Le 8 janvier dernier, la vie de Désiré Armoogum, 54 ans, a changé à jamais. En raison d’une tumeur détectée trop tardivement à la cheville, on a dû lui amputer une jambe. Cet habitant de Pointe aux Sables ne peut plus travailler et compte sur son fils pour survivre. Son ex-femme, qui vit sous le même toit, a également un handicap suite à un accident de travail. Il nous raconte la situation qu’il vit depuis le début de cette année.
“Je me réveille sur la table d’opération à l’hôpital Jeetoo, je suis toujours dans les vapes. Mon premier regard se tourne vers ma jambe malade qui m’a tant fait souffrir depuis des mois. Le bandage qui entoure mon genou me ramène violemment à ma réalité, on m’a amputé d’une jambe. Je suis sous le choc. Je savais ce qu’on allait faire mais me retrouver là sur le lit d’hôpital, sans le bas de ma jambe était une vision que j’avais du mal à accepter. Le soulagement que je ressens de ne plus autant souffrir est en totale contradiction avec le sentiment de manque qui m’anime. Je me sens diminué.
J’ai passé 23 jours à l’hôpital, du 1er au 23 janvier. Les fêtes de fin d’année n’avaient aucun sens pour moi, ni pour ma famille. Mes parents, qui sont toujours là, compatissent avec moi. Ça leur fait mal de voir un de leurs fils vivre pareille épreuve. J’ai mal pour eux, j’ai mal pour moi. Je pense aux activités auxquelles je ne pourrais plus m’adonner, j’en ai la larme à l’oeil. Comment vais-je travailler ? Comment vais-je me déplacer ? Que vont dire les gens ? Mon esprit ne trouve point de repos, il y a trop de pensées qui me traversent la tête.
Je pense à mes deux enfants. Charlène, à peine 18 ans, est à ma charge. Vincent, 25 ans, aura bien du mal à être le seul qui ramène de l’argent à la maison. Giovanna, avec qui j’étais marié et qui est revenue vivre à la maison malgré tout, est elle-même très fatiguée. Un accident de travail survenu en 2009 a partiellement paralysé son bras gauche et sa jambe gauche. Mon fils a insisté pour qu’elle revienne à la maison, je ne m’y suis pas opposé. Nous ne sommes pas ensemble mais ça ne devrait pas nous empêcher de vivre sous le même toit. Nous avons deux enfants ensemble, c’est un lien indéfectible. Giovanna a besoin du support d’une canne pour se déplacer. Désormais, j’en ai besoin également.
Il m’arrive souvent de repenser à l’année dernière, lorsque les premières douleurs étaient apparues. Un sentiment de culpabilité m’anime à chaque fois. Si seulement j’avais les idées claires pour aller consulter un médecin dès les premiers jours… Mais non, j’ai attendu, je m’étais convaincu que ce n’était pas grave, que la douleur allait s’en aller. Quand je me suis enfin décidé à bouger, lorsque la douleur devenait insupportable, il était déjà trop tard. On m’a opéré en décembre pour essayer d’enlever la tumeur mais ça s’est révélé infructueux.
Depuis l’amputation, je ne travaille plus. J’étais tailleur, je me débrouillais bien. J’ai besoin de mes deux jambes pour actionner les pédales. Sans l’une d’elle, je ne pourrais plus me servir d’une machine à coudre. Sans travail, pas de salaire. J’ai entamé des démarches pour avoir une pension mais je ne la touche pas encore. Cela me gêne de devoir compter sur mon fils, il est jeune. C’est injuste. Ma fille s’occupe de sa mère et de moi. Elle fait le ménage, fait à manger. C’est comme si nous étions ses enfants. On lui doit beaucoup, sa mère et moi.
Puisque je ne peux pas travailler, j’ai beaucoup de temps libre. Auparavant, dès que je n’avais rien à faire, je meublais mon temps en allant regarder des matchs de football dans la région. Désormais, je ne peux plus faire cela. Je ne pourrais plus non plus me rendre au Champ de Mars pour me régaler de l’ambiance. Je ne pourrais plus entendre le doux son des chevaux au galop sur la grande piste et les cris des parieurs qui, comme moi, crient le nom du cheval sur lequel ils ont misé comme pour l’inciter à traverser la ligne d’arrivée en premier.
Tout ce que je peux faire désormais, c’est d’accepter la situation dans laquelle je suis. Je vais devoir me raccrocher à cette béquille toute ma vie, c’est elle qui me permettra de ne pas rester en place. La télé est certes un bon divertissement mais pour un certain temps seulement. J’ai besoin d’être au grand air. Heureusement pour moi, la mer est à à peine 500 mètres de ma maison. À mon rythme, je m’y rends tous les jours. L’air frais sur mon visage est délectable, le bruit des vagues caressant le sable m’offre un exutoire incommensurable. Les pêcheurs voguant dans leurs pirogues dans le lagon me transportent vers d’autres horizons. J’en oublie presque le malheur que je vis”.