ils étaient assis en cercle et ils faisaient circuler, entre eux, une fiche avec mes données. Comme je suis sous Méthadone, cette particularité était mentionnée sur ma fiche. Il se sont attardéd dessus. Puis, quand l'un d'eux a enfilé des gants pour procéder à l'intervention, un de ses collègues a sursauté. Il s'est empressé de lui remettre une deuxième paire de gants en lui disant : "Hé fer tansion ! HIV sa !", raconte Marie. Blessée par les remarques et la réaction de l'infirmier, Marie n'a pas hésité à exprimer sa colère : "Zot inn mank mwa respe. Zot pena drwa koz lor mo seropozitivite kumsa, for for… Kan infirmye la dir so koleg met enn dezyem legan li pe insilte mwa. Monn fer zot kone ki zot ti pe azir dan linyorans parski zot fer kuma dir zot pa kone kuma trap sida ! " Pour Marie, c'est aussi son passé d'ancienne travailleuse du sexe qui a refait surface.
Même si cela fait six ans qu'elle ne se prostitue plus, Marie confie qu'elle est toujours victime de préjugés liés à son passé. Des exemples du genre, elle en a. Et encore plus, à l'époque où elle se prostituait. Dans les postes de police, où elle atterrissait souvent pour "solliciting", elle a entendu des propos des plus vulgaires. Ses droits et sa dignité de femme étaient, dit-elle, bafoués. Comme si une travailleuse du sexe, dit-elle, n'est pas un être humain à part entière. Aujourd'hui, explique Marie, les choses n'ont guère évolué. Dans les services hospitaliers, administratifs, publics… dans les magasins, les grandes surfaces, sur la rue… le regard sur les travailleurs(ses) du sexe reste pesant et interrogateur. "En décembre dernier, il y avait beaucoup de personnes anonymes qui ont soutenu par leur présence la marche des parapluies rouges. Je peux vous assurer que ces mêmes personnes continuent à juger les travailleurs(ses) du sexe", affirme Marie, désormais très active dans la prévention contre la toxicomanie et le VIH/Sida, auprès des travailleuses du sexe dans différentes régions nords du pays.
Pour que les droits humains et la reconnaissance sociale des travailleurs(ses) du sexe soient reconnus et respectés comme ceux de n'importe quel citoyen de la République, la décriminalisation de la prostitution serait selon Dhiren Moher, porte-parole du mouvement Parapluies Rouges (Maurice), la mesure appropriée. A Maurice, l'exercice de la prostitution constituant une infraction, le cadre juridique prévoit des pénalités, dont l'emprisonnement, à toute personne accusée de prostitution. Ainsi en pratiquant une activité illégale et punissable par la loi, une personne exerçant la prostitution est de facto victime de discrimination, de préjugés et privée de ses droits quand elle a recours à de l'assistance. Si elle est victime d'abus dans le cadre de son "travail", elle n'osera pas porter plainte à la police, puisqu'elle enfreignait la loi au moment des faits ! "A la police, on lui dira qu'elle a mérité ce qui lui est arrivée. Moi, j'ai eu droit à des insultes et des injures pour me faire comprendre que je n'étais rien et finalement il n'y avait pas de quoi se plaindre", soutient Marie. Et quand, dans le cadre de son travail de prévention, elle accompagne une travailleuse du sexe à l'hôpital où ailleurs, elle explique que celle-ci est interpellée grossièrement par les préposés des lieux.
La dépénalisation de la prostitution, poursuit Dhiren Moher, devra être accompagnée de cadre réglementant le travail du sexe. En aucun cas, insiste-t-il, la demande pour la dépénalisation, ici, n'est pas pour encourager la prostitution. Ainsi, le proxénétisme qui est synonyme de trafic humain resterait un acte condamnable. D'ailleurs, à ce sujet, la loi, à Maurice, sur le trafic humain est claire. Ceux trouvés coupables de ce délit encourent une peine maximale de 15 ans d'emprisonnement, voire un dédommagement de Rs 500 000 à la victime. Et en se prononçant pour la décriminalisation de la prostitution, Dhiren Moher précise qu'il n'est pas question de cautionner le commerce et l'exploitation sexuelle des mineurs, lesquels, pour rappel, sont protégés de cette forme d'abus par la Child Protection Act. La question de décriminalisation du travail du sexe doit être, de ce fait, abordée par des ressources compétentes de manière à dégager des paramètres définissant les normes dans lesquelles la prostitution serait autorisée à Maurice.
"Maurice est signataire d'un chapelet de conventions internationales pour la protection des droits de la femme. Mais aujourd'hui, la femme qui se prostitue est une proie facile à la violence. Aux yeux de tous, elle ne peut pas être violée ! Ce qui est une aberration. S'il y avait une structure, il n'y aurait pas eu autant de cas de violence envers les travailleuses du sexe ! D'où notre requête pour la reconnaissance d'une association", avance le porte-parole des Parapluies Rouges (Maurice). Ce dernier rappelle que si à travers le Global Fund, le gouvernement perçoit un budget pour faire de la prévention auprès des travailleuses du sexe, celui-ci reconnaît pleinement le besoin réel d'une prise en charge. Après deux marches de sensibilisation, le mouvement espère enclencher le débat autour de la dépénalisation de la prostitution et, cette année, agir concrètement pour la prise en charge des travailleurs(ses) du sexe. Et en matière d'encadrement, Marie voit plus loin. Elle pense à une structure d'accueil résidentielle. "Un endroit, dit-elle, où les travailleuses du sexe peuvent avoir accès à l'hygiène, au repos, à des activités, l'écoute… " Pour Dhiren Moher, avec un cadre permettant la prise en charge des hommes et femmes travailleurs du sexe, l'introduction d'un carnet de santé serait alors envisageable.
Selon Marie, la prostitution dans les régions où elle intervient, aurait diminué. La Méthadone, dit-elle, explique cette baisse. "Les filles qui prennent de la Méthadone n'ont plus besoin de se droguer. Donc, il n'y a aucune nécessité pour elles de se prostituer. Prenons le cas de celles qui opèrent au jardin de la Compagnie, à Port-Louis. Il y a quelques années, si vous passiez là-bas très tôt, vers 7 heures du matin, elles sétaient une dizaine déjà sur place. Aujourd'hui, c'est différent, elles n'y sont pas à cette heure. Même le nombre de filles avec lesquelles je fais de la prévention, a diminué", Marie.
Toutefois, la pauvreté, note Marie, reste le premier facteur qui pousse les femmes à se tourner vers la prostitution. "Beaucoup d'entre elles sont mères, élevant seules leurs enfants. Ces derniers ne sont pas toujours scolarisés dans des écoles en Zone d'Éducation Prioritaire. Ils ne perçoivent aucune aide matérielle. Ces femmes, pour subvenir aux besoins de leurs enfants, n'ont d'autre recours que la prostitution", explique Marie. Selon les confidences que lui font celles qu'elle rencontre, au Jardin de la Compagnie ou ailleurs, elles aspirent toutes à une maison et un emploi stable. Mais sortir de la prostitution, rappelle Marie, n'est pas toujours une démarche facile. Dans cette optique, un encadrement structuré est une nécessité.