Tandis que le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, a lancé hier un appel aux Mauriciens à « ne pas avoir peur de faire des dénonciations » à la Commission d’enquête sur la drogue, Mgr Ian Ernest, évêque de Maurice, a envoyé le mois dernier à cette instance un document dans lequel il fait part de son constat et donne son analyse de la situation. Il s’agit en fait d’une « exhortation » qu’il a adressée au Synode anglican « en vue de se mobiliser pour combattre la drogue » qu’il qualifie de « calamité ». Dans ce document, l’évêque de Maurice exprime sa profonde tristesse devant l’étendue du problème, ajoutant que face à une telle situation, un « sentiment d’échec m’envahit ». Mgr Ernest souligne l’urgence d’une nouvelle action collective à tous les niveaux pour « mater ce mal qui ronge et détruit à petit feu la société mauricienne » et fait des propositions en ce sens. Il se prononce pour un durcissement de la loi à l’égard des trafiquants mais contre la peine de mort.
Une parenthèse au sujet de l’assemblée synodale à laquelle Mgr Ernest a présenté cette « Exhortation sur la drogue ». Il s’agit d’une instance dirigeante du Diocèse anglican composée de prêtres, de laïcs et des représentants des différentes paroisses, soit les proches collaborateurs de Mgr Ernest. Le chef de l’Église anglicane situe sa démarche concernant cette prise de position sur la drogue en affirmant que celle-ci s’inscrit dans « la mission que Dieu confie à l’Église ». À ce sujet, il décrit l’importance de revoir « la notion de mission » car pour beaucoup de fidèles, celle-ci est très souvent centrée que sur le fonctionnement ecclésial, ne se limitant qu’à des campagnes d’évangélisation. Pour lui, la mission ne doit pas faire abstraction des faits de la vie quotidienne des Mauriciens. Il rappelle aux Anglicans les exigences de la foi chrétienne. « C’est dans ce registre d’idées que moi, Évêque de ce diocèse, je voudrais guider ce Synode à réfléchir profondément sur son intervention et sa contribution dans la vie du peuple de la République de Maurice ».
L’évêque de Maurice est très inquiet devant les méfaits de la drogue au sein de la société mauricienne et exhorte la communion anglicane « à ne plus être indifférente à cette réalité ayant le potentiel de mettre en péril le progrès et le bien-être de nos familles respectives ». Mgr Ernest salue la décision du gouvernement pour la mise sur pied d’une Commission d’enquête, témoignant, affirme-t-il, « d’une volonté politique de contrecarrer le fléau ». Il pense qu’il est aussi du devoir de tout un chacun aujourd’hui d’apporter sa contribution « à lutter contre les tentacules de cette calamité » qui touche des garçons et filles de 13 ans. L’évêque de Maurice s’insurge notamment contre une exploitation de la vulnérabilité des jeunes par ceux qui sont dans le trafic des stupéfiants.
« Mes visites aux prisons mauriciennes m’informent sur les dégâts causés par ce fléau social. De nombreuses personnes, hommes, femmes, jeunes et vieillards sont en prison pour différents délits de drogues. Ce qui me préoccupe est que même dans cet univers carcéral les tentacules du trafic de drogue font leur chemin. Les drogues dures sont sur le marché et les empereurs de la drogue sont libres de tout mouvement. Mais ce qui m’attriste davantage c’est que les drogues synthétiques sont dans les poches et les cartables de nos élèves. Un sentiment d’échec m’envahit malgré les efforts consentis par la classe politique et par les acteurs des ONG. L’église a aussi donné de sa contribution durant de nombreuses années mais il est temps pour notre diocèse de se ressaisir et de s’armer pour sensibiliser, accompagner et soutenir le peuple de notre île dans sa démarche de protéger notre territoire d’un mal qui nous séduit mais qui en fait détruit. Les traitements initiés il y a quelques années, par exemple, l’utilisation de la méthadone semblent ne pas avoir les résultats escomptés ou attendus. » Tel est le constat de Mgr Ernest.
Dans ce document, l’Évêque de Maurice demande formellement aux membres du Synode anglican d’être « une présence » dans ce combat contre ce fléau portant atteinte à la liberté et à la dignité des personnes et d’adopter des résolutions dans cette direction. « Je fais donc un appel aux membres du Synode de prendre leur courage à deux mains pour nous investir dans ce combat contre le fléau de la drogue et ainsi contribuer à faire jouir nos enfants d’une vie abondante, épanouissante et réjouissante ».
Dans le même souffle, il étend son appel aux familles mauriciennes et à la société civile de s’engager dans « la guerre contre la drogue ». « Il est donc important pour nous et pour les familles mauriciennes de s’engager de manière collective à devenir un exemple dans le combat contre les drogues. Il y a une ambiance sociale inacceptable qui encourage nos enfants à se droguer ; la dépendance psychique et physique des drogues est un mal social ; la société mauricienne doit développer cet intérêt de protéger nos enfants de la tentation de vivre une expérience (le nisa). Il est temps de porter le débat sur la plateforme de la société civile afin de dégager une ou des méthodes efficaces pour mater ce mal qui ronge et détruit à petit feu les cellules de la société mauricienne ».
L’Évêque de Maurice dit attendre les recommandations qui émaneront des travaux de Commission d’enquête. À partir de là, indique-t-il, une stratégie sociale devra être développée. Pour sa part, Mgr Ernest inclut dans son « exhortation » plusieurs propositions (voir plus loin) pour freiner les drogues. « Le dispositif légal doit être revu pour décourager les trafiquants. Je ne crois pas que la peine de mort serait une alternative efficace. Le cadre légal devrait être plus performant et être mis en application dans sa totalité », estime l’Évêque de Maurice s’agissant des lois en vigueur. Les autres recommandations figurant dans ce document concernent : la prévention, le rôle des parents, l’éducation, la thérapie, la collaboration gouvernement-différents partenaires engagés dans la lutte contre la toxicomanie ; la collaboration entre les différentes confessions chrétiennes, la lutte contre la pauvreté.
L’évêque de Maurice accorde une attention particulière à la prévention, à l’importance des centres de thérapie médicale et au counselling, « domaine dans lequel le Diocèse anglican veut oeuvrer », dit-il. Il lance un appel pressant aux médecins ainsi qu’aux psychologues ou Counsellors accrédités qui sont membres du diocèse anglican de soutenir cette démarche. « L’appel est aussi lancé à tous ceux qui voudraient bien nous aider. Cette assistance aiderait les victimes de la drogue à stabiliser leur vie et à posséder le potentiel d’assumer une profession. La prison ne doit pas être la conséquence directe d’un délit de drogue. Ce serait bien de se pencher sur les besoins fondamentaux de nos jeunes qui s’adonnent à ce genre d’activité ». Mgr Piat fait aussi part de ses réflexions sur d’autres problèmes sociaux ayant un lien avec la consommation de drogue.