DAVID VINE, professeur d’anthropologie à l’Université de Washington DC : « L’image de SAJ et Olivier Bancoult ensemble à l’Onu est un symbole très fort »

L’image du Premier ministre mauricien, sir Anerood Jugnauth, et d’Olivier Bancoult, chef de file du Groupe Réfugiés Chagos à New York, à l’Assemblée générale des Nations unies, est un symbole « très fort » susceptible de mobiliser tous ceux qui militent pour le retour des Chagossiens aux Chagos et pour que justice soit faite. C’est ce qu’a affirmé David Vine, professeur d’anthropologie à l’Université de Washington DC, qui a participé, ce week-end, à la conférence organisée par Lalit sur les Chagos. Dans un entretien accordé au Mauricien, il considère que les bases militaires américaines dans le monde créent plus de tensions qu’elles n’assurent la sécurité mondiale.
Vous êtes un auteur prolifique ayant écrit au moins deux livres sur les Chagos. Qu’est-ce qui vous motive?
Lorsque j’ai entendu parler pour la première fois des Chagos et des Chagossiens, j’ai été immédiatement touché par l’histoire de cette population. J’ai ressenti un sentiment de honte et de responsabilité du fait que mon gouvernement a aidé à perpétuer ce crime contre les Chagossiens. J’ai voulu par conséquent m’impliquer dans leur combat. Je savais que je le serai aussi longtemps que je vis. Aussi longtemps que la lutte des Chagossiens se poursuivra !
Comment avez-vous découvert cette histoire?
Je l’ai découverte en 2001 lorsque les avocats américains retenus par Olivier Bancoult, du Groupe Réfugiés Chagos, m’ont contacté en vue d’effectuer quelques recherches pour leurs campagnes de lobbying.
Que faisiez-vous à cette époque?
J’étais alors basé à New York dans une université pour des études en anthropologie.
C’est un sujet idéal pour l’anthropologie ?
Ça l’est, parce qu’il concerne un groupe de personnes faisant face à deux grandes puissances qui se sont imposées sur eux et militant pour que justice soit faite.
Que racontez-vous dans les livres que vous avez écrits ? Quel message voulez-vous transmettre ?
Dans mon livre Island of Shame, j’ai essayé de parler de l’histoire secrète de Diego Garcia. Je voulais mettre l’accent sur le rôle du gouvernement américain dans la création de cette base et sur l’exil de la population chagossienne. Le rôle du gouvernement anglais avait attiré beaucoup d’attention, mais je pense que le rôle du gouvernement américain a été sous-estimé et n’avait pas suscité beaucoup d’attentions. J’ai voulu démontrer le rôle joué par les États-Unis à travers des documents, des interviews des officiers gouvernementaux. J’ai voulu raconter cette histoire au monde dans l’espoir que le gouvernement prendrait la bonne décision en autorisant les Chagossiens à retourner dans leurs îles, en les aidant à se réinstaller et ainsi leur faire justice.
Les Américains ont jusqu’ici refusé de discuter avec les Chagossiens et les Mauriciens, affirmant que cela concerne les Britanniques. Pensez-vous que les Américains se cachent derrière les Britanniques ?
Ça a toujours été leur plan depuis les années 60’. L’idée était de trouver une base où un allié proche traiterait tous les problèmes politiques concernant la base. En échange d’un paiement de USD 40 millions, le gouvernement britannique a fait tout le travail pour préparer l’île de Diego Garcia pour la création de la base américaine et a expulsé les Chagossiens, quitte à affronter les condamnations des Nations Unies. Les Américains sont restés à l’arrière-plan et n’ont pas assumé leurs responsabilités.
D’après vos recherches, est-ce que Diego Garcia est à ce point importante pour la sécurité et la paix dans le monde ?
Absolument pas. Les gens doivent rire lorsque les officiers américains soutiennent qu’un archipel situé à des milliers de kilomètres des côtes américaines et de la Grande-Bretagne est important pour la sécurité des États-Unis ou de la Grande-Bretagne. Il est clair que la base de Diego Garcia n’a pas été défensive par nature. Elle a aidé les Américains à lancer une série de guerres au Moyen-Orient et exercer leur force au Moyen-Orient et au-delà. These actions have rendered the world more insecured not secured.
Mais cette base avait été utile durant la guerre froide, n’est-ce pas ?
Je ne suis pas sûr de cela. Durant la guerre froide, l’océan Indien n’était pas impliqué dans la compétition entre les grandes puissances. C’est uniquement après la création de la base de Diego Garcia qu’on a observé la militarisation dans la région. La base a créé plus de tensions dans la région et n’a pas joué un rôle défensif marquant vis-à-vis de l’Union soviétique.
Le gouvernement mauricien est disposé à maintenir la base américaine à Diego Garcia, mais insiste sur sa souveraineté sur l’archipel. Qu’en pensez-vous ?
Il revient au gouvernement mauricien et au peuple de Maurice de décider de la stratégie à adopter. Personnellement, je souhaiterais voir le démantèlement de la base mais la priorité reste le droit de retour des Chagossiens et la reconstruction de leur vie dans l’île.
Vous êtes-vous penché sur la possibilité pour les Chagossiens de vivre dans l’île ?
J’ai travaillé un peu dessus mais d’autres personnes se sont penchées sur cette question plus en profondeur. Néanmoins, il est clair que les Chagossiens peuvent retourner dans l’île. Il n’y a là aucun doute. Nous savons qu’il y a des gens qui ont vécu à Diego Garcia pendant plus de 40 ans. Et les Chagossiens et leurs ancêtres ont vécu là-bas pendant quelque 200 ans.
Vous avez également publié un deuxième livre. De quoi y parlez-vous ?
Le deuxième livre est intitulé Base nation et traite du réseau de bases militaires américaines à travers le monde, à l’extérieur du territoire américain. Il y a au moins un millier de bases américaines en dehors des États-Unis, et elles font beaucoup de mal aux régions où elles se trouvent. C’est le cas pour les Chagossiens. Ces bases créent des problèmes pour des pays comme Maurice, affectent l’environnement et déstabilisent la sécurité dans ces régions. Elles coûtent aussi des milliards de dollars aux États-Unis, somme qui aurait pu être dépensée de manière plus constructive.
Prévoyez-vous un troisième livre ?
Je travaille sur un livre consacré aux bases américaines en dehors des États-Unis. Ce sera une longue histoire.
Avez-vous eu l’occasion de visiter les Chagos ?
J’ai soumis des requêtes et on m’a toujours répondu par la négative.
Vous avez beaucoup travaillé avec les Chagossiens à Maurice. Pouvez-vous nous en parler ?
Je me suis senti proche des Chagossiens. Mes recherches consistaient à habiter chez eux, dans leur maison, et à vivre leur vie quotidienne. J’ai une dette envers eux qui m’ont accueilli avec une telle générosité.
Qu’avez-vous constaté ? Ont-ils réussi à intégrer la société mauricienne ?
Ce sont les Chagossiens eux-mêmes qui sont mieux placés pour répondre à cette question. De ce que j’ai pu constater, ils sont mieux intégrés aujourd’hui que lorsqu’ils sont arrivés entre 1968 et 1973.
Vous savez que les Chagossiens ont perdu l’appel logé devant la haute cour de Londres concernant le droit de retour. Qu’en pensez-vous ?
Ils ont perdu techniquement, but it was the best lost you could ever ask for. Les juges ont, sur une décision de trois contre deux, statué qu’on ne pouvait rouvrir ce dossier. Toutefois, les juges ont demandé aux autorités britanniques de décider si les Chagossiens peuvent retourner ou pas au Chagos. Au cas où elles ne les autorisent pas à retourner, les Chagossiens pourront les poursuivre à nouveau. C’est une incitation claire demandant à poursuivre le gouvernement à nouveau. Ce qui fait que les juges ont exercé une forte pression sur les autorités britanniques en faveur du retour aux Chagos.
Et la décision de Maurice d’aller devant la Cour internationale de Justice, est-ce une bonne chose ?
J’ai toujours dit qu’il y a eu plusieurs crimes, notamment contre les Chagossiens, mais également contre Maurice lorsque les Chagos ont été excisés du territoire mauricien. Les Chagossiens et les Mauriciens ont besoin de voir la justice rendue. C’est donc une bonne idée que de demander l’avis de la Cour internationale de Justice. Je voudrais entendre la Grande-Bretagne admettre qu’elle a commis un acte illégal.
Vous avez participé à la conférence organisée par Lalit hier. Quel message avez-vous transmis ?
J’ai parlé du rôle du gouvernement américain dans la création de la base et de l’exil des Chagossiens. J’ai lancé un appel au gouvernement américain pour qu’il accepte le retour des Chagossiens aux Chagos et qu’il les aide à se réinstaller. Je lancerai également un appel en faveur de la fermeture des bases militaires américaines dans le monde. Les gens doivent réaliser que l’existence de ces bases à travers le globe n’assure pas nécessairement la sécurité dans le monde.
Que peut-on faire pour attirer l’attention de la population américaine et celle des autorités américaines ?
Je me suis beaucoup penché sur cette question. D’autres groupes comme Let us return-USA se sont lancés dans une campagne afin d’exercer plus de pressions sur les autorités américaines en vue de permettre aux Chagossiens de regagner leurs terres natales. Le mieux ce sera si à travers le monde chacun pouvait apporter sa contribution pour soutenir les Chagossiens. Lorsque les gens aux États-Unis entendent l’histoire des Chagossiens, ils sont choqués et ont un sentiment de honte pour ce qui leur a été fait et disent que justice doit être faite.
Le moment est-il approprié pour aborder ce dossier, alors que les Américains sont en campagne électorale ?
C’est en fait un moment important. Il y a la période menant aux élections et ensuite la période de transition avant l’installation du nouveau président. Ce sera un moment important pour faire pression sur le nouveau président et sur le Pentagone. De plus, parce que le bail sur Diego Garcia doit être renouvelé, c’est le moment le plus approprié pour agir. Les gouvernements britannique et américain devraient, dans le cadre de leurs négociations, tenir en compte le droit de retour des Chagossiens aux Chagos.
Quel message avez-vous pour Maurice ?
L’image du Premier ministre mauricien, sir Anerood Jugnauth, et du leader du GRC, Olivier Bancoult, à New York est pour moi un symbole très fort et un bon signal adressé à tous ceux qui militent pour la justice à Diego Garcia, pour qu’ils travaillent ensemble et restent unis, pour qu’ils atteignent leurs objectifs afin qu’un certain degré de justice soit rétabli.