DR BHOOSHUN RAMTOHUL, PRÉSIDENT DE LA GOVERNMENT MEDICAL CONSULTANT IN CHARGE ASSOCIATION : « Si le ministère a des preuves, pourquoi ne prend-il pas des sanctions ? »

« Si le ministère dit qu’il a des preuves que des médecins du secteur public sont en train d’exercer dans le privé à l’heure où ils devraient être à l’hôpital, pourquoi ne prend-il pas des sanctions puisqu’il est l’autorité concernée ? » C’est ce que lance le Dr Bhooshun Ramtohul, spécialiste en orthopédie et consultant à l’hôpital du Nord dans le sillage de la polémique sur la double pratique des spécialistes dans les hôpitaux et dans le privé. Le président de la Government Medical Consultant in Charge Association estime que la solution à ce problème est de maintenir la double pratique tout renforçant la réglementation afin que seuls les coupables paient les pots cassés. Il souhaite par ailleurs un dialogue entre le ministère et les syndicats.

Le ministre de la Santé veut mettre de l’ordre dans la double pratique des spécialistes dans le public et dans le privé. Pensez-vous qu’il y a lieu de mettre de l’ordre ?
Nous avons eu l’autorisation de la pratique privée depuis 1998 par l’ex-ministre Kishore Deerpalsing et ce Privilege of Private Practice est renouvelé chaque année. On a six critères bien établis. Si le ministère dit qu’il y a a des preuves que des médecins du secteur public sont en train d’exercer dans le privé à l’heure où ils devraient être à l’hôpital, pourquoi ne prend-il pas des sanctions puisqu’il est l’autorité concernée ? Qu’est ce qui le gêne pour prendre des sanctions contre ces médecins ? Notre association demande au ministère de prendre des sanctions contre les brebis galeuses. On ne peut gérer la situation avec tous les médecins. Je pense qu’on doit suivre le code d’éthique médical. On doit suivre les critères du ministère de la Santé. On ne peut généraliser.

Vous exercez vous-même dans le privé. Cela vous est-il arrivé d’avoir été pris par votre travail dans le privé à l’heure où vous devriez être à l’hôpital ?
À aucun moment. J’ai toujours respecté les règles et les critères du ministère de la Santé.

N’y a-t-il pas un conflit quand on travaille à la fois dans le public et dans le privé ? Si le spécialiste a une urgence venant d’un patient dans le privé à l’heure où il doit être à l’hôpital…
Si toutefois, par exemple, on a opéré un patient avant 9 heures ou après 16 heures, et cela arrive que le patient continue à saigner, là, c’est le serment d’Hippocrate qui le dicte, on peut partir mais avec la permission du Regional Health Director. Sinon, on ne peut partir.

Est-ce que cela arrive souvent ?
Non, moi personnellement, je suis là depuis 1994 et cela ne m’est jamais arrivé. Cela arrive plutôt dans le domaine de la gynécologie ou la chirurgie générale. Moi, dans le domaine de l’orthopédie, cela ne m’est jamais arrivé jusqu’à présent.

Quand cela arrive dans la gynécologie ou la chirurgie, ne pensez-vous pas que cela pénalise les patients à l’hôpital quand le médecin doit quitter l’hôpital ?
Écoutez, il y a une solution à toute chose. La solution pour moi est claire. Si vous exercez dans le privé et dans le public et que vous recevez des complications suite à un accouchement, on peut toujours s’organiser et s’arranger avec des médecins qui sont uniquement dans le privé.

Des médecins du privé se plaignent que des spécialistes exerçant à la fois à la clinique et à l’hôpital leur font de la concurrence déloyale…
Nous sommes dans un pays démocratique. Le soleil se lève pour tout le monde. Il faut avoir l’esprit ouvert. Si les patients vous aiment, pensent qu’un médecin est bon… C’est à la population de choisir son spécialiste. Il faut laisser le choix au public. C’est une compétition. C’est comme dans toutes les professions. Il y a des avocats qui font bien et d’autres non. Si vous êtes bon, les patients vont venir vers vous.

Certains autres évoquent des soins différents pratiqués par un même spécialiste à l’hôpital et à la clinique…
Je suis totalement contre cela. Moi, je pense que les médecins sont des professionnels. On a un code d’éthique médical. Je ne pense pas qu’un médecin puisse donner des traitements différents dans le public et dans le privé. Mais, parfois, s’il y a des appareils qui ne sont pas à niveau à l’hôpital, automatiquement, à la clinique, on aura un traitement pas différent, mais avec la nouvelle technologie. Tout le monde évolue vers la technologie moderne.

Qu’en est-il des listes qu’on allongerait pour faire basculer les patients du public vers le privé ?
Eh bien, c’est au ministère de la Santé de se pencher là-dessus ! C’est totalement normal d’avoir une liste d’attente dans les hôpitaux. C’est connu dans le monde, même dans les pays européens.

Dans un communiqué, le ministère mentionne l’option de la pratique privée dans les hôpitaux. Qu’en pensez-vous ?
Le ministre a mentionné la pratique privée comme en France, mais la médecine telle qu’on la pratique à Maurice n’est pas la même qu’en France. Il faut accepter que nous sommes un pays tiers-mondiste. Ce que les Français font en France est totalement différent de ce que l’on pratique à Maurice. Avec les infrastructures, la modernisation, la technologie et la médecine de pointe en France, on ne peut faire la comparaison… Et, le ministère de la Santé n’a jamais élaboré sur ce qu’on appelle la pratique privée à l’hôpital. Alors, je me demande qui sont ceux qui ont conseillé le ministre d’évoquer cette possibilité. Nous, au niveau de notre association et les chefs de service, nous sommes les piliers du ministère de la Santé. Il me semble que le ministère ne nous donne pas cette importance voulue. Nos portes sont toujours ouvertes au dialogue pour aller vers des changements. Nous avons deux types de consultant. Le premier qui se contente de s’asseoir et ne pas améliorer les choses à l’hôpital mais la plupart des consultants ont une vision de changement et de modernisation. Alors, si on ne fait pas de proposition, le traitement à l’hôpital laissera à désirer.

Ne disposons-nous pas d’équipements modernes dans nos hôpitaux ?
On a pas mal d’équipements mais le souci c’est qu’ils sont souvent en panne. Par exemple, le CT Scan est en panne depuis assez longtemps alors que le MRI ne fonctionne pas à l’hôpital du Nord.

Ils n’ont pas été réparés ?
Non, depuis des années, on n’a pas de CT Scan ni de MRI.

Pourquoi ? Vous n’avez pas fait de plaintes ?
Ce que je pense, c’est que les démarches sont en cours mais cela prend du temps. Mais, le public ne comprend pas. On a fait le nécessaire pour que les MRI se fassent à l’hôpital Jeetoo.

Est-ce compréhensible que la réparation des appareils prenne autant de temps ?
C’est au ministère de répondre. Mais, si on a des appareils qui sont défectueux et qu’on ne peut prodiguer un traitement aussi vite, les médecins ne doivent pas porter le chapeau. La tendance est de critiquer les médecins dans le public…

C’est là où les patients doivent basculer dans le privé…
Non ! On fait des arrangements pour les patients pour prendre l’ambulance et aller à l’hôpital Jeetoo. Ce n’est pas pratique.

Quelles seraient les conditions que vous proposeriez si jamais l’option de pratique privée dans les hôpitaux devait se concrétiser ?
On n’a pas eu de dialogue.

Si vous aviez eu un dialogue avec le ministère ?
Le ministère n’a jamais élaboré là-dessus. C’est obscur. Pour la pratique privée à l’hôpital, comment va-t-on procéder ? Les médicaments, les lits, le personnel, les médecins, comment ? Cela n’a pas discuté avec les syndicats.

Le ministre a dit qu’il ne faut pas faire du business avec cette noble profession…
Je suis absolument d’accord. Quand on parle d’une profession qui est noble comme la médecine, il ne faut pas faire du business. C’est comme toutes les professions. Je respecte les comptables, les avocats, les enseignants. C’est à chaque médecin d’avoir la conscience professionnelle.

Pensez-vous que certains font du business dans la profession ?
Je soutiens mes confrères. Je ne pense pas qu’il y ait du business dans la médecine. On rédige des traitements, on fait des prescriptions, on fait des opérations. Si toutefois il y en a qui le font, je suis contre. Moi, je demande aux politiciens et autres personnes de ne pas salir l’image des médecins et de maintenir le respect envers nous car on a fait dix ans d’études, si ce n’est plus, pour devenir spécialistes et nos parents ont dépensé des millions de roupies dépendant du pays où on a étudié. Vous entrez dans le service, vous faites une dizaine d’années avant de devenir consultant. Nous avons la compétence dans nos domaines respectifs et nous voulons la mettre au service de la population dans le public et dans le privé. Pour moi, c’est une passion. Pourquoi me priver de cela ? C’est souvent au détriment de la famille, des enfants. Certains ne peuvent partir aux fêtes familiales.

En définitive, quelle solution proposez-vous suite à la polémique sur la double pratique ?
Le statu quo. Après 16 heures, on pratique dans le privé. C’est un droit qu’on a eu depuis 1998. Comme le président de la FCSOU, Narendranath Gopee l’a dit, c’est un privilège qui date de 1998. On considère cela comme un droit acquis comme l’a mentionné le président de la GMDOA, le Dr Purmanand.

Cela ne résout pas le problème des médecins qui sont à la clinique à l’heure où ils devraient être à l’hôpital.
Il faut des règles plus réglementées et que le ministère de la santé fasse son devoir. Ce n’est pas notre rôle. Organisons une table ronde pour en discuter.

Vous êtes d’accord qu’on sanctionne sévèrement les médecins qui ne respectent pas les règles ?
Absolument. Totalement. Le ministère a eu des preuves. Pourquoi n’a-t-il pas pris de sanctions ? Le ministère a fait des descentes dans les cliniques privées. Il a ciblé une clinique précisément parce que la clinique est à Port-Louis et que c’est plus facile pour les officiers du ministère d’aller faire une vérification. Pourquoi pas les autres cliniques ?

Si vous deviez choisir entre le public ou le privé, que choisiriez-vous ?
When I’ll come to the bridge, I’ll cross it !

Un officier du ministère a consigné une déposition contre vous, vous reprochant d’opérer dans le privé sans permis. Pensez-vous être dans l’illégalité ?
Je pratique depuis 2002 dans un cabinet à Rose-Hill et graduellement j’ai ajouté la réhabilitation pour des patients en situation de handicap après l’opération et je les aide à retrouver leur mobilité. Alors que je suis un syndicaliste dans un pays démocratique, on m’a ciblé pour essayer de faire tomber le président d’un syndicat. Il y a une déposition à la police pour dire que j’ai une health care unit under the Private Institution Act et que je n’ai pas de permis. Je n’ai pas de permis comme tous les autres médecins. La Private Institution Act, article 2 A 1, stipule que si vous prodiguez un traitement et qu’en d’autres mots vous avez un cabinet médical chez vous — comme les autres spécialistes – ou que si vous avez une consultation attachée à une pharmacie, et cela concerne les dentistes, les médecins pratiquant dans le privé, vous devez avoir un permis. C’était une chose qu’ignoraient tous les médecins.

Vous n’étiez pas au courant qu’il fallait avoir un permis ?
Non, nous n’étions pas au courant de l’existence de la Private Institution Act. On m’a ciblé. Maintenant, je lance un appel à toute la profession médicale de faire une demande pour ce permis. On m’a demandé d’arrêter de pratiquer dans mon cabinet avec effet immédiat. Mais, ils n’ont pas pensé à tous ces patients qui suivent leur traitement avec moi et qui m’appellent pour savoir ce qu’il faut faire. Où iront-ils ? Qui en assumera la responsabilité ? Cela a été une attaque personnelle. Est-ce un péché d’être syndicaliste ? J’ai le soutien de trois fédérations syndicales et nous comptons porter l’affaire devant l’ILO.