Une femme puissante est morte cette semaine.
Elle s’appelle Sandra O’Reilly. Et si son décès, et le chagrin qu’il entraîne, appartiennent à l’intimité de sa famille, il importe de souligner ce que cette femme a apporté de capital à ce pays. Pour cela, il faut rappeler son histoire douloureuse. Le choc que ressent le pays lorsque cette jeune femme, alors âgée de 32 ans, vient raconter l’horrible double viol collectif dont elle a été victime dans la nuit du 16 juillet 2002 à Blue Bay. D’abord aux mains de deux hommes, qui travaillaient comme maçons sur une maison voisine, et qui se sont introduits dans la maison où la jeune femme dormait avec ses enfants, pour la violer tour à tour avant de l’emmener dans sa voiture. Comment ils l’abandonnent ensuite en pleine nuit sur l’autoroute de la Vigie. Où cinq hommes, revenant en voiture d’une supposée cérémonie de prière, prétendent la sauver pour mieux la violer à nouveau, dans les champs de cannes. Parmi ses agresseurs, un jeune homme de 17 ans.

Au-delà de l’horreur, ce qui va frapper, c’est le « courage » de cette jeune femme. Qui vient raconter son histoire à visage découvert, mène une marche qui rassemble des milliers de personnes dans les rues de Port Louis, réclame justice. Et l’obtient. En juillet 2004, ses agresseurs écopent de la peine maximale : 8 ans de prison. Depuis, la loi a été amendée en août 2003, pour porter la peine maximale à 20 ans pour « des viols commis en réunion ». En réunion, incroyable intitulé…

Il y a eu bien des tentatives de décrédibiliser Sandra O’Reilly, sa personne, son style de vie, son histoire. Il y a eu des discours tendant à communaliser l’affaire. Mais rien n’y a fait. Sandra O’Reilly a tenu bon. Et au-delà de sa propre volonté de justice, ce qu’elle a apporté d’immense à ce pays, c’est le fait de nommer clairement ce qu’elle a subi, et c’est le fait de montrer que non, la honte n’appartient pas aux victimes. La honte, et la responsabilité, appartiennent aux agresseurs.

Sandra O’Reilly a voulu écrire un livre à partir de son histoire. Un ouvrage important à plus d’un titre, dans cette époque qui, plus que jamais, tend à vouloir décrédibiliser la parole des femmes.

Certes, on peut toujours dire qu’il faut se montrer vigilant face à des accusations d’agression portées par des femmes contre des hommes. Cette semaine, le mouvement #MeToo a pris un rude coup avec la révélation par le New York Times que l’une des figures de proue du mouvement, l’actrice Asia Argento, aurait payé $350 000 à un jeune acteur qui l’accuse de l’avoir agressé sexuellement alors qu’il n’avait que 17 ans.
Mais ce serait là refuser de voir la question fondamentale qui se pose à nous.

Cette question, elle est soulevée de façon très percutante par une missive postée il y a deux jours sur les réseaux sociaux par Sandi Tibbetts Murphy. La cousine de Mollie Tibbetts, 20 ans, étudiante de l’université d’Iowa, portée manquante après un jogging en fin d’après-midi du 18 juillet, et dont le corps, après un mois de recherches, a été retrouvé mardi dernier en pleine campagne, caché dans un champ de maïs.

La police américaine a subséquemment arrêté un jeune Mexicain de 24 ans, immigrant illégal aux Etats-Unis, qui a reconnu l’avoir suivie et tuée. Il n’avait pas de casier judiciaire et travaillait sur une ferme laitière dans l’Iowa depuis quatre ans.
Le Président américain, Donald Trump, n’a depuis cessé d’utiliser « le cas Mollie Tibbetts » pour affirmer que cela démontre la nécessité d’une politique de refus et d’expulsion des immigrants.
A la veille de ses funérailles qui auront lieu ce dimanche, la cousine de la jeune femme et sa famille ont, en réaction, exprimé leur refus de voir récupérer et instrumentaliser Mollie. « No. You do not get to usurp Mollie and her legacy for your racist, false narrative ». Disant refuser le hijacking de sa mémoire et de tout ce en quoi croyait cette jeune femme solaire et solidaire, au profit d’une campagne de peur raciste. « Oui, cet homme est un immigrant illégal. Mais cela importe peu. Il aurait pu être un citoyen, né dans ce pays. Il aurait pu être un homme blanc plus âgé et de n’importe où. Il aurait pu être un homme faisant partie du monde de Mollie. C’est un homme, dont la route a croisé celle de Mollie, avec des conséquences tragiques. C’est un homme qui, en raison de son sentiment de légitimité mâle, a refusé de reconnaître à Mollie le droit de rejeter ses avances. Mollie a été tuée parce qu’un homme lui a refusé le droit de dire non ».

Le débat national, selon Sandi Tibbetts Murphy, devrait en fait porter sur la violence commise dans la société américaine, principalement par des hommes, comme le montrent ces statistiques du FBI :
89,5% des meurtres sont commis par des hommes
98,9% des viols sont commis par des hommes
80% des cas de violence contre familles et enfants sont commises par des hommes
85% des cas de violence entre conjoints sont commis par des hommes

« Nous devons être capables de nous pencher sur la façon dont nous élevons nos garçons et jeunes hommes, de sorte que la violence ne constitue pas leur réponse à ce monde », écrit-elle avec beaucoup de pertinence. Car « comme bien d’autres cas, la mort de Mollie est un exemple de plus de la masculinité toxique qui existe dans notre société ».
Oui, partout dans le monde, nous avons besoin de ce débat. Merci à ces femmes puissantes de nous le rappeler avec tant d’humanité…