DANYEL WARO : “Vivre ensemble malgré les interdits des communautés”

La mécanique du roulèr et sa rythmique humaine, une respiration et un art de vivre maloya, les déclarations d’amour, de rage et de métissage. Et une humanité interdite qui reste à définir, malgré les corps mélangés. C’est aussi cela la batarsité du chantre, du poète à la voix habitée et à l’esprit anticonformiste. Danyel Waro nous rappelle cette désobéissance faite par amour, qui a poussé des gens à transcender les interdits des communautés.
Il sera à Maurice le 4 novembre au festival Kaz’out à L’aventure du Sucre (Pamplemousses).

Comment avez-vous découvert le maloya ?
J’ai découvert cette musique cachée à 20 ans. Cachée parce que les musiques de tambours africaines ou malgaches étaient mal vues, interdites depuis la période des esclaves. Ensuite, il y avait la prédominance du système catholique, avec l’idée que l’africanité n’avait pas sa place, n’avait pas droit d’humanité ! Ce n’est pas seulement une histoire de pouvoir politique. C’est aussi un problème de conditionnement et de déconditionnement, qui faisait dire que c’est une musique de vieux, de soûlards et de Noirs. Une image péjorative qui a fait reculer le maloya. Mais des gens ont continué à en jouer malgré cela.

Pourquoi le maloya gênait-il autant ?
Le maloya gênait parce qu’il ne renvoyait pas à une “bonne image” de notre société. Car il était joué par les gens les plus défavorisés, donc les plus noirs. Il y avait aussi une répression politique dans les années 60. Et la cérémonie d’hommage aux ancêtres (d’origine malgache ou afro-malgache) pour “la bonne société” correspondait à quelque chose de trop sorcier…

Les battements du roulèr sont-ils en résonance avec l’au-delà ?
Les instruments de percussion en général, comme la maravanne ou le kayamb, les battements de roulèr ou de tambours, ont quelque chose de “plus fort”. Quelque chose de pas mesurable. Un rapport avec une spiritualité. La musique et la voix participent de ce domaine-là. C’est quelque chose que l’on ne comprend pas bien, que l’on ne mesure pas bien, mais qui nous touche au plus profond. Des résonances divines, célestes, sacrées.

Est-ce une expression de l’âme ?
Certainement ! Lorsque j’ai entendu pour la première fois le maloya, cela correspondait à quelque chose de sacré. Même si c’est joué de façon profane. Ce chant, cette danse, c’est une manière de raconter nos sentiments avec des mots justes. Mon sentiment et celui de beaucoup de gens, puisque l’on vit plus ou moins les mêmes choses. Ce sont mes sentiments dits avec des mots les plus justes possibles en musique. Cet art-là fait le maloya : la parole, le son, la cadence, les images, la parabole. La langue est importante parce qu’elle apporte une richesse et la pensée. La malice aussi. Tout est dans la langue : les déclarations d’amour, la rage, l’anticonformisme. Et toute une humanité qui a été interdite et qui reste à définir. C’est aussi cela qui fait la force du maloya.

Vous revendiquez votre métissage, sinon votre batarsité. Quelle est l’importance de reconnaître ses origines ?
Quand Senghor ou Césaire parlent de négritude, ils définissent une histoire propre. Je ne peux pas reprendre ce terme à La Réunion. Il y a eu beaucoup plus de mélanges… Même si cette “négritude interdite” est présente dans notre tête et dans la réalité sociale, elle ne l’est pas à tous les étages. Elle n’est pas valorisée comme elle devrait l’être. Il faut chercher les mots qui correspondent à notre mélange. C’est pour cela que je parle du concept de batarsité pour dire le métissage. Le mot métis n’est pas le terme exact. C’est un mot trop carte postale ou trop café au lait, pour reprendre des images tropicales. Ce mot ne désigne que le Blanc et le Noir.
Or, à La Réunion comme à Maurice, ce mélange a été fait dans la douleur, dans la domination. Il faut pouvoir se regarder en face et se dire que nous sommes des humains, avec plusieurs composantes. Tout mettre sur la table et se définir par rapport à tous ces mélanges-là. Il ne faut pas avoir honte de ça ! Pour être tout à fait libre et s’aimer comme des humains.

Diriez-vous que l’avenir de l’humanité réside dans le mélange de cultures ?
Le métissage ne date pas d’aujourd’hui. Ce que l’on appelle la “mondialisation” provoque aussi des rencontres. Elles se sont produites depuis longtemps : envahissements, déplacements de populations. Cela existe depuis le début de l’humanité. Après, surviennent les compartimentages, les séparations. Des ethnies là; des tribus ailleurs, qui se veulent pures et bien définies.
Les fouilles archéologiques, les recherches ethnologiques et les analyses ADN indiquent une circulation de personnes qui ont créé des métissages. L’humanité a toujours fonctionné ainsi ! Dans les déplacements de populations comme au temps de l’esclavage, il y a eu métissage obligé ou choisi. On se rencontre et on se connaît de plus en plus de nos jours.

Reconnaître et accepter ses origines : beaucoup ont du mal avec cela. Qu’en pensez-vous ?
On a tendance à toujours vouloir se définir avec un type, une langue, une culture, une religion, qui ne devraient pas se mélanger avec les autres. Mais quand on est enfant de parents qui pratiquent d’un côté l’hindouisme et de l’autre le catholicisme, les religions nous disent de faire un choix. Car pratiquer les deux religions ne serait pas possible. On nous demande de choisir entre papa et maman, sans envisager les deux. Choisir entre l’un et l’autre revient à s’amputer d’une partie de ce que nous sommes. Malgré les interdits et les tabous, certains parviennent à un équilibre. À La Réunion, une même personne ira discrètement se recueillir à un temple et à une chapelle. Et également à une cérémonie animiste.

Le métissage est donc culturel et pas que dans le sang.
Bien sûr ! Culturellement, la fréquentation, le regard de l’un dans l’autre, les mélanges et les échanges ont opéré, dans la langue, dans la façon de manger, dans la façon de construire, de cultiver. Dans la façon de croire tout simplement. Dans le sang et dans la culture, tout cela s’est mélangé. On ne peut pas freiner cela.
Les gens ont “désobéi” aux différents puristes. C’est une désobéissance faite par amour. Cela a poussé des gens à vivre ensemble malgré les interdits des communautés. C’est ce qui explique nos différents faciès… Il faut mettre à jour la conscience par rapport à la réalité. C’est pour cela que je chante la batarsité. Les grandes religions ne veulent pas du mélange de cultures. Or, on n’est pas ça. On n’est plus ça ! Devrait-on se considérer comme une personne sale et l’on se suicide, ou alors démarrer une nouvelle civilisation riche de nos mélanges ?

Quel devrait être le rôle de l’artiste à ce niveau ?
L’artiste doit déjà se libérer lui-même pour ensuite proposer la beauté et la force qui habitent le métissage. Il est un intermédiaire pour dire aux gens que c’est possible. Que ce mélange est beau et que ce n’est pas sale. C’est le rôle de l’artiste de proposer des idées anticonformistes, un peu rebelles. Je sais que ce n’est pas évident de se dire : je suis un bâtard. Ce mot a une part péjorative, que nous devons ramener à quelque chose de positif.

Est-ce une affirmation de soi que de revendiquer ce mélange ?
Exactement. C’est prendre un chemin de liberté. La liberté de dire ce que l’on est vraiment. Chacun a ce chemin de liberté à faire pour chercher son identité profonde, au-delà des interdits de mélanges. Cela propose un espace nouveau pour se libérer de certaines certitudes, de certaines traditions. Il faut trouver sa place, son identité. Pour construire et pour reconstruire. Pour se réaliser et être soi-même. Cela prend certes du temps. Peut-être qu’une vie ne suffirait pas. Il faudrait plusieurs générations…

En attendant, parlons de votre concert. À quoi devra s’attendre le public mauricien ?
Je chante mes sentiments; je chante mes mots à moi. Des mots réunionnais anciens mais revisités. On n’invente pas vraiment : on recrée selon son vécu. Je veux raconter mon sentiment mais aussi le sentiment de La Réunion, mais pas seulement. C’est un sentiment qui devient universel. Un peu blues, un peu maloya, un peu séga. Un peu d’indianité et un peu de malgachitude et d’européanité. Je serai accompagné de percussionnistes chanteurs. Je ne suis pas un technicien de la musique. Je suis dans une construction autodidacte de la musique.

Vous fabriquez toujours des instruments ?
J’en fabrique moins maintenant, mais je l’ai fait pendant longtemps. C’était mon métier. En même temps que j’ai découvert le maloya, j’ai découvert les instruments. J’aime fabriquer mes propres instruments, les réparer et en construire pour d’autres. Je garde toujours l’esprit militant. Pendant vingt ans, j’ai milité pour le maloya. Parce que c’est le moteur de quelque chose de profond, de notre identité, de notre liberté. De notre chemin à nous.