DIEGO BUÑUEL, directeur des documentaires de Canal + : « Le défi du XXIe siècle est de trouver des façons de retenir les populations dans leur pays »

À l’hôtel Dinarobin la semaine dernière, le directeur des documentaires de Canal +, Diego Buñuel, est revenu sur son parcours à travers une interview accordée au Mauricien. Il argue que le défi du XXIe siècle face à la migration massive des peuples vers l’Occident, que ce soit pour des raisons économiques ou politiques, est de « trouver des façons pour conserver le travail et retenir les populations dans leurs pays ». Aujourd’hui, estime-t-il, le journalisme a un rôle social fondamental à jouer, notamment face aux flux d’informations et notamment de désinformations sur Internet. Diego Buñuel est à Maurice dans le cadre du projet Moris Dime, initié par l’agence d’ingénierie culturelle MétaMorphosis en marge des 50 ans de l’indépendance du pays.
Vous avez été Reporter dans des endroits en guerre, des lieux très dangereux. Comment en êtes-vous arrivé là ?
Je viens d’une famille où tout le monde fait du cinéma. Mes parents et mes grands-parents sont réalisateurs, ma sœur est dans la production. Je voulais faire autre chose que la tradition familiale et mes parents avaient des amis qui étaient des correspondants à l’étranger pour le Washington Post et le New York Times. Je devais avoir 14-15 ans quand, à table, ils racontaient leurs histoires du Vietnam et du Liban, entre autres. Je me suis dit que c’est exactement ce que je vais faire : de vraies histoires, pas des fictions qu’on invente. C’est comme ça que mon envie de faire du journalisme a commencé. À l’école, j’étais tout le temps en mouvement et je me faisais souvent coller pour cela. Mais j’avais de bonnes notes, c’est ce qui m’a permis d’aller à l’université.
J’ai fait des études en journalisme à Chicago aux États-Unis. En sortant, j’ai travaillé dans la presse écrite américaine. L’armée française m’a attrapé pour m’envoyer faire mon service militaire, qui était obligatoire à l’époque, en Bosnie et à Sarajevo. C’était très intéressant. Comme j’avais commencé à travailler en tant que journaliste, mon but ultime était d’être Reporter à l’étranger. Donc, cela faisait partie de mon parcours initiatique. En sortant de l’armée, je suis entré à la télévision. J’ai travaillé pour Envoyé Spécial, en 2000. En 2001, j’ai couvert le 11 septembre, ensuite c’était l’Afghanistan, l’Irak.
Tout s’est enchaîné, non-stop, pendant des années. Je me suis rendu compte qu’on m’envoyait toujours faire les mêmes histoires. En Afghanistan, c’était les Talibans, les burqas et l’opium. En Colombie, les Farcs, la cocaïne et les kidnappings. Au tout début, quand on est jeune journaliste, c’est très intéressant. Mais quand on retourne pour la dixième ou quinzième fois en Irak, on se dit : attendez, il y a d’autres histoires incroyables à raconter. Les barbus avec une Kalash constituent seulement 1 % de la réalité. C’est pour cela que j’ai développé le programme « Ne dites pas à ma mère », pour lui montrer que ces endroits-là regorgeaient d’une richesse, d’une culture et d’un peuple passionné qui avait envie de faire des choses pour son pays.

Qu’en est-il de la question de sécurité quand on est dans des endroits en guerre ?
Elle est très importante. Quand j’allais en Somalie, qui n’est pas loin d’ici, j’allais d’abord à Nairobi (ndlr : capitale du Kenya), ensuite à Mogadisho (ndlr : capitale de la Somalie). Là-bas, j’avais une équipe de sécurité composée d’une trentaine de gardes du corps dans des pick-up, avec des armes lourdes de guerre qui me retrouvaient. J’étais dans une maison sécurisée avec des piliers qu’on mettait devant les grilles d’entrée pour éviter des voitures-béliers. Les chambres étaient sécurisées. Si vous partez un peu à l’aventure dans ces pays-là, il va vous arriver des problèmes. Généralement, quand des journalistes se font attraper ou kidnapper, c’est qu’il y a eu une connerie quelque part, un problème au niveau de la sécurité. Vous savez qu’il y a un danger, donc tout doit être préparé au millimètre près pour réduire les risques : la route, les gens à qui on parle… À Paris, je cours plus de risque quand je pars travailler à vélo, à 12 kilomètres de la maison parce que je n’ai pas vérifié la pression des pneus, la météo, le trajet, la circulation…

Comment se fait cette préparation ?
Un mois avant de partir, on prépare le sujet, les gens qu’on rencontre, voir ce qu’il y a à faire là-bas. On dispose d’un fixeur sur place. Il va être le relais local. Parfois c’est un journaliste, parfois un homme d’affaires. Cela dépend des pays. Le fixeur vérifie que les histoires qui nous intéressent existent encore, que les personnages sont toujours là. Il fait le planning et s’assure de la sécurité. Quand j’étais à Bagdad par exemple, j’avais deux ou trois hôtels, différentes voitures parce que je ne savais pas si j’étais espionné ou pas. Le matin, on disait que je rentrerais à 19 heures, mais j’allais dans un autre hôtel à 21 heures. Il fallait constamment faire diversion pour être difficile à cerner et à attraper. C’est le risque aujourd’hui pour les journalistes.

Maintenant vous ne faites plus de terrain ?
Non, c’est moi qui envoie les journalistes. Je suis directeur des documentaires de Canal + et ce qui est intéressant, c’est que cela me permet de définir le type d’histoires que je veux raconter et la manière dont la chaîne raconte les histoires. Je suis moins sur le terrain et j’interviens davantage en amont, c’est-à-dire, quelle va être la ligne de la chaîne. C’est un aspect formidable. Exode (ndlr : projeté mardi soir à MCine, à Trianon et sur Facebook) est un exemple d’histoire dont je suis fier.

Et quelle est la ligne éditoriale de la chaîne ?
La première fois que j’en ai parlé, j’ai dit un gros mot : un « putain de film ». C’est-à-dire des films qui vous attrapent par les tripes et qui vous font ressentir quelque chose. J’ai réduit le nombre de films à dix par an. Mais cela demande un budget conséquent pour raconter des histoires de manière profonde et touchante. Je ne voulais pas m’enfermer dans une ligne éditoriale. Si l’histoire est bonne, on va la raconter. On a été retenu à Tribeca à New York, à Sheffield en Angleterre et dans plein d’autres festivals à travers la planète. Cela prouve que les productions françaises commencent à s’exporter.
On a fait toute une série sur Teddy Riner, le champion de judo en France, sur Daech et sa communication qui utilise des éléments de la pop culture de la télé que nous avons créés pour en faire une arme de propagande. Il y a Exode ; le racisme dans le ballet de Paris… Mon but est de faire que la télé soit une fenêtre sur le monde. Je pense que cette fenêtre commence à se rétrécir.

Internet est déjà une fenêtre…
Le problème avec Internet, c’est qu’on peut y trouver de bonnes choses mais aussi des conneries, de la désinformation. La télévision — qui aujourd’hui n’est plus l’objet posé dans le salon, mais elle est numérique et multiple — représente une qualité de production supérieure et une qualité professionnelle dans la façon de raconter des histoires. Il faut être extrêmement pointilleux sur la qualité de l’information qu’on donne. Le problème avec le digital, c’est qu’on ne connaît pas les sources. On ne sait pas si ce sont de vraies histoires. On l’a vu avec l’élection de Trump aux États-Unis, avec des fausses nouvelles sur Facebook. Il est très important aujourd’hui d’avoir un lieu où on est sûr de la qualité de l’histoire qu’on raconte et de la façon dont on fait les choses.

Idem pour la presse dans son ensemble…
Tout à fait. Tout le monde parle du journalisme citoyen. Une personne qui prend son appareil photo qui fait une photo ou qui filme, ce n’est pas du journalisme citoyen. C’est du témoignage. Le journalisme, c’est la capacité de recevoir l’information, de la digérer, de la mettre en contexte et de la redonner au public avec un maximum d’impact et d’intérêt.
Aujourd’hui, plus que jamais le journaliste et le journalisme ont un rôle social fondamental et il faut trouver le juste milieu dans ce monde en pleine mutation. La vérification de l’information et le but de raconter telle ou telle histoire sont importants. On raconte une histoire dans le but d’éduquer ou d’alerter. Wikileaks par exemple, ce n’est pas du journalisme : on ouvre les vannes et on déverse tout… On est dans un monde intéressant où le métier du journaliste est en pleine mutation.

« Exode » a été un projet conjoint de Canal + et de la BBC. Embarquez-vous souvent sur des partenariats de ce genre ?
Parfois on en fait. On en a fait une avec la chaîne américaine Showtime de CBS Corporation. Le problème quand on monte de grands projets de documentaires, c’est qu’il faut beaucoup d’argent, soit entre un million et demi et deux millions d’euros et une seule chaîne ne peut pas mettre le prix. On doit avoir cette capacité à faire des projets conjoints avec de grandes chaînes. Avec la BBC pour Exode, c’était parfait. Chacun a apporté un budget conséquent pour faire cette grande fresque sur la migration. Le tournage a duré 14 mois. Le film est en plusieurs langues (arabe, anglais de la Gambie, ourdou, afghan) parce qu’on raconte la migration massive de l’Asie centrale, le Moyen Orient, et l’Afrique subsaharienne jusqu’en Europe.

Vous avez vécu au cœur de ces événements. Quel est votre point de vue sur la migration en Europe ?
Le problème, c’est qu’il y a une responsabilité des pays développés sur beaucoup de pays de l’Afrique Subsaharienne, où on exploite des ressources naturelles, on donne de l’argent à des gouvernements corrompus et cet argent ne va pas vers la population. La grande responsabilité de l’Europe est de trouver des moyens pour les accueillir. Cela concerne un exode économique. Il y a l’exode politique comme la guerre en Syrie qui est un désastre absolu. C’est une honte pour le monde occidental de n’avoir pu trouver une solution à ce conflit. Il y a la guerre en Irak due à l’invasion américaine, il y a le fondamentalisme et l’intégrisme d’Al-Qaeda. Ce sont des problématiques complexes. Il n’y a pas de solution miracle mais c’est toujours ce principe : si chacun fait un peu, se met à réfléchir et à travailler, on arrive à faire quelque chose ensemble.

On constate aujourd’hui une remontée de la droite un peu partout. On parle de la fermeture des frontières aux immigrés…
Tout à fait… La fermeture des frontières ne sert à rien parce que ces gens-là ne passent pas par les frontières. Ce genre de discussion est absurde. La réalité c’est qu’aujourd’hui, nous vivons dans un monde de plus en plus peuplé et on ne va pas pouvoir ériger des murs partout. Le mur n’est jamais la solution. Il faut investir de l’argent sur le développement durable et l’économie. La migration est un déchirement terrible. C’est l’abandon de ses racines, de sa culture et de sa famille pour aller vivre dans la misère en se cachant de la police. Si les gens avaient une alternative, ils resteraient sur place. Le grand défi du XXIe siècle, c’est de trouver des façons de conserver le travail et de retenir les populations dans leur pays, car c’est aussi une fuite de cerveaux terrible qui appauvrit les pays.

Parlez-nous de votre engagement sur le projet Moris Dime.
J’ai été contacté par Axel Ruhomaully il y a quelques mois. Je lui ai donné mon numéro de téléphone et là, il m’a expliqué dans les détails le projet qu’il a monté en Belgique avec Franck Depaifve, cofondateur de MetaMorphosis, et qui consiste à redonner à la culture disparue une voie et de remettre en valeur les gens et leurs patrimoines culturels. Il m’a expliqué qu’il veut faire quelque chose de similaire pour Maurice en marge des 50 ans de son indépendance en 2018. Cela m’a tout de suite parlé. Aujourd’hui, il y a un grand problème avec une culture globalisée, celle du système américain. Et là, c’est la valorisation des cultures locales et moi, j’ai toujours aidé les cultures locales qui sont les vraies richesses de l’humanité face à la globalisation. C’est très important pour un pays multiculturel comme Maurice. En tant que grand voyageur et grand découvreur, je veux participer à cela.

Est-ce que vous préparerez un reportage sur Rodrigues dans le cadre de ce séjour d’immersion (ndlr : jeudi 15 au samedi 17 décembre) que vous faites ?
Tout le monde m’a parlé de Rodrigues qui a développé une culture spécifique. Je ne ferai pas de grands reportages mais j’ai une communauté importante de personnes qui n’ont pas l’opportunité de voyager et qui me suivent sur Facebook et Twitter, donc je ferai des posts. Mon rôle est d’ouvrir les têtes et d’y mettre de belles images et de belles rencontres.