Notre invité de ce dimanche est Dan Maraye, expert comptable et observateur attentif de l’évolution socio-économique et politique du pays. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi matin, il passe en revue tous les sujets qui ont occupé la une de l’actualité politique ces derniers jours.
En tant qu’observateur politique et social averti, que vous inspirent les événements — nominations, démissions, accusations de corruption, congés maladies prolongés — qui ont récemment secoué le gouvernement mauricien ?
Un sentiment de ras-le-bol. En votant majoritairement pour l’alliance Lepep en décembre 2014, la population mauricienne attendait exactement le contraire de ce qui est en train de se passer. Elle attendait du gouvernement plus de cohésion, plus de réalismeet bien moins de malpropretés. Malheureusement, le rêve vendu aux dernières élections est en train de devenir un cauchemar. En quinze mois de gouvernement, on a eu droit à beaucoup d’actions destructives et pas assez d’actions constructives. Malgré la création d’un ministère de la Bonne Gouvernance, la corruption est en train d’amplifier à Maurice, comme les événements des dernières semaines l’ont démontré.
La première affaire de ces dernières semaines est le prêt bancaire de Rs 43 millions, avec des conditions plus qu’avantageuses, accordé par la State Commercial Bank à celui qui était alors le ministre des Finances. Est-ce une pratique bancaire courante ?
Il existe des guidelinesde la Banque centrale que les banques commerciales doivent suivre. Il existe un guidelinepour les Politically Exposed Persons (PEP), c’est-à-dire tous les ministres et députés, les politiciens et les nominés politiques des corps paraétatiques. Les surveillants de la Banque centrale doivent vérifier les activités des PEP et envoyer un rapport au gouverneur. Quand j’occupais cette fonction je recevais ce genre de rapport. Les salaires de l’ancien ministre des Finances étant payés en roupies, je comprends mal comment on peut lui accorder un prêt en euros. L’ancien ministre a dit qu’il avait emprunté de la banque pour acheter de l’or. Or, en janvier 2015, le Exempt Income a été modifié pour inclure à la section 7 (b) que les gains ou profits sur la vente de « securities, gold, silver and platinum »ne seront plus taxés. Cela fait planer des doutes sur le prêt bancaire ministériel.
Une banque commerciale a-t-elle pour mission de prêter de l’argent pour que l’on fasse de la spéculation sur l’or ?
Ce n’est certainement pas une bonne pratique bancaire. Par ailleurs, acheter de l’or est non seulement un investissement improductif, mais une spéculation. C’est la raison pour laquelle le gouvernement indien a fait voter, il y a deux ans, un amendement pour taxer les achats de ce métal précieux, alors que Maurice a fait le contraire en janvier 2015 !
La banque doit-elle demander à celui à qui elle prête de l’argent à quoi va servir la somme demandée ?
C’est une obligation. D’après tout ce que l’on entend, il semblerait que la SBM ait accordé un prêt destiné à une spéculation sur l’or. C’est condamnable pour la banque qui a accepté d’accorder ce prêt.
Comment les documents bancaires privés de cette transaction ont-ils pu se retouver sur la place publique ?
C’est un vrai problème. Ce type de pratique est condamné par la Banking Act. La SBM a le devoir d’ouvrir une enquête pour identifier celui ou ceux qui ont fuité ce document et les raisons d’une telle action. Mais voyons aussi l’autre côté de cette affaire. Il est possible que la personne qui a fuité cette information ait agi en tant que wistleblowerpour le bien de l’institution. Mais il est aussi possible que ce soit une fuite organisée pour embarrasser l’emprunteur.
Cet emprunt est-il une exception ou les membres du PEP peuvent-ils obtenir des prêts bancaires qui ne sont pas rendus publics ?
Espérons que le cas actuel n’est pas l’arbre qui cache la fôret !
La seule manière de répondre à cette question passe par l’institution d’une enquête. Or, depuis cette affaire, la SBM n’a pas éclairé le public par une déclaration ou un communiqué.
Il faut une enquête en profondeur sur cette affaire de la SBM et de la Banque centrale. Cette dernière doit aussi faire une enquête sur d’autres possibles affaires similaires dans les autres banques commerciales.
Un autre cas. Il semblerait que le NPF vient d’accorder un contrat au Capital Fund pour gérer ses emprunts. Dans la mesure où le Capital Fund est contrôlé par le ministère des Finances, n’existe-t-il pas une possibilité de conflit d’intérêts ?
Il y a dans cette autre affaire un conflit d’intérêts potentiel. Il faut savoir qui sont les membres du conseil de direction du Capital Fund, si ses décisions sont prises en toute indépendance ou « imposées » plus haut. Cette situation rappelle comment le National Pension Fund était géré à l’époque de l’affaire MCB/NPF où de très hauts fonctionnaires pouvaient être juge et partie sur un même dossier.
Être juge et partie semble être une manière de fonctionner à Maurice. Citons le cas de la présidente du conseil d’administration de l’Independent Broadcasting Authority qui a été choisie par son conseil d’administration pour être nommée DG de cette institution. Et elle semble trouver cet « exercice » tout à fait normal !
C’est un exemple extraordinaire de la bonne gouvernance pratiquée par le gouvernement actuel ! Le ministre de la Bonne gouvernance a le devoir d’enquêter sur cette affaire et prendre les actions nécessaires. Ce n’est pas possible que la présidente d’un conseil d’administration ne sache pas que l’organisme qu’elle préside a alloué un contrat à une firme pour se choisir un directeur général. Ce n’est pas possible que cette présidente fasse une interview pour le poste de DG de l’IBA sans le savoir. Ce n’est pas possible que la présidente ne soit pas au courant que son conseil a décidé de la nommer DG.Cette affaire est une insulte au concept de la bonne gouvernance.
C’est à se demander si le concept de la bonne gouvernance est compris de la même manière par tous les Mauriciens. Surtout après avoir entendu le ministre de la Bonne Gouvernance, justement, annoncer au Parlement que la SICOM va investir dans le montage financier d’une assurance.
C’est une déclaration plus que surprenante. Je demanderai au président et à tous les membres du conseil d’administration de la SICOM de relire la Compagnies Act pour comprendre leur responsabilité dans cette affaire. La responsabilité de ce type d’investissement relève du président et des membres du conseil d’administration de la SICOM, pas du ministre de tutelle. C’est une affaire très grave. Si cet investissement est correct, pourquoi est-ce que les grandes compagnies d’assurances ne sont pas partie prenante de cette opération mais se méfient de ce type d’investissement ? Un jour ou l’autre, le président et les membres du conseil d’administration de la SICOM aurontà répondre de cette mauvaise décision.
Le problème général de Maurice ne réside-t-il pas dans le fait que les personnes nommées à des postes de responsabilité dans les secteurs public ou parapublic ne les prennent pas, ces responsabilités ? Est-ce qu’ense taisant ils ne sont pas complices de mauvaises décisions ?
Mais évidemment qu’ils sont complices. Le conseil d’administration de l’IBA est complice de la décision de nommer sa présidente directrice générale en dépit de tout bon sens. Mais il y a eu d’autres cas où un conseil d’administration ne nomme pas de responsable pour faire plaisir. Le poste de Chief Executive de la State Investment Corporation a été advertiseddepuis janvier 2015. Des candidatures ont été demandées, des interviews faites et à ce jour personne n’a été nommé. On dit que c’est pour protéger une proche d’un ministre. Je ne sais pas si c’est vrai. Ce que je sais, c’est que les membres du conseil d’administration de la SIC sont responsables de cette non-nomination. Je rappelle que quelques très hauts fonctionnaires sont membres de ce board. Pourquoi ont-ils été nommés ? Juste pour toucher des jetons de présence ? Il faut le dire et le répéter : les membres des conseils d’administration sont responsables des décisions qu’ils prennent et également de celles qu’ils refusent de prendre.
Nous avons également eu dans l’actualité l’affaire de l’ancien ministre de l’Environnement obligé de démissionner à cause d’un enregistrement sonore. Comment expliquez-vous cette autre affaire ?
Je ne peux pas l’expliquer. Ce n’est pas l’exemple à donner aux jeunes de ce pays. Toutes ces affaires prouvent une chose : le pays n’a pas aujourd’hui les politiciens dont il a besoin. Mais cette affaire est plus grave du fait que cet ancien ministre a occupé le poste de commissaire de police. Il doit être condamné sans aucune réserve.
Mais l’actuel commissaire de police est intervenu pour que l’ex-ministre prévenu ne soit pas arrêté, au contraire de ce qui se passe généralement dans ce genre d’affaires. Citons le cas de cet informaticien arrêté et interrogé pendant une semaine pour être finalement blanchi par le tribunal.
La réaction du commissaire de police dans l’affaire est la cerise sur le gâteau de la mauvaise gouvernance. Après ça, comment peut-on demander auxMauriciens d’avoir confiance dans des politiciens, des hauts fonctionnaires et des institutions ? Ces comportements, ces agissements poussent à douter de tout. Le doute est dans la tête des Mauriciens et il sera très difficile au gouvernement de le dissiper. À moins qu’il ne pratique un virage drastique avec un remaniement sérieux et avec des ministres qui font ce qu’ils disent.
Le gouvernement a procédé à un remaniement ministériel il y a deux semaines !
Le pays méritait mieux que ça. Nous avons besoin d’un vrai remaniement. Mais c’est vrai qu’il n’y pas beaucoup d’élus du gouvernement Lepep qui sont des éléments valables. C’est vrai qu’une bonne partie des ministres sont là par erreur électorale, par erreur de la démocratie.
Vous voyagez souvent pour les besoins de votre travail. Quel est le regard que les hommes d’affaires étrangers, les investisseurs potentiels, jettent sur Maurice ?
ls nous prennent malheureusement pour des bouffons ! Il y a de quoi avec les mauvais signaux envoyés par le gouvernement. Et l’opposition n’est pas meilleure, on le voit à l’Assemblée, qui vient de reprendre ses travaux après de très longs congés non mérités. La dernière PNQ du leader de l’opposition était sur Dayal, alors que ce dernier était, si je puis dire, déjà cuit.Le problème était le loande l’ex-ministre des Finances et deux ministères importants qui ne fonctionnent pas. La question n’a pas été posée.
Anerood Jugnauth ne peut-il pas refaire ce qu’il avait fait dans le passé : reprendre le ministères des Finances et présenter le budget ?
Je ne doute pas des capacités de sir Anerood Jugnauth. Mais à 86 ans, je pense que c’est extrêmement dur physiquement pour lui de prendre toutes ces responsabilités. C’est malheureux qu’il n’ait pas autour de lui des gens pouvant l’aider de façon plus positive et proactive. On a besoin de gens d’action constructive.
Quel est votre mooden ce qui concerne l’avenir économique du pays ?
Je suis très inquiet pour l’avenir économique du pays. On fait des investissements là où il ne faut pas.
Un exemple précis ?
Commençons par les smarts cities. Je ne suis pas contre ce projet à cent pour cent. Mais je ne suis pas d’accord avec le Heritage City qui comprend le transfert du Parlement et de certains ministères à Highlands. C’est vrai que plusieurs ministères louent les bureaux qu’ils occupent. Mais l’État est propriétaire de l’Assemblée nationale et du bâtiment du Trésor où travaille le Premier ministre. Ces bâtiments historiques ont été rénovés à grands frais il y a quelques années seulement. Avec le projet Heritage, notre Parlement va devenir locataire des locaux qu’il va occuper et c’est inconcevable. Un régulateur ne peut pas être locataire de ses bureaux pour pouvoir exercer en toute indépendance. Combien le contribuable mauricien va-t-il devoir payer pour que son Assemblée nationale abandonne des locaux dont il est propriétaire pour aller en louer d’autres à Hignlands ? Avec ce projet, on s’attaque à des symboles, des principes de base de notre démocratie. Je ne connais aucun pays au monde dont le Parlement est installé dans un bâtiment loué.
Croyez-vous que les investisseurs étrangers vont se battre pour venir acheter les appartements et les immeubles des smart citiesmauriciens ?
C’est un joke que de croire que lesproblèmes économiques de Maurice seront réglés par les smart cities. Ce type de projet n’est pas un investissement sustainable. Il nous faut des investissements qui vont créer de l’emploi non temporaires. J’aimerais que l’on m’explique comment le fait de transférer l’Assemblée nationale de Port-Louis à Highlands sera un investissement productif pour le pays. En faisant ce déménagement, qui ne s’impose pas, le pays contracte une dette que les générations futures auront à rembourser.
Un mot sur le port qui serait sur le point d’être « vendu » à une entreprise étrangère selon les syndicats ?
Qui peut penser que Dubai Ports va défendre les intérêts de Maurice plus que les intérêts de Dubaï ? Pensez-vous que France Telecom défend plus Mauritius Telecom que sa propre entreprise ? Ces organismes viennent à Maurice d’abord et avant tout pour leur profit, pas pour celui de Maurice. Il y a dans le gouvernement une grande cacophonie, chacun fait un peu ce qu’il veut. Il faut cesser avec cette manière de faire. On ne peut pas jouer avec l’avenir du pays et des générations futures. Il faut pratiquer la bonne gouvernance…
Vous n’êtes pas fatigué de prêcher la bonne gouvernance alors qu’au niveau gouvernemental on a l’impression que tout est fait pour qu’elle ne soit pas appliquée ?
Le concept a été carrément blasphémé à Maurice et pas que par le gouvernement. Dans certains cas, le secteur privé n’hésite pas à suivre la même voie. On ne peut plus mentir à la population. Nous avons une jeunesse intelligente de plus en plus dégoûtée de la politique. Il faut donner priorité à l’avenir du pays. Mais malheureusement, ce gouvernement a mal commencé avec la gestion de l’affaire BAI.
Les problèmes que rencontre le gouvernement aujourd’hui commencent-ils avec cette mauvaise gestion de l’affaire BAI ?
Je crois qu’il faut remonter à un peu plus loin que ça. Le gouvernement a hérité d’une situation catastrophique de l’ancien gouvernement. Presque tous les corps paraétatiques ne fonctionnaient pas, le taux d’endettement était inquiétant et ce n’était pas facile pour le nouveau gouvernement de mettre de l’ordre dans tout ça. Mais malheureusement, les mauvaises pratiques du temps du gouvernement PTr sont en train d’empirer. Il faut veiller à la qualité des gens qui sont nommésà des postes de responsabilité. Est-ce qu’on a veillé à la qualité quand on a nommé des gens à la State Bank ? Si j’ai compris, c’est un nominé politique qui ne comprend rien au secteur bancaire qui a mené les opérations pour le loanen euros dont nous avons parlé. Est-ce qu’on n’a pas de Mauriciens capables pour nommer dans les conseils d’administration d’institutions stratégiques ?
Vous, par exemple ?
Je vous ai déjà dit que je ne suis pas intéressé par une nomination. Nous sommes en 2016 et nous ne pouvons pas nous comporter comme il y a vingt ans. C’est le problème de l’ex-ministre des Finances qui s’est entouré de gens qui viennent du passé et on a vu le résultat. On ne peut pas en 2016 faire les choses de la même manière qu’en 1983. Rien n’est statique, surtout dans le domaine de la finance, où l’évolution a été tellement rapide. Si on essaye de refaire ce qui a marché dans le passé, comment allons-nous pouvoir progresser ?
lVous êtes en train de dire que le deuxième miracle économique promis est impossible à réaliser ?
Il n’y a jamais eu de miracle économique à Maurice. Le pays a fait très bien de par les circonstances et grâce au leadership de sir Anerood Jugnauth qui a été déterminant. Le pays peut faire un bond, mais avec des gens valables, commeXavier Duval, qui fait bien son travail.
lJeudi dernier SAJ disait qu’on ne peut pas compter sur Vishnu Lutchmeenaraidoo. Le lendemain son fils Pravind disait exactement le contraire. Comment interprétez-vous cette contradiction ?
Mais il n’y a pas que les Jugnauth. Le Muvman Liberater a pris la décision d’expulser Sangeet Fowdar il y a une semaine. Il y a trois jours, la même direction du ML a décidé de réintégrer M. Fowdar. Tout cela donne un aperçu du type de partis politiques et de leadership que nousavons à Maurice. Tout cela illustre l’incohérence qui règne au sein du gouvernement.
lVous disiez que SAJ est mal entouré, que les ministres sont des accidents électoraux, que la bonne gouvernance ne règne pas, que les mauvais pratiques du gouvernement travailliseste sont en train d’empirer. Comment faire pour avoir un gouvernement correct avec tout ça ?
Ce sera extrêmement difficile. Il manque malheureusement un leadership pour faire marcher tout ça.
lFaudrait-il que SAJ cède le leadership ?
Je n’ai pasdit ça. Je pense que le situation pourrait être beaucoup plus dangereuse si SAJ cédait son leadership. Il a été plébiscité pour diriger le pays en tant que Premier ministre, mais étant donné que la grande majorité de ses ministres ne sont pas à la hauteur, tout le fardeau retombe sur ses épaules. C’est ça le problème. On a des ministres qui sont comme des éléphants dans un magasin de porcelaine.
lDernière question politique. La situation chaotique actuelle ne pourrait-elle pas permettre à Navin Ramgoolam de revenir au pouvoir ?
À mon avis, Ramgoolam c’est du passé. Il faut être vraiment sans cervelle pour aller voter pour Navin Ramgoolam après tout le tort qu’il a fait au pays. Si par malheur il revient au pouvoir, ce sera catastrophique pour le pays et pire que ce que nous vivons actuellement. J’aimerais faire un appel au Premier ministre pour revoir la situation, prendre les décisions qu’il faut, même s’il s’agit d’aller à des élections partielles, pour permettre au gouvernement de fonctionner et au pays d’avancer.