Dr Christian Bueger

La deuxième conférence ministérielle sur la sécurité maritime dans l’océan Indien a eu lieu à Maurice durant la semaine écoulée. Cet événement a réuni une quarantaine de pays et des organisations internationales. Dans le sillage de cette conférence s’est tenue la 22e session plénière du Groupe de contact sur la piraterie. Selon le Dr Christian Bueger, professeur du département de science politique à l’université de Copenhague, et invité à cette conférence, des pays tels que Maurice ne peuvent pas uniquement dépendre de l’aide étrangère pour assurer la sécurité maritime. Ces pays « doivent pouvoir être sur le siège du conducteur » et faire entendre leur voix, selon lui.

Les défis sont importants pour les pays de l’océan Indien s’agissant de la sécurité maritime. Faisons-nous les efforts nécessaires pour protéger notre mer ?

Il existe un large éventail de crimes maritimes que nous devons traiter. Ces crimes concernent plusieurs activités dont la contrebande, le non-respect des lois environnementales, la pêche illégale, la décharge des déchets dans des endroits ouverts et la piraterie. Mais nous constatons que la piraterie est un problème qui perdure. Nous ne devons pas oublier que l’océan est vaste et qu’à cause de son immensité, il est difficile de pouvoir surveiller partout. Cela fait dix ans depuis que nous parlons de ces problèmes, mais il existe toujours un manque de connaissance pour lutter contre eux. Je crois que pour trouver la solution à ces problèmes, les pays doivent travailler ensemble. La communauté internationale est présente pour aider, mais il faut que les îles puissent apprendre entre elles. Maurice peut apprendre des Seychelles, les Seychelles du Sri Lanka, et le Sri Lanka du Fidji. Les petites îles doivent se réunir non seulement dans cette partie du monde mais globalement. D’une certaine manière, les pays du Pacifique font face aux mêmes défis que l’océan Indien et ce serait bien que tous ces pays puissent travailler ensemble pour lutter contre les activités illégales qui se déroulent. Cela ne fait pas de sens d’apprendre uniquement des Européens. Leur contexte est très différent des îles. Ils ont des ressources, mais leur environnement est différent tout comme leurs mers. Apprendre d’eux ne sera pas forcément productif pour les îles.

Comme nous le savons, les îles ont des capacités limitées en ce qui concerne les ressources pour la protection de leurs territoires maritimes. L’aide accordée par ces pays étrangers est-elle suffisante pour les îles ?

Je crois que ces pays offrent suffisamment d’aide, mais je ne suis pas sûr que cette aide soit appropriée. Souvent, ces pays étrangers pensent savoir déjà ce qu’ils doivent faire alors qu’en réalité, ce n’est pas le cas. Comment quelqu’un du Royaume-Uni peut-il savoir comment régler la sécurité maritime à Maurice ? Il faut se rendre compte que leur environnement est très différent. Ces pays ont leurs propres contraintes et ils ont leurs propres ressources. Toutefois, le Royaume-Uni peut donner des idées sur ce qui peut être fait uniquement s’il ne commence pas par cette hypothèse qu’il sait ce qui doit être fait. Cela ne marche jamais. Par ailleurs, une grande partie des défis consiste à réunir tous les acteurs politiques concernés dans le domaine maritime d’un pays.

D’un côté, nous avons observé une baisse des attaques contre les pirates, mais de l’autre côté, une hausse du trafic de drogue a été notée dans l’océan Indien. Que faire contre cela ?

Il y a trois façons de lutter contre ce problème. Nous devons d’abord faire respecter les lois en mer. La sécurité au niveau du port est un deuxième élément qu’il faut renforcer à cause du nombre de conteneurs qui sont déchargés et embarqués. Le troisième point, c’est d’aller à la racine du problème. Et dans ce cas, nous parlons du conflit en Afghanistan. Pour des pays comme Maurice, ce n’est suffisant de dire qu’on renforcera les lois en mer. Maurice doit aussi dire qu’il est affecté par ce qui se passe en Afghanistan. Lorsque Maurice parle aux États-Unis, il faut que le pays parle de ce problème et voie comment les États-Unis peuvent aider au développement des capacités pour renforcer les lois en mer. Maurice doit pouvoir pointer du doigt l’Afghanistan et leur dire qu’il ajoute à ses problèmes. Malheureusement, ce troisième point est le moins discuté.

Que peut-on dire du travail accompli par le Groupe de contact au cours de ces dix dernières années ?

Ce Groupe de contact a été fondé il y a dix ans pour combler des lacunes qui existaient. À cette époque, il n’y avait aucune institution qui pouvait lutter contre la piraterie et en même temps, il fallait que plusieurs acteurs soient inclus, notamment l’industrie du transport et les organisations mondiales, pour se concerter. Ce Groupe de contact a permis de travailler ensemble. Et sans ce Groupe de contact, les pirates seraient toujours présents. Les systèmes de poursuite, la coordination des opérations, les stratégies politiques ont été conçus grâce à ce Groupe de contact. Celui-ci n’est pas un organisme désigné pour faire appliquer les lois. C’est une plateforme de dialogues où les pays discutent pour une vision. C’est une plateforme pour de grands dialogues réunissant des experts techniques. C’est cela qui a fait le succès du Groupe de contact. D’autres organismes ne fonctionnent pas ainsi. Les réunions techniques ont débouché sur des décisions politiques. Mais aujourd’hui, nous ne savons pas s’il faut continuer avec le Groupe de contact car nous ne luttons pas avec le seul problème actuel qui est la piraterie. Il y a quatre ans, cela avait un sens. Gérer les risques est beaucoup plus difficile que de lutter avec les problèmes courants. Cela rend le travail du Groupe de contact plus difficile qu’il ne l’était il y a cinq ans.

Pensez-vous que le mandat du Groupe de contact peut-être étendu à d’autres secteurs ?

Oui et non. Le président de la World Trade Organisation avait demandé des discussions stratégiques sur ce sujet. Par la suite, nous avons identifié deux problèmes. Il y a trop d’institutions dans la région sur la sécurité maritime. Le niveau de fragmentation des institutions qui luttent contre la piraterie est trop élevé. Nous avons identifié 31 mécanismes sur ce sujet. En même temps, nous savons que la piraterie est organisée par des réseaux de criminels et ces réseaux sont engagés avec d’autres. Si nous misons sur le développement des capacités, nous mettons l’accent uniquement sur la piraterie. Mais nous ne pouvons pas uniquement parler de ce phénomène. Il faut qu’on puisse parler d’autres problèmes maritimes. Il faut aussi se concentrer sur ces réseaux criminels.

Le risque de la résurgence de la piraterie est toujours présent. Les pays et les organisations concernés font-ils les efforts nécessaires pour lutter contre ce fléau ?

La piraterie a toujours été présente et elle ne sera jamais éliminée. Si on note quelques activités de piraterie, la question est de savoir quel est le niveau acceptable et quand est-ce qu’elle devient un réel problème pour que les organismes internationaux interviennent. Nous devons aussi pouvoir montrer au cerveau que ce ne sera pas facile pour lui d’attaquer les bateaux.

Les organisations sont-elles en constante communication lorsqu’il s’agit de répondre aux défis qui guettent la sécurité maritime ?

Les pays doivent travailler ensemble. La mer est pour tout le monde. Il faut qu’on arrive à protéger nos mers au niveau de l’environnement et assurer que la mer est sûre. Cela peut uniquement être vrai si tous les pays travaillent ensemble. Il faut mettre de côté les différences et secourir les océans. C’est un message que doivent lancer les pays qui possèdent une vaste étendue de mer. Ces pays doivent assumer leur rôle de leadership et ne pas jeter le blâme sur les Américains ou les Britanniques qu’ils ne font rien. Avant de pointer du doigt quiconque, il faut que ces pays fassent le premier pas.