DR DAMIEN STECIUK, médecin diplômé de diabétologie : On est passé des trois premiers pays touchés aux dix premiers

La Journée du Diabète est observée ce 14 novembre. Dans ce contexte, le Dr Damien Steciuk, spécialiste en médecine générale et diplômé universitaire de diabétologie, fait le point sur cette pathologie qui affecte beaucoup de Mauriciens. La lutte des Ong, du gouvernement et d’autres partenaires n’est pas vaine, ce qui, selon lui, « est encourageant ». Le Dr Steciuk souligne que Maurice fait partie « des meilleurs pays au monde » par rapport au recul du diabète. « On était parmi les trois premiers pays touchés, maintenant on est dans les dix premiers. » Par contre, nuance-t-il, « là où on est moins bon, c’est au niveau de l’obésité, qui augmente ». L’augmentation du diabète gestationnel, note-t-il, est aussi en hausse chez nous.

Le thème de la journée mondiale cette année est axé autour des femmes : « Les femmes et le diabète : notre droit a une bonne santé ». Quelle est la pertinence de ce thème ?
Le diabète touche toutes les catégories sociales et les deux sexes, mais la femme représente une particularité très spécifique à elle : le diabète gestationnel. On est quasiment à 120 millions de femmes touchées par le diabète, selon les chiffres de l’OMS.

Les femmes sont-elles plus touchées que les hommes ?
Pas vraiment. Mais on note une augmentation du diabète gestationnel. Cela donne évidemment un double problème car la femme et le fœtus sont touchés. Avec un diabète mal équilibré, le fœtus risque d’avoir des malformations cardiaques et quand c’est un gros bébé, il y a des complications à l’accouchement.

Comment expliquer cette augmentation du diabète gestationnel ?
Principalement à cause de l’augmentation du diabète en général et parce qu’il y a de plus en plus d’obésité. Et le diabète gestationnel est plus fréquent chez les femmes obèses. Il y a aussi l’avancement de l’âge de la première grossesse. Nos grands-mères faisaient des enfants à 18-20 ans, nos mères à 25 ans, et aujourd’hui, on est plutôt à 30-35 ans. Il y a d’autre part notre manière de nous alimenter, qui est assez catastrophique.

Comment survient le diabète gestationnel ?
C’est un diabète découvert lors de la grossesse, qu’il soit présent avant ou pas. Même si une femme était diabétique et le savait, elle entre dans la catégorie du diabète gestationnel une fois qu’elle est enceinte. Ce type de diabète se traite principalement par l’alimentation et par un traitement à base d’insuline, car c’est important que la glycémie soit normale lors de la grossesse. Quant à celles qui n’avaient pas de diabète avant leur grossesse, plusieurs raisons peuvent l’expliquer : pendant la grossesse, la femme développe une résistance à l’insuline avec des variations hormonales. À Maurice, une grossesse sur dix comporte un diabète gestationnel, ce qui est énorme. Mais seulement une sur deux se traite à l’insuline. Si la patiente est sous insuline, il y a des surveillances très accrues et il y a des restrictions sur l’accouchement par voie naturelle.

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le diabète ?
Par définition, il s’agit d’un débalancement entre la production d’insuline (qui permet au sucre d’entrer dans les cellules du corps) et la gestion du sucre. Le terme diabète vient du grec (« dia baïno », Ndlr) et signifie « ce qui traverse ». À l’époque, les médecins grecs étaient très courageux. Ils goûtaient l'urine des patients et, quand cela avait un goût de sucre, ils disaient que le sucre traversait et en déduisaient qu’il y avait un taux de sucre trop fort dans le sang. Maintenant, pour diagnostiquer le diabète, on fait deux prises de sang (glycémie) à jeun, supérieur à 7 mmol/L. Il y a beaucoup de types de diabète, mais généralement, les gens n’en connaissent que deux. Dans le type 1, ou dans le type vraiment génétique, chez l’enfant, c’est vraiment d’un seul coup. Le système immunitaire attaquera le pancréas et cela détruira les cellules du pancréas, qui ne produira plus d’insuline. D’enfant en bonne santé, l’enfant devient très malade en très peu de temps. Avant l’avènement de l’insuline, l’enfant survivait 15 jours et mourrait très vite. Le diabète a une importante partie génétique et épigénétique. Un bébé a de grands risques de développer un diabète si sa mère a un diabète gestationnel. Quant au diabète de type 2, il s’agit de patients plus avancés en âge, avec un surpoids ou une obésité. Par conséquent, le pancréas a besoin de produire plus d’insuline pour gérer la masse corporelle. À un moment donné, le corps est tellement en contact avec l’insuline qu’il y devient résistant. Le tissu gras commence alors à devenir toxique, inflammatoire. On appelle cela l’insulino-résistance.

Qu’en est-il des symptômes du diabète ?
Justement, au début, il n’y en a pas. Dans le type 1, il y a ce qu’on appelle le syndrome cardinal. On urine beaucoup et on a très soif. Il y a un amaigrissement. Quand on voit un gamin de 8-15 ans qui perd 3 à 4 kg et qui n’arrête pas d'uriner et de boire, la première chose à suspecter, c’est un diabète. Le test est extrêmement facile. On peut faire soit un test d’urine ou de sang, qui nous permet de savoir si le taux de sucre est très fort. Dans le type 2 et les autres types, généralement, il n’y a pas de symptômes au début, mais classiquement, on peut éprouver de la fatigue, avoir des infections qui ne guérissent pas ou même avoir des sensations de vertige. En gros, lorsqu'on voit que les symptômes ne passent pas ou qu’il y a des facteurs à risque, il faut obligatoirement penser à un diabète.

Quels sont ces facteurs à risque ?
L’obésité, les antécédents familiaux, le poids à la naissance… Si, bébé, on pesait plus de 4 kg, si la mère avait un diabète gestationnel… Quoi qu’il en soit, s’il y a un antécédent, il faut toujours penser au diabète.

Pour revenir au thème de la journée mondiale de cette année, pensez-vous que les femmes ont en général une influence importante au niveau alimentaire et, donc, un rôle clé dans la prévention ou la lutte contre le diabète ?
À Maurice surtout, on voit que la femme a une place essentielle et centrale dans la vie de famille. J’ai l’impression que c’est elle qui donne le “LA” de l’ambiance à la maison. Je ne veux pas généraliser, mais c’est plus souvent la femme qui fait à manger à la maison et, donc, il lui revient aussi d’instaurer un style de vie sain dans son foyer. C’est vrai qu’il faudrait que l’homme s’implique plus, mais pour l’instant, c’est encore comme cela à Maurice. Dans la majorité des cas, l’obésité est un problème d’alimentation. Donc, si maman prépare le sac pour l’école, si elle y met une boisson gazeuse et des bonbons, ce n’est pas bon. Il incombe donc à la femme de faire attention et c’est en passant par elle qu’on conscientisera la famille. C’est vrai que dans l’immobilier, 95% des choix d’achats de maisons ou d’appartements, c’est la femme qui choisit. Si vous arrivez à séduire une femme par rapport à une maison et que c’est elle qui décide, ce sera pareil dans l’alimentation. C’est généralement la femme qui dit à son mari d’aller faire son test de diabète. C’est vrai que si on passe par la femme, qui est peut-être plus réceptive, ce serait déjà une énorme victoire.

Les Ong et le gouvernement organisent chaque année des campagnes de sensibilisation autour du diabète. Est-ce que le nombre de diabétiques a diminué pour autant ?
Au monde, quasiment aucun pays n’a réussi à faire stopper la progression du diabète, sauf l’île Maurice, qui fait partie des meilleurs pays au monde par rapport au recul du diabète. On était parmi les trois premiers touchés par le diabète, maintenant on est arrivé dans les dix premiers. Il reste un énorme boulot à faire, mais au moins on peut saluer l’implication du gouvernement, du ministère de la Santé, des médias, des Ong, du privé, du public... C’est comme cela qu’on continuera à réussir. Dans les autres pays, le diabète est en large augmentation. Par contre, là où on est moins bon, c’est au niveau de l’obésité, qui augmente.

Ce recul du diabète a-t-il pu être réalisé grâce à une révision des mauvaises habitudes alimentaires ?
Je pense que c’est vraiment lié à une conscientisation de la population et par l’effort que fait le pouvoir public de faire de plus en plus de dépistages. Maintenant, ceux qui n’ont absolument aucune idée sur le diabète deviendront de plus en plus rares. Et c’est bon signe. Ce matin (mercredi, Ndlr), j’ai vu pas mal de patients qui me disaient d'eux-mêmes : « Mon taux de sucre est fort ! » C’est génial, car avant c’est moi qui le leur disais. Ce qui est bien,  c’est que la population mauricienne est assez proactive. Elle est assez en faveur des dépistages dans la rue et n’est pas timide.

Que préconisez-vous comme hygiène de vie pour bien contrôler son taux de diabète ?
Cela dépend du type de diabète. Si c’est le diabète le plus fréquent, c’est-à-dire le type 2, je conseille vraiment une alimentation saine. Il n’existe pas d’alimentation pour diabétiques et une alimentation pour les autres. Tout le monde devrait manger sainement, qu’il soit diabétique ou pas. Prendre conseil avec une nutritionniste ou une diététicienne est indispensable et je conseillerais de faire une pratique sportive adaptée à votre corps. L’OMS recommande 50 minutes de sport trois fois par semaine. En faisant du sport pendant 50 minutes, avec un effort assez soutenu, on arrive vraiment à une baisse dans la résistance à l’insuline. Et cela aide vraiment pour la perte de poids et pour le moral. Pour moi, l’alimentation et l’exercice physique sont les deux pierres angulaires pour une vie saine. Après, il y a le traitement, le suivi. Voir son médecin quatre fois par an, une prise de sang au moins tous les trois mois ou tous les six mois ou voir un cardiologue tous les ans. Il s’agit là du suivi normal du diabète.

Quand vous parlez d’alimentation saine, cela implique quoi exactement ?
Je ne suis peut-être pas la meilleure personne à qui demander, mais une alimentation saine est une alimentation qui est variée déjà, qui comporte toutes les vitamines qu’il faut au corps. Le corps a besoin de sucre lent, de gras, de protéine. Mais, il faut toujours intégrer cinq fruits et légumes par jour dans l’alimentation.

Ce n’est pas si facile de manger cinq fruits et cinq légumes par jour…
Effectivement. Cinq fruits, ce n’est pas cinq raisins ! C’est cinq portions de fruits. C’est difficile de manger cinq oranges. Mais par exemple une pomme ou des carrés de pomme dans votre salade. Ou si vous faites un riz, vous pouvez y ajouter des noix, ou faire une salade de fruits. On conseille vraiment d’avoir une alimentation complète, c’est-à-dire intégrer des légumes dans chaque repas, essayer de limiter les aliments gras pour les remplacer par des légumes qui sont bien moins caloriques. Mais, en aucun cas, il faut faire des régimes privatifs. Il n’y a rien de pire. Si vous privez votre corps de certains aliments, il souffrira et retiendra forcément le maximum de gras possible pour sortir de cette souffrance. En gros, les régimes font grossir ! Vous perdez du poids au début et après vous allez en regagner et même prendre plus que vous en avez perdu.

Manger trop sucré peut mener au diabète. Pouvez-vous distinguer le vrai du faux ?
C’est vrai que si vous mangez beaucoup de sucre, vous allez forcer votre pancréas à produire plus d’insuline. Du coup, si c’est régulier et chronique, votre corps deviendra résistant à l’insuline. Mais, manger trop de sucre ne donne pas le diabète de type 1. On conseille aux enfants de ne pas manger trop sucré ni trop salé ni trop gras surtout par problème métabolique plutôt que pour diabète de type 1.

Pourquoi le sport est-il important pour les diabétiques ?
Pour plusieurs raisons. Quels sont les organes qui mangent le sucre dans notre corps ? Ce sont les muscles et le cerveau. Les muscles pèsent bien plus et forcément, on a bien plus de masse musculaire que de masse cérébrale. Et, plus on a de muscles, plus le muscle mangera le sucre et cela diminuera votre résistance à l’insuline. Votre pancréas aura besoin de produire moins d’insuline pour faire baisser le sucre. Tout est une question d’équilibre. Si votre corps se sent mal quand il a une glycémie trop forte, il produira une hormone pour la faire baisser. Et il se sent mal quand la glycémie est trop faible et produit d’autres hormones pour la faire monter. Le but, c’est d’être toujours dans la norme pour que le corps se sente bien. En gros, le sport augmentera la masse musculaire et plus vous en avez plus, cela mangera votre sucre et votre gras.

Parlez-nous des complications du diabète.
Les principales complications sont la neuropathie diabétique : l’atteinte des nerfs. 90% des neuropathies périphériques sont des neuropathies diabétiques. On sent moins bien les nerfs des pieds, il y a une sécheresse de la peau des pieds, etc. Ce sont des signes de neuropathie et le problème des neuropathies, c’est que si la personne ne sent pas, elle peut avoir une blessure au pied qui pourra secondairement s’infecter sans qu’elle ne le sente et si l’infection gagne l’os, il y a un risque d’amputation. Ensuite, il y a la néphropathie diabétique : l’atteinte du rein. Cela se teste très facilement avec un test urinaire. Si on perd des protéines dans les urines, on entre dans ce qu’on appelle un haut risque cardiovasculaire. Il y a en outre la rétinopathie diabétique : l’atteinte de la rétine. C’est la peau de l’œil qui permet de voir la lumière. Le patient voit très bien jusqu’au moment où il devient aveugle. C’est pour cela qu’il faut le dépister. Il y a des petits vaisseaux qui éclateront dans la rétine et la personne ne le voit pas. Son corps produira de nouveaux vaisseaux qui éclateront plus vite car ce sont de nouveaux vaisseaux tout fragiles, ce qui peut donner lieu à une hémorragie qui peut faire décoller la rétine. Il y a un dépistage qui existe et qui peut être fait par les optométristes. Autre complication du diabète : les atteintes vasculaires. En gros, le diabète touche tous les organes où il y a du sang.

Guérit-on du diabète ?
Oui et non. Normalement, non. Mais le diabète gestationnel, on peut en guérir quand c’est un diabète qui n’est apparu que pendant la grossesse. Cela peut partir comme cela peut revenir en diabète de type 2. Est-ce qu’on peut guérir du diabète de type 1 ? Non. Est-ce qu’on peut guérir du prédiabète ? Oui. Après, c’est vrai que j’ai eu des patients qui avaient un diabète, qui ont observé un style de vie optimal, qui ont perdu du poids, qui ont fait du sport… Au fur et à mesure, j’ai diminué les médicaments qu’ils prenaient et j’en ai en mémoire un à qui j’ai dit, il y a six mois, que son diabète est officiellement guéri.

Était-il prédiabétique ou vraiment diabétique ?
Il était diabétique. Pour vous dire, il avait une hémoglobine glyquée à 7,7, ce qui est un vrai diagnostic de diabète, surtout à deux reprises. Il a vu un nutritionniste à APSA et au fur et à mesure il perdait du poids en faisant du sport et avait de plus en plus meilleure mine. J’ai baissé les médicaments. Il est arrivé à 6,5. À un moment donné, j’ai vu qu’il est descendu à 5,5 d’hémoglobine glyquée. On a arrêté tous les médicaments au bout de deux ans. Cela fait six mois qu’il est sans médicament et pas diabétique. Je lui demande quand même de faire régulièrement l’hémoglobine glyquée parce qu’à tout moment, cela peut remonter car c’est une maladie évolutive. Je le suis comme un diabétique, mais je ne lui donne pas de traitement.

Quelle est la définition du prédiabétique ?
La glycémie normale est entre 4 et 6. Le diabète, c’est au-delà de 7. Et, entre 6 et 7, c’est la zone grise, le prédiabète. Le prédiabète peut vraiment guérir.

Quels conseils donner aux proches des diabétiques ?
C’est vrai que, souvent, les proches sont une partie essentielle du traitement des patients diabétiques parce que c’est quand même un diagnostic de maladie grave. On connaît toujours quelqu’un dans notre entourage qui a eu le diabète et qui en est mort. Forcément, quand on annonce le diagnostic à un patient, il est quand même à risque de développer un trouble du moral comme une dépression. Il faut savoir que le diabète donne des dépressions. Si une personne est déprimée, c’est peut-être à cause du diabète parce que cela diminue une hormone dans le cerveau qui elle aide à la production de la sérotonine qui maintient un bon moral. Donc, la famille est là surtout pas pour condamner le diabétique, mais il faut plutôt les aider pour les consultations. Vivre dans ces conditions tout le temps, parfois c’est lourd. On a vraiment besoin de soutien autour. Après, il faut aussi soutenir les parents des diabétiques parce que souvent ils sont un peu démunis face à cette pathologie. Il faut les aider à aider. En consultation, on n’a pas que le patient. On a sa famille. C’est très important que tout le monde y mette du sien car si à table, quelqu’un prend un grand verre de boisson gazeuse… La famille est là pour rappeler le rendez-vous médical chaque trois mois.

Un dernier mot sur votre engagement au niveau de l’APSA…
Je suis arrivé à Maurice en 2014. Je connaissais l’association depuis que j’étais en France. J’ai vu qu’elle avait réalisé des choses assez extraordinaires à Maurice et surtout qu’elle a une approche extrêmement géniale qui est holistique. On ne voit pas juste un médecin du diabète, mais une équipe pluridisciplinaire avec tous les professionnels avec une prise en charge vraiment entière. C’est quand même extraordinaire d’avoir dans un même bâtiment une nutritionniste, un médecin, un chirurgien, un endocrinologue-diabétologue, une psychologue et des infirmières, entre autres. Je travaille à Apsa et j’ai un cabinet dans le privé à Curepipe et à Rivière-Noire.