Shenaz Patel a été élevée au rang de Chevalier de l’Ordre national des Arts et des Lettres par l’ambassadeur de France lors d’une réception organisée vendredi en la Résidence de France, Floréal. Ce fut l’occasion pour Jean-François Dobelle de retracer une biographie très fouillée de Shenaz Patel qui a grandi dans une famille passionnée de livres. « Vous racontez que votre père allait dans des ventes à l’encan, où d’autres achetaient des meubles ou des appareils électroménagers, et en revenait avec de grandes caisses remplies de livres, où vous alliez fouiller, fascinée par les trésors que vous trouviez. »
L’ambassadeur de France évoquera son parcours au Lycée La Bourdonnais où elle passe son baccalauréat à l’âge de 16 ans. Malgré les difficultés de l’époque, son père tenait à ce qu’elle poursuive ses études sachant qu’elle y développerait l’esprit critique et la faculté de penser par soi-même. Elle obtint une licence en Lettres modernes en 1987 à l’Université de La Réunion et l’Université d’Aix-en-Provence.
Sur le plan professionnel, Shenaz Patel se joint au Militant comme journaliste pour en devenir par la suite la rédactrice en chef. Elle quittera le journal en 1991 pour se joindre à l’hebdomadaire Week-End. En 2000, Shenaz Patel participe à la création de Tracées, une revue littéraire dont la publication a duré une année. Après avoir écrit plusieurs nouvelles en français et en créole dans des collectifs, elle publie son premier roman, Le Portrait de Chamarel, qui remporte le prix Radio France du Livre de l’océan Indien décerné par un jury de lecteurs présidé par JMG Le Clézio. « C’est une oeuvre plein de mystère, de secrets familiaux et de transgressions », souligne Jean-François Dobelle. En 2003, elle publie son deuxième roman, Sentitive, aux Éditions de l’Olivier-Le Seuil. Ce livre obtient le prix du Roman francophone (Issy, France). L’ouvrage se compose de lettres qu’une petite Mauricienne de onze ans martyrisée par son beau-père et révoltée contre les injustices qui lui sont faites et celles qui frappent les autres adresse au Bon Dieu. En 2005, Shenaz Patel publie Le Silence des Chagos, roman inspiré du drame des Chagossiens, peuple déporté de son archipel, les Chagos, lorsque les Britanniques décident au moment de l’indépendance de l’île Maurice de conserver ce territoire pour le louer aux Américains, qui y établiront l’une de leurs plus importantes bases militaires d’où partiront notamment les bombardiers à destination de l’Irak et de l’Afghanistan. Cet ouvrage a été inspiré de l’amitié qu’elle a nouée avec plusieurs des Chagossiens. « Vous réussissez avec brio à rendre par les mots la tragédie qu’ils ont vécue, celle de la déportation, de l’exil et du déracinement. L’ouvrage comporte des pages inoubliables sur l’une des héroïnes qui scrute l’horizon dans l’attente vaine d’un bateau qui la ramènera dans son île natale, laquelle ne sera jamais plus que souvenir et nostalgie douloureuse », insiste Jean-François Dobelle. Cet ouvrage devait être couronné du prix Soroptimist de la Romancière francophone (Grenoble) ainsi que du Grand Prix littéraire des océans Indien et Pacifique. Shenaz Patel a participé sur le même thème à la réalisation du documentaire Diego l’interdite de David Constantin.
En décembre 2005, Shenaz Patel remporte le prix Beaumarchais pour sa première pièce de théâtre, La Phobie du Caméléon. Elle y relate l’histoire d’un savant fou qui invente un vaccin pour immuniser les caméléons contre le changement de couleur. Elle écrit une deuxième pièce, Paradis Blues, créée au Festival de Limoges en septembre 2009.
Shenaz Patel traduit en créole Les aventures de Tintin en 2009 notamment Le secret de la Licorne, suivi du Trésor de Rackham le Rouge. Elle a aussi traduit en créole En attendant Godot de Samuel Beckett. En 2010, elle signe son premier album de jeunesse, La Toile Bleue, avec l’illustratrice Joëlle Maestracci. En 2011, elle publie un livre-CD de contes mauriciens et réunionnais dans la collection réunionnaise Dans mon soubik.
En 2010, Shenaz Patel s’engage dans Blok 104 par convictions citoyennes parce qu’elle est contre l’obligation faite aux citoyens mauriciens de déclarer leur appartenance ethnique pour pouvoir se porter candidats à la députation. Depuis 2008, elle est documentaliste au Lycée La Bourdonnais.
« Vous êtes un peu, en une seule personne réunie, à la fois Jean-Paul Sartre et la Simone de Beauvoir de l’île Maurice par votre goût des mots et par les causes que vous défendez (justice, liberté, laïcité, féminisme). Vous êtes un intellectuel engagé et donc à gauche », lui a dit Jean-François Dobelle.
L’ambassadeur conclut par ces mots : « Votre goût prononcé pour la littérature et la culture françaises, votre contribution éminente à la littérature francophone de l’océan Indien, vos engagements toujours éclairés pour promouvoir la cause de la nation mauricienne et des valeurs qui sont celles de la République française (liberté, égalité, fraternité, laïcité), vos responsabilités au Lycée La Bourdonnais auquel vous êtes restée fidèle depuis votre enfance, justifiaient pleinement une nomination dans l’Ordre national des Arts et des Lettres au grade de Chevalier. Shenaz Patel, je vous nomme Chevalier de l’Ordre national des Arts et des Lettres. »