DIVALI:« Derrière les gâteaux qu’on partage, il y a autre chose… »

Dans sa jolie demeure, à Triolet, qui scintillera d’au moins deux cent diyas mardi, Abhimanyu Unnuth, le plus prolifique écrivain mauricien en hindi s’étant vu décerner plusieurs titres de reconnaissance dans la Grande Péninsule, nous partage son regard sur Divali, désormais considérée comme une fête nationale. Pour l’auteur de Lal Pasina (Sueurs de Sang), « derrière les gâteaux qu’on partage, il y a autre chose… Il y a une maturité qu’on partage, un family type of things ». L’écrivain observe par ailleurs que si l’on dispose aujourd’hui « de toutes sortes de lumières artificielles, la vraie lumière, elle, tend à disparaître ».
Divali. Trois syllabes qui ne sont pas sans réveiller en nous de doux souvenirs. Un peu pareil à un parfum qui a la capacité de susciter des réminiscences. Un peu aussi à la manière de la petite madeleine de Proust. Ici, toutefois, ce n’est pas d’abord le sens gustatif qui nous met sur la piste même si, par la suite, le jour de la fête venu, en savourant les irrésistibles délices aux couleurs multiples, ressurgiront des sentiments et images associés dans le passé par notre esprit. Ici, c’est davantage l’auditif. Lorsqu’on commence à entendre parler de l’arrivée de Divali autour de nous, la simple évocation du nom de la fête nous plonge d’emblée dans ce début d’atmosphère de fête. Divali, pour ainsi dire, nous distille le parfum du début d’été. Des fêtes de fin d’année qui suivront. Les diyas et les guirlandes lumineuses nous font déjà penser aux lumières de Noël. Une atmosphère, en somme, féerique. Où l’on espère. Où l’on veut encore croire. Dans de petits miracles. Dans un monde blasé, las de tant de crises. Où les valeurs humaines s’effritent, nous dit Abhimanyu Unnuth. Un monde sur lequel, « il y a comme une ombre qui passe ». Aujourd’hui, « on a toutes sortes de lumières artificielles. Mais, l’obscurité règne ». Pour autant, l’écrivain ne demeurera pas pessimiste tout au long de l’entretien. La fête, elle-même, ne symbolise-t-elle pas la victoire de la lumière sur l’obscurité ?
C’est d’abord sa fort sympathique épouse qui vient nous ouvrir le portail de la maison. En faisant les premiers pas dans la cour, on voit alors apparaître un Abhimanyu Unnuth, quelque peu affaibli par l’âge à la porte d’entrée. Dans son calme et humilité habituels, il nous invite à prendre l’escalier. Alors que chantent gaiement et en pleine liberté des oiseaux, l’écrivain laisse échapper, avec autodérision : « Laissez-moi vous conduire dans ma prison. » Prison, probablement du fait que la pièce le retient pour l’écriture de ses livres. En termes de pensée, toutefois, c’est loin d’en être une quand on sait la liberté qu’elle lui a permise pour imaginer et écrire… Une centaine de romans, nouvelles, recueils de poèmes et pièces de théâtre à ce jour, nous précise-t-il.

Compétition
La “prison” d’Abhimanyu Unnuth est encadrée de bibliothèques. Des livres, des livres et des livres… Beaucoup de trophées et quelques tableaux de peinture réalisés de ses mains. « Pour moi, Divali est une fête très différente des autres fêtes religieuses où nous faisons des prières de demandes auprès de Dieu. Pour Divali, on ne demande pas. On offre… C’est là la grandeur de la fête. » Selon ce natif de Triolet, « autrefois, on ne célébrait pas avec autant d’enthousiasme. Tout le monde était pauvre. On n’avait pas d’argent pour acheter de l’huile, on allait se plaindre auprès des boutiquiers. Aujourd’hui, on a tout en abondance ». De ses jeunes années dans ce village où pratiquement toutes les maisons s’illuminent à Divali, l’écrivain a le souvenir de « seulement quelques diyas qu’allumaient les habitants ». Aujourd’hui, constate-t-il, « il y a comme une compétition pour voir qui fera de sa maison la plus belle au moyen des lumières ». Notre interlocuteur est interrompu par son épouse qui vient nous servir à boire. Avec générosité, Mme Unnuth vous offre un joli sourire juvénile si propre aux enfants encore fascinés par la vie et si chaleureux qui vous met spontanément de bonne humeur et qui serait capable de vous remonter le moral si vous cherchiez du réconfort. M. Unnuth fait revenir ses souvenirs. Des Sino-Mauriciens, des chrétiens, des musulmans faisaient aussi autrefois partie du décor de Triolet et avec lesquels il partageait des gâteaux. « Première chose que dira un ami en venant à la maison pour Divali : “Gato Divali-la kote ? », partage-t-il.
Pour l’écrivain, la fête perdrait de son cachet s’il n’y avait pas les petites lampes en terre cuite. « On y met de l’huile de noix de coco. » Revenant à l’“obscurité” qui, selon sa perception, plane sur le monde, il observe : « Il y a eu beaucoup de progrès. Mais, la mentalité des gens s’est obscurcie. Alors, dans notre prière, à cette occasion, on demande à Dieu d’éteindre les aspects négatifs en nous, de nous donner la lumière pour connaître nos prochains et aider les plus pauvres. S’il y a une communauté que nous ne connaissons pas encore, qu’on essaye de la connaître désormais… »
Ce qui est « extraordinaire » avec cette fête, selon Abhimanyu Unnuth, c’est que dans notre pays, elle n’est pas fêtée que par les hindous. « Il y a des Mauriciens de foi catholique, bouddhiste, chrétienne qui allument aussi des lampes. Il y a certains musulmans qui le font aussi même s’ils n’en allument pas beaucoup. Par respect pour cette fête, toutes ces personnes allument des lampes. C’est ce dont je suis le plus fier. »

Sentiments purs
Le jour de Divali, « animé de sentiments purs, on va de maison en maison pour partager des gâteaux ». Et, de témoigner : « Divali constitue une leçon extraordinaire pour l’humanité. Nous croyons que ce jour où nous allumons les diyas, nous détruisons ces ténèbres dans le monde qui nous empêchent de voir certaines vérités. Quand je vais partager des gâteaux dans la maison d’une famille musulmane, c’est quelque chose d’extraordinaire. Il y a une grande amitié qui se manifeste. De même, chez des voisins sino-mauriciens que j’avais auparavant, quand je leur apportais des gâteaux, ils appréciaient ce geste. Et, ce ne sont pas que des gâteaux que l’on est en train de partager. Il y a quelque chose d’autre derrière… Nous partageons une maturité entre nous-mêmes, un family type of things. »
Divali, c’est aussi, selon M. Unnuth, un renouveau. « Les enfants portent de nouveaux vêtements. Personnellement, je n’ai pas d’enfants. Mais, mon frère en a deux et je les considère comme les miens. Nous leur expliquons ce qu’est Divali et les encourageons à suivre la même démarche de partage. »
Avez-vous déjà évoqué Divali dans l’une de vos œuvres ? « Non, dans mes livres, dans mes poèmes, je ne parle pas de religion. Le poète transcende la question des communautés et nations pour parler davantage de l’humanité. Dans mes œuvres, je pointe du doigt les tendances racistes pour mieux apporter cette entente. »
L’écrivain Unnuth écrit actuellement son énième livre en hindi qui sera par la suite traduit. « Cela traite de l’entente qui existait autrefois et qui est en train de disparaître. À la place, on remarque une certaine arrogance qui prend de l’ampleur aujourd’hui. Autrefois, les gens utilisaient l’argent pour ce qu’il était. Aujourd’hui, l’argent est devenu autre chose, quelque chose d’ostentatoire : il s’agit de montrer une certaine richesse financière… »
Abhimanyu Unnuth a commencé à écrire à partir l’âge de douze ans. « Ce que j’ai écrit n’a toutefois pas été publié. J’avais commencé par une dizaine de pages. Il y a eu un grand cyclone. J’ai vu s’envoler toutes les pages avec le vent. J’ai couru après toutes les feuilles mais je n’ai pu en rattraper aucune. Cela m’a encore plus donné l’envie d’écrire. » Le premier livre en hindi du jeune Abhimanyu est publié quelques années plus tard alors qu’il a environ seize ans. L’ouvrage a été traduit sous le titre The daughter of the waves.
Nous demandons à notre écrivain de nous rappeler son âge. Un petit trou de mémoire lui fait dire : « 85 ans » alors que son épouse, avec plein d’affection, le corrige : « Non, tu viens d’avoir 75 ans. » « Ah, je suis encore jeune », répondra-t-il.
À la fin de notre entrevue, nous exprimons notre admiration devant la riche bibliothèque de l’écrivain. Il nous indique alors la série de trophées qu’il a reçus en Inde en reconnaissance de ses écrits en hindi. Avant de constater avec tristesse ce contraste : « C’est à Maurice, dans mon pays que je n’ai pas encore eu cette reconnaissance… » Pourtant, comme il le souligne, « écrire demande beaucoup de sacrifices… » « Quand il écrit, il n’aime jamais qu’on le dérange », ajoutera Mme Unnuth, toujours avec le sourire.
Pour rappel, en 2009, son roman Lal Pasina (Sueurs de Sang) fut retenu par l’éditeur indien Rajkamal Prakashan (New Delhi) parmi les “livres de tous les temps”.


 

Le cachet de fête nationale

Gabriel est de foi catholique. Dans sa famille, témoigne-t-il, son épouse ne manque pas d’allumer les petites lampes en terre cuite chaque année le jour de Divali. « Mon épouse allume une bonne dizaine de diyas à l’intérieur de la maison. De l’extérieur, on peut voir les lumières et c’est très joli. Étant donné que c’est une fête religieuse et étant donné qu’on a la foi, c’est une occasion de l’exprimer. On souhaite, à travers ce geste, qu’il y ait plus de clarté dans notre vie. De plus, mon épouse ayant des collègues hindoues, elle observe un jour de jeûne à cette occasion et ne mange pas de chair avant 18 h. Récemment, pour Doorga Puja, elle a contribué, avec ses collègues, à l’achat des offrandes à la divinité. »
Pour sa part, Wendy Rose-Gujadhur, de foi chrétienne ayant épousé un hindou, confie : « Avant notre mariage, j’ai toujours été entourée d’amis de collège, de voisins et de collègues hindous. Pour Divali, j’attendais toujours les gâteaux et en famille, on allait voir les lumières le jour de la fête. Aujourd’hui, je me suis retrouvée à y participer pleinement ! La première année après le mariage, je suivais des recettes pour préparer des gâteaux. Aujourd’hui, outre cela, j’achète des vêtements appropriés, on allume les lumières avec les enfants et je nettoie la maison avant la fête. Au niveau des prières, c’est plus mon époux qui y participe. Moi je suis davantage présente pour les préparations. J’ai des cousines qui me demandent des recettes de préparation de gâteaux de Divali. Quant à mes sœurs, elles viennent chez moi pour mettre la main à la pâte et le jour de Divali, elles viennent dîner à la maison avec les habits de circonstance. »