DANIELLE SELVON (DÉPUTÉE INDÉPENDANTE) : « Quand je vois les fréquentations de certains au MSM, je ne regrette pas mon départ »

A deux semaines de la rentrée parlementaire, Danielle Selvon s’apprête à reprendre sa place de députée indépendante. Quoi que disent les rumeurs, elle affirme qu’elle restera indépendante jusqu’à la prochaine campagne électorale. Elle en profite pour égratigner son ancien parti, le MSM, et remet en cause ses fréquentations et les différents scandales. La députée du No 1 s’étonne que les autorités aient déroulé le tapis rouge pour Alvaro Sobrinho alors que les petits entrepreneurs mauriciens « font face à de nombreux obstacles ». De même, elle dénonce l’attitude « discriminatoire » de la Speaker de l’Assemblée à son égard.

La marmite politique est en ébullition avec l'affaire Sobrinho. Quelle est votre lecture de la situation ?
L’affaire Sobrinho a allumé une nouvelle mèche sur l’échiquier politique, qui est déjà très miné pour le gouvernement en place. Les autorités auraient dû être plus vigilantes, surtout quand il y a des sommes importantes investies dans le pays. Lors de la polémique soulevée sur les voyages de la présidente, elle avait dit que ceux-ci avaient rapporté presque Rs 1 milliard d’investissements directs au pays. Où cet argent a-t-il été investi ? Comment a-t-il été transféré à Maurice ? Ce sont autant de choses qu’on aimerait savoir. Ceci étant, le gouvernement Lepep aurait pu éviter ce nouveau scandale en respectant au moins la moitié de ses promesses de miracle économique et de démocratie élargie, lesquels étaient les deux piliers du programme gouvernemental initial.

Comment réagissez-vous à la prise de position de la présidente de la République dans cette affaire ?
Depuis le début, le gouvernement mauricien a déroulé le tapis rouge pour Sobrinho. Cela ne date pas d’hier. Un fonctionnaire de l’État a voyagé aux frais du pays avec la présidente de la République près d’une vingtaine de fois en 18 mois, et on en a vu l’effet lors des débats sur le budget de la présidence. Et de l’autre côté, nous avons toujours 33 600 familles pauvres végétant dans une misère abjecte alors que passent les limousines distribuées à la ronde. Croyez-vous que je vais bien réagir à tout cela alors que je représente une des régions les plus pauvres du pays, la No 1, avec d’affreuses poches de pauvreté à Cité Firinga, à Pailles, à Cassis et à Richelieu ? Je ne suis absolument pas d’accord avec les prises de position de la présidente de la République dans cette affaire. Sobrinho a eu son nom lié aux séquelles de la faillite et du dépouillement d’une banque dont il avait eu la charge jusqu’en 2012. Ce qui est une des raisons des critiques et de la méfiance qu’il suscite.

Selon vous, les autorités ne mesurent pas suffisamment les risques concernant l’investissement étranger ?
Une telle question n’aurait pas dû se poser, mais nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où les hautes sphères de l’État sont marquées à jamais. L’Angola est, selon toutes les instances internationales d’analyse rigoureuse et de lutte acharnée contre la corruption, de Transparency International à la Banque mondiale en passant par la Fondation Mo Ibrahim et d’autres encore, un des pays les plus corrompus de la planète. Ce pays est parmi les derniers pays aux classements d’indices de perception de corruption et de bonne gouvernance. C’est un pays qui est dirigé par un dictateur qui est au pouvoir depuis près de 40 ans, un homme qui a offert à sa fille en cadeau la compagnie pétrolière d’Etat Sonangol, qui brasse des milliards et des milliards de dollars. Sa famille et d’autres proches ont fait des fortunes massives et, souvent, par des moyens frauduleux. Cela aurait dû susciter plus de vigilance.

Que pensez-vous des critiques formulées contre la presse ces derniers temps ?
Je crois qu’elles sont injustifiées et que, sans la presse, la population n’aurait pas pu découvrir beaucoup de choses. De manière générale, la presse s’est contentée d’exprimer son exaspération face à la facilité avec laquelle cet étranger, dont le nom a été cité dans certaines affaires peu reluisantes, a eu le tapis rouge déroulé à la State House, et même auprès de la direction du gouvernement, alors que les courageux petits et moyens et même certains gros entrepreneurs mauriciens, et des entrepreneurs étrangers de bonne foi, subissent un véritable calvaire en termes de formalités. Je connais des investisseurs étrangers qui m’ont dit qu’ils en ont marre. Beaucoup d’entre eux suivent avec intérêt l’affaire Sobrinho, croyez-moi !

La rentrée parlementaire se fera bientôt avec de nouvelles configurations. Où vous situerez-vous ?
Je suis et je serai toujours députée indépendante, mais faisant front avec toute l’opposition jusqu’à, tout au moins, la prochaine campagne électorale. Je suis pour une opposition unie. Je reste une militante pour la justice, l’égalité des chances, la méritocratie et une démocratie élargie avec une bonne dose de proportionnelle, comme SAJ a eu tout à fait raison d’accorder aux Rodriguais. Et je crois même que le MSM, dans le contexte politique actuel, devrait être le dernier parti sur l’échiquier à s’opposer à la proportionnelle corrective, qui évite, tout en respectant le résultat “first-past-the-post”, les 60-0 en termes de sièges parlementaires, comme en 1982 ou en 1995. Ce parti risque fort d’être le plus gros perdant des élections générales qui arrivent dans une trentaine de mois seulement, sinon avant, au rythme où se produisent les « affaires » qui secouent le monde politique…

Des rumeurs évoquent un rapprochement entre le MMM et vous. Qu'en est-il ?
Je ne suis pas une transfuge. Je suis une dissidente, donc une députée indépendante des partis, bien ancrée aujourd’hui dans l’opposition. Laissons le temps au temps.

Peut-on véritablement faire entendre sa voix quand on est député indépendant à l'Assemblée ?
Bien sûr que oui. J’ai posé en une année près de 80 questions parlementaires et prononcé près d’une vingtaine de discours, dont deux durant la seule soirée du 14 décembre. Sur les lois Bhadain, la pression que j’ai exercée en quittant le gouvernement a, de concert avec l’opposition parlementaire, amené le ministre à apporter plusieurs amendements pour ne pas pénaliser environ 120 000 petits et moyens entrepreneurs que je défendais et qui étaient menacés d’une grosse épée de Damoclès sur leur tête avec “provisional charges” et saisie de leurs biens sur simple dénonciation malicieuse…
Ma voix a aussi bien été entendue sur les Chagos. Ainsi, un jour, la Speaker n’a pas respecté l’article 56 des Standing Orders pour interrompre un de mes discours à plusieurs reprises. J’ai fait un “walk-out” et dans un courriel officiel, j’ai officiellement reproché à la Speaker de n’avoir pas respecté l’article 56 des Standing Orders, qui dit que lors du “second reading”, un parlementaire évoque les “merits and principles of the Bill”. Elle m’a interrompue pour me dire notamment qu’il fallait intervenir “clause by clause”. J’avais informé par copie du courriel le Premier ministre et leader of the House de l'époque, sir Anerood Jugnauth, de mon indignation.
La Speaker m’a invitée à la rencontrer et m’a permis de revenir à la charge lors d’une intervention d’une demi-heure, à l’ajournement avec quasiment le même discours interdit ! Pour couronner le tout, le “front bench” du gouvernement, surtout SAJ et Soodhun, et l’opposition m’ont applaudie en même temps, car je ne disais que ce que sir Anerood Jugnauth a, après moi, répété à satiété, soit que les Anglais et les Américains ont violé aux Chagos plus d’une dizaine de conventions internationales. Plusieurs de mes questions et interventions ont eu des suites pour mes mandants, mais il reste beaucoup à faire encore.

Quels sont les dossiers que vous allez aborder à la rentrée ?
J’ai déjà envoyé quatre interpellations, dont trois sur ma circonscription et une concernant une proche privilégiée du pouvoir qui a fait la une de la presse. Il y a deux niveaux de dossiers. Au niveau de la circonscription, je recueille régulièrement les doléances, avec mon équipe, et je pose les questions au gouvernement pour faire bouger les choses. Malheureusement, comme tous les parlementaires de l’opposition, je suis interdite d’utilisation des CAB pour rencontrer mes mandants. Ceux-ci ont été transformés en agences des partis gouvernementaux.
L’autre niveau des dossiers, c’est le niveau national. Je reviendrai sur le dossier de la pauvreté pour inciter le gouvernement à accélérer la mise en place de projets et de mesures qui vont encourager le “self-employment”, aider des marchands ambulants . J’avais d’ailleurs élaboré un plan pour ces derniers que seuls SAJ et Roshi Bhadain avaient bien accueilli sans aucun esprit partisan et vengeur. Je veux le lancement facilité par le gouvernement de centaines de microprojets de “self-employment” et de “cottage industries”, pour les femmes aussi bien que pour les hommes, et leur financement… On m’a d’ailleurs proposé pour cela à l’étranger un financement pour des projets spécifiques. Je crois que le ministre des Finances m’a entendue, mais je sais que des lobbies sont là.

Allez-vous soutenir les deux motions de l'opposition prévues à la rentrée ?
Oui. Je soutiendrai ces deux motions parce qu’elles sont toutes deux dans l’intérêt du pays, de la transparence et de la bonne gouvernance. La motion de blâme devrait être débattue et je conseillerai cependant à son auteur de ne pas laisser le loisir au gouvernement de la rejeter en la retirant au moment du “summing up”. Mais je crois que la Speaker va se ressaisir, tout au moins pour le décorum, après le retrait de la motion. Je souhaite que les débats se déroulent dans le strict respect de la personne de la Speaker. C’est sa conduite qui lui est reprochée. Cela dit, sa famille et elle ne devraient pas se croire au-dessus de la critique démocratique quand elles ont des relations controversées avec l’État et le système démocratique westminstérien. Je soutiendrai aussi la motion contre la Speaker car j’ai constaté une attitude discriminatoire à mon égard et je souhaite que cela cesse.

Attitude discriminatoire dans quel sens ?
Par exemple, je suis toujours interrompue à l’Assemblée. Quand je dois voyager en tant que députée, c’est la Speaker qui a le dernier mot. En décembre dernier, j’avais été invitée pour la conférence du Women in Parliament Council, tenue au Kenya. Cet événement était organisé en collaboration avec la Banque africaine de développement en guise de soutien aux femmes parlementaires désirant aider à combattre la pauvreté.  J’ai envoyé l’invitation à la Speaker et elle n’a pas approuvé mon per diem ni mon passeport diplomatique. On n’a même pas fait les arrangements pour le “VIP lounge”. J’ai dû faire les arrangements moi-même et j’ai voyagé avec mon passeport ordinaire. Ce n’est que lorsque je suis rentrée et suite à une deuxième demande qu’on a fait les arrangements pour le VIP. Pourtant, c’était une conférence sur l’Empowerment of Women. J’y avais présenté un projet de pisciculture à l’intention des femmes nécessiteuses de ma circonscription. Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu un courriel affirmant que la FAO, à travers son programme “Telefood”, avait un fonds pour des projets similaires allant jusqu’à USD 10 000. Cela démontre que ma participation à ce forum n’était pas vaine. Et pourtant, elle n’a pas été avalisée par la Speaker. Mahen Jhugroo était lui aussi au Kenya à cette période pour une autre conférence, approuvée par Madame la Speaker.

Comment réagissez-vous aux différents « scandales » secouant votre ancien parti ?
L’accession de Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre est à première vue légale et constitutionnelle. Mais il y a des points que des opposants et d’autres personnes souhaitent éclaircir. À savoir si une succession dynastique telle qu’elle s’est effectuée était une entorse à l’article premier de la Constitution qui fait de Maurice une démocratie, entre autres. Quant aux autres scandales, y compris l’affaire MedPoint, il faudrait également attendre la fin des procédures devant la justice, y compris un éventuel appel au Privy Council. Cela au lieu d’effectuer un coup d’État déguisé par le renversement du DPP et son remplacement par des juges recrutés sous contrat par l’avis donné au président par le principal concerné dans l’affaire, aujourd’hui Premier ministre.
Concernant l’actualité du moment, où un proche du parti a été appréhendé dans une affaire d’importation de drogue, je ne peux m’empêcher de penser à ce qui avait été dit après mon départ. Lorsque la presse avait interrogé Pravind Jugnauth concernant mon éventuel retour au parti, il avait répondu que le MSM n’était pas une boutique où les entrées et sorties des gens ne sont pas contrôlées. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Quand ce n’est pas Danielle Selvon, mais un voyou, la boutique MSM n’est pas contrôlée ? Vous allez me faire croire que la direction ne connaît pas ceux qu’elle fréquente de préférence à Danielle Selvon ?

La question de Pravind Jugnauth comme Premier ministre avait-elle été abordée au MSM avant les élections de 2014 ?
Définitivement non. On avait annoncé SAJ comme Premier ministre pour cinq ans. Le changement à la tête du gouvernement ne figurait pas dans le manifeste électoral. Le choix de SAJ a beaucoup joué pour faire gagner l’Alliance Lepep. Ensuite, SAJ risque de sortir de l’histoire par la petite porte en restant dans une position diminuée dans le “front bench” du gouvernement, sous l’autorité du leader du ML. Il ne faut pas, dans une démocratie digne de ce nom, avoir peur de perdre une élection partielle – le MSM et le MMM en ont perdu deux d’affilée en 1998 et 1999, et gagné ensuite les élections générales en 2000.

Après un peu plus de deux ans, pensez-vous que l'Alliance Lepep a respecté ses engagements envers la population ?
Non. Pas de Freedom of Information Act, une loi plus pour les citoyens que pour la presse, pas de réforme des “provisional charges”, pas de miracle économique, pas de 15 000 emplois par an, pas d’indépendance des institutions de l’État par rapport à l’exécutif, en violation avec la séparation des pouvoirs, y compris dans le combat contre la corruption et le népotisme, pas d’égalité des chances, pas de réforme électorale pour mettre fin à la sous-représentation des femmes et du “second party”, qui gagne 40% à 49% des voix aux élections, pas de loi sévère sur le financement des partis... Promesse pas tenue également sur le paiement intégral des “fees” des examens. Concernant la carte d’identité, on avait promis qu’on allait détruire toutes les données. Alors pourquoi continue-t-on aujourd’hui à donner ses empreintes ? Pour moi, c’est un scandale.
Ce qui me préoccupe aussi, ce sont ces 33 600 familles vivant sous le seuil de pauvreté. Étant née dans un camp sucrier, dans une famille nombreuse, j’en sais quelque chose. Heureusement que l’année dernière, le Parlement a voté pour un salaire minimal et une allocation pour soulager les familles vivant dans la pauvreté extrême. Je tiens à féliciter les Ong et l’église catholique qui, en ce mois de carême, font de gros efforts également dans ce domaine.

Regrettez-vous d'avoir quitté le MSM ?
Définitivement non. J’ai gagné mes combats depuis l’école quand j’ai forcé une propriété sucrière à transporter les enfants des artisans et des laboureurs dans l’autobus de la propriété alors que ces véhicules étaient réservés aux privilégiés de l’état-major. Mon combat actuel va continuer. Je suis maintenant libre de mes pensées, de mes interpellations parlementaires et de mes discours. Partout où je vais, les gens sont nombreux à me féliciter et à m’encourager. Non, je ne regrette pas d’avoir quitté le MSM. En voyant ces jours-ci les fréquentations de certains au MSM, photos à l’appui, pourquoi devrais-je regretter mon départ ? Non, je ne regrette rien…