DAN MARAYE : « Il n’y a rien à attendre du budget »

Notre invité de la semaine est Dan Maraye qui a répondu à nos questions sur l’actualité. Voici un condensé rendu nécessaire par une actualité abondante  de cette interview, réalisée vendredi dernier.

Quelle est votre analyse des premières semaines du prime-ministership de Pravind Jugnauth ?
 C’est impossible de faire un bilan après seulement quelques semaines de pouvoir. Mais je peux dire que ce primeministership a déjà provoqué beaucoup de déception. D’abord parce que l’entourage de sir Anerood Jugnauth est toujours là et on n’a pas vu de grands changements dans les corps paraétatiques et dans le gouvernement…

Autrement dit la manière de faire, qui date du temps de sir Anerood Jugnauth, est perpétuée par son fils ?
Excatement et ce qui est, à mon avis, une « continuation » malsaine. Les Mauriciens réalisent, et cela les inquiète, qu’il y a aujourd’hui bien plus d’accaparement de nos institutions que sous le précédent régime. Il y a toujours eu cet accaparement des institutions, mais nous sommes arrivés aujourd’hui à un niveau honteux et inacceptable. Les nominations dans les institutions témoignent de cela, comme ce qui vient de se passer à la MBC. On a le sentiment que le Prime Minister’s Office contrôle totalement la MBC. Mais en même temps, il y a une douzaine de compagnies étatiques qui n’ont pas de directeur, et ce depuis plus de deux ans. D’autre part, vous avez des gens dépassés à des postes de très haute responsabilité. Il y a des cas de conflits d’intérêts flagrants avec les mêmes personnes siégeant au sein de plusieurs compagnies, dont les intérêts peuvent être divergents, pour ne pas dire opposés.

Citons un exemple, celui du Secrétaire financier et des Secrétaires permanents qui siègent sur plusieurs conseils d’administration.
Puisque vous avez cité le Secrétaire financier, posons la question suivante : comment peut-il être aussi le président du conseil d’administration de la FSC du point de vue de l’éthique et de la bonne gouvernance ?

Pour rester dans l’actualité, je souligne que le vice-président de la FSC, le Solicitor General, vient de soumettre sa démission de cette instance.
Je pense que cette démission cache quelque chose de très sérieux. Je ne pense pas qu’elle soit liée à l’affaire de la New Mauritius Hotels, comme certains le disent. Elle a plutôt trait à l’affaire Alvaro Sobrinho, que certains appellent l’affaire de la présidente. C’est une affaire qu’on ne peut pas étouffer, c’est un dossier qu’on ne peut pas classer, parce qu’il y va de la probité des plus hautes institutions de la République.

Vous avez le sentiment que la FSC serait sur le point de classer cette affaire ?
Je pense que tous les Mauriciens qui ont à cœur l’intérêt du pays doivent tout faire pour empêcher que l’affaire Alvaro Sobrinho soit classée.

Vous n’avez pas répondu à ma question qui était pourtant précise !
J’ai l’impression que beaucoup de personnes ne veulent plus parler ou entendre parler de l’affaire Sobrinho, que certains ont qualifiée d’Anima Gate. Savez-vous que dans les milieux de la haute finance, on parle beaucoup de cartes de crédit octroyées par le groupe Sobrinho à la présidente de la République. On dit même que ces cartes auraient été utilisées pour l’achat de bijoux valant plusieurs millions. Je souhaiterais que la présidente vienne démentir publiquement, le plus tôt possible, ces allégations qui entachent la réputation de la République. Il faut donc tout faire pour que le dossier Sobrinho soit classé. D’autant plus qu’un nouvel élément vient de surgir dans cette affaire.

S’agirait-il d’une autre rumeur circulant dans les milieux de la haute finance ?
Il s’agit du cas de M. Dass Appadoo. Ce haut fonctionnaire qui était affecté au Réduit avait aidé M. Sobrinho à obtenir certaines facilités, comme l’accès au VIP Lounge de l’aéroport pour plus de trente fois ! Par la suite, M. Appadoo avait demandé et obtenu un congé pour aller travailler pour le compte de M. Sobrinho. Or, cette même personne est revenue à Maurice et a été réintégrée au sein de la fonction publique ! Est-ce que vous trouvez cela normal ? Trouvez-vous normal que le gouvernement n’ait toujours pas nommé une commission d’enquête sur l’affaire Sobrinho ?

Vous avez laissé entendre que c’est à cause de l’affaire Sobrinho que le Solicitor General a démissionné de la PSC. Mais il ne l’avait pas fait quand, dans le cadre de cette même affaire, il avait été mis en cause par un email circulé dans la presse.
J’ai le sentiment qu’il y a des divisions au sein du conseil d’administration de la FSC sur ce dossier. Certaines personnes, surtout celles que je qualifie de « Yes Minister’s people », veulent que le feu vert soit donné à Alvaro Sobrinho pour s’implanter à Maurice et que d’autres sont contre. Selon mon analyse, c’est ce conflit qui aurait poussé le Solicitor General à démissionner de la FSC.

Revenons au Secrétaire financier : vous trouvez qu’il occupe trop de fonctions et que, de ce fait, il ne peut pas bien faire son travail ?
Je commence par dire qu’il n’est pas le seul dans ce cas. Nous avons des conseillers du Premier ministre — dont son Senior Adviser Maunthoora— qui siègent sur plusieurs conseils d’administration. Ont-ils les compétences voulues et le temps matériel nécessaire pour bien gérer les dossiers des tous les conseils d’administration sur lesquels ils siègent ? Et ce sont ces mêmes personnes qui se permettent de donner des leçons à des techniciens qui comprennent bien mieux qu’eux le fonctionnement des institutions où ils travaillent !

Lalians Lepep avait promis de mener le combat contre la corruption, la mauvaise gouvernance et le copinage. Certains commencent à dire que Lalians Lepep a dépassé de loin le PTr en ce qui concerne ses pratiques. Vous partagez cet avis ?
Je pense que le gouvernement actuel est le pire que nous ayons eu depuis l’indépendance. Je suis sûr qu’une majorité de Mauriciens sont de même avis.

Pourquoi le gouvernement n’arrive-t-il pas à fonctionner et accumule les erreurs et les bévues ?
Depuis son installation, le gouvernement a tout fait pour placer ses gens à la tête des institutions, des gens dont la principale qualité est de dire : « Yes, Minister ». C’est une des raisons des mauvaises pratiques qui ont cours dans la majorité des institutions du pays.

Avec le prêt pour le Métro Express et les 19 milliards de la semaine dernière, l’Inde est en train de devenir une principale source de revenus de l’île Maurice. Cette stratégie d’emprunt de Pravind Jugnauth n’est-elle pas en train de réduire l’indépendance de Maurice ?
Tout prêt contracté avec n’importe quel pays réduit, d’une façon ou d’une autre, l’indépendance de Maurice. Nous devons emprunter pour financer des développements infrastructurels, mais dans les limites de nos possibilités. Le montant des dettes contractées par le gouvernement et les corps paraétatiques à diverses institutions internationales dépassent 65 % de notre produit intérieur brut, ce qui est dangereux. Je souligne que ce montant ne tient pas compte des deux emprunts indiens que vous avez mentionnés. Il faut que les Mauriciens se posent des questions sur ces deux emprunts et les conditions qui y sont attachées, au lieu de se contenter de se féliciter qu’on les ait obtenus ! Il faut de la transparence à ce niveau.

Il ne semble pas que le dernier emprunt ait été contracté pour des projets d’infrastructure, mais pour des projets prioritaires. Le remboursement des souscripteurs des polices de la BAI ferait-il partie de ces projets ?
On ne peut contracter une dette pour en régler une autre ! Et, en plus, il ne s’agit pas de projet, mais de dettes nées de la gestion calamiteuse de l’affaire BAI, entre autres. Il fallait régler le problème BAI, mais avant il fallait l’étudier, envisager les conséquences de la décision, la situer dans une stratégie, avant de la prendre. Cela n’a pas été fait. A quoi servent donc tous les super conseillers du gouvernement ? La manière dont le gouvernement a « géré » cette affaire — et sans doute d’autres — retombe aujourd’hui sur les contribuables. Ce sont les contribuables qui auront à payer les erreurs du gouvernement !

L’Inde a récemment fait ressortir que son ambition géostratégique était de faire que l’océan Indien devienne l’océan de l’Inde. Dans cet objectif, Agaléga devient une pièce maîtresse. Est-ce que Maurice est partie prenante de cette stratégie ?
Au niveau stratégique, quand on parle de l’Inde, il ne faut pas oublier la Chine. L’ancien gouvernement a été tellement proche de la Chine que l’Inde s’est sentie négligée. Aujourd’hui que l’Inde se trouve en face d’un gouvernement mauricien qui est plus attentif à elle, on comprend que Nouvelle Delhi soit, elle aussi, plus attentive aux demandes mauriciennes. Cela s’insère dans le cadre de sa stratégie géopolitique. Pour pouvoir répondre à votre question sur la position de Maurice sur Agaléga, il n’y a qu’une solution : que le gouvernement mauricien rende publiques les conditions attachées au prêt de Rs 19 milliards qu’il vient d’obtenir. Pour rassurer les citoyens, il faut de la transparence et de la bonne gouvernance, et pour ce faire, il nous faut une Freedom of Information Act, d’une Fiscal Responsibilty Act et d’une Equal Opportunity Commission qui fonctionne avec des membres indépendants. Mais le problème est que l’image de nos institutions est plus que ternie…

Plus qu’avant ? Car il ne faut pas oublier que sous le précédent gouvernement, le fonctionnement des institutions laissait également à désirer !
Il n’y a pas eu de progrès ! C’était mauvais auparavant, mais on peut dire, sans exagérer, que cela a beaucoup empiré. On a vu ces nominations de gens même pas qualifiés, ou alors qualifiés par leur proximité avec des membres du gouvernement. Deux nominations me viennent à l’esprit : celle de Mme Choomka à l’IBA où elle était également courtière ; et celle de Mme Samputh au Cardiac centre où elle s’est octroyé une augmentation de salaire de Rs 100 000 ! Si tous les candidats devaient produire un certificat de moralité avant d’être nommés, certains ne seraient pas là où ils sont aujourd’hui. Et dire que ce gouvernement a eu le toupet de créer un ministère de la Bonne Gouvernance !

Le Budget 2017/18 sera présenté dans quelques jours au Parlement. Qu’en attendez-vous ?
Depuis quelques années, on accorde au budget une attention qu’il ne mérite pas. Et tout d’abord, on consacre beaucoup trop de ressources pour le préparer, le mettre en scène et le présenter dans le cadre d’un mauvais show. Cette année, le ministre des Finances est également le Premier ministre, ce qui pose déjà un problème de bonne gouvernance et de conflit d’intérêts. Comment un directeur financier peut-il cumuler les fonctions de Chief Executive ? Revenons au budget : on va dépenser beaucoup d’énergie pour le préparer, des députés du gouvernement vont l’applaudir, ceux de l’opposition le critiquer et les grands représentants vont féliciter le ministre des Finances dans la presse, tout en disant le contraire en privé. Cette hypocrisie fait aussi partie du show du budget. Et puis, quelques jours après il y aura les « estimates of supplementary expenditures », ce qui va débalancer tout le travail fait. Pour moi, la présentation du budget est devenue une grande opération de mauvaise communication, qui coûte des millions aux contribuables. Je n’en attends pas grand-chose.