LE DR MONZER KAHF, SYRIEN ÉTABLI AUX USA: «La politique américaine au Moyen-Orient n’a qu’un seul objectif : la protection d’Israël»

Notre invité de ce dimanche est le Dr Monzer Kahf, spécialiste en économie et finances islamiques. Né en Syrie, le professeur a poursuivi ses études aux Etats-Unis où il réside et dont il a acquis la nationalité. Depuis quelques années, Monzer Kahf est enseignant en “Islamic Finance and Economics” à la Hamad Bin Khalifa University du Qatar. Notre invité vient d’effectuer une courte visite à Maurice à la demande de l’Al Barakah Multi-purpose Co-operative Society Limited de Rose-Belle qui pratique les principes de la finance islamique. Au cours de l’interview qu’il nous a accordée jeudi dernier, le Dr Kahf a répondu à nos questions sur la finance islamique et sur la situation au Moyen-Orient, plus précisément en Syrie.
Quel est le but de votre visite а Maurice ?
— J’ai été invité par l’Al Barakah à donner des cours de formation au personnel de la coopérative qui fonctionne selon les règles financières islamiques, ainsi qu’aux membres de son conseil d’administration. J’ai également animé quelques conférences sur la finance islamique.

Quelles sont les spécificités de l’économie et la finance islamiques, dont vous êtes un spécialiste, comparées à l’économie occidentale traditionnelle qui gouverne le monde ?
— Le système bancaire islamique comporte quelques différences fondamentales avec ce que vous appelez l’économie occidentale traditionnelle. La finance islamique est fondée sur les principes de la loi islamique qui imposent justice, équité et transparence et visent à établir un ordre économique conforme à l’islam. Elle se distingue des pratiques financières conventionnelles par une conception différente de la valeur du capital et du travail. Ces pratiques mettent en avant l’éthique et la morale et elle est, notamment, fondée sur l’interdiction de l’intérêt et la responsabilité sociale de l’investissement. L’islam interdit les transactions tant civiles que commerciales faisant recours à l’intérêt ou à la spéculation.

Mais les prêts, les intérêts et la spéculation ne sont-ils pas trois des plus importants piliers du systиme bancaire? Comment est-ce que le concept de la finance islamique a été accueilli ?
— Au départ, elle a été très mal accueillie, même dans les pays arabes. La première banque islamique ouverte en 1963, en Egypte, a été fermée en 1969 par le gouvernement. Depuis, l’idée a fait son chemin et des banques ont été ouvertes dans plusieurs pays arabes et en Malaysie. Certains pays, comme le Soudan, l’Iran et le Pakistan ont adopté le système bancaire islamique. Aujourd’hui, il y a plus de 800 banques islamiques et des centaines de sociétés, comme Al Barakah à Maurice, qui opèrent selon ces normes très précises.

Mais la plupart des pays arabes utilisent, pour leurs transactions financières, le système bancaire traditionnel et ses instruments dont la spéculation et les intérêts pour faire fructifier leurs pétrodollars !
— Parce que la majeure partie des banques implantées dans le monde sont gérées par les banques européennes et américaines. Parce que les pays arabes riches ont adopté le système au point de posséder, aujourd’hui, les plus puissantes banques conventionnelles du système mondial. Je voudrais faire ressortir que le système bancaire islamique n’est pas réservé aux musulmans, mais ouvert à tous. Ce qui explique qu’un nombre grandissant de banques de ce type ouvrent leurs guichets à travers le monde. C’est une nouvelle manière de gérer le système économique qui repose sur des valeurs humaines pratiquées depuis la nuit des temps. Je voudrais rappeler que le philosophe grec Aristote disait, en parlant des intérêts, que l’argent ne peut pas produire des enfants et que cette idée a été reprise, plus tard par Saint Thomas d’Aquin.

Mais cette idée a été abandonnée par la suite.
— Pour être remplacée par les notions de profits et de spéculation, mais le concept perdure et prend de l’importance dans le monde d’aujourd’hui. Permettez-moi de vous poser une question: est-ce que le monde n’irait pas beaucoup mieux s’il y avait moins de production et de vente d’armes, s’il y avait moins de production et de vente d’alcool et de cigarettes ? Le secteur financier islamique ne finance pas, n’investit pas dans ce type de transactions, à quel niveau que ce soit. La finance islamique promeut un système plus tourné vers les besoins de l’homme que la production de la richesse des propriétaires et actionnaires de banques.

Mais nous vivons, malheureusement, dans un monde où la religion dominante est le capitalisme et le règne du profit...
— Mais le regard que porte l’homme sur le système financier dans lequel il vit est en train de changer, comme les récents événements mondiaux l’ont démontré. J’ai confiance dans l’intelligence humaine, dans sa capacité à se remettre en question ainsi que la société dans laquelle il vit. Le système capitaliste a mélangé de bonnes et de mauvaises choses. Ce n’est pas une mauvaise chose de faire des profits aussi longtemps que c’est raisonnable, mais se transformer en profiteur pour faire des profits à tout prix et en utilisant toutes sortes de moyens, en sacrifiant son humanité et ses valeurs, ne peut pas être une bonne chose. Nous ne transférons pas les dettes d’une personne à une autre d’une banque à une autre. Nous le faisions depuis les origines, bien avant que Lehman Brothers ne se soit écroulé entraînant l’économie mondiale dans sa chute parce que cette banque avait racheté des dettes d’autres banques. Si des règles logiques étaient adoptées, si on ne pouvait plus spéculer, investir virtuellement, mais sur des projets précis, il y aurait moins de problèmes financiers à travers le monde et la lutte contre la pauvreté et la grande misère avancerait beaucoup plus rapidement qu’aujourd’hui. L’argent aujourd’hui dévolu à la spéculation, aux opérations, au financement des industries des armes, à la drogue, irait à la production de nourriture, à la construction de systèmes pour capter l’eau et la distribuer, à l’éducation, et le monde serait, convenez-en, bien meilleur qu’aujourd’hui. Il faut une révolution culturelle dans le secteur financier international. Je suis persuadé que nous en prenons le chemin.

Combien de temps faudra-t-il pour arriver à destination ?
— Je ne verrai pas ce changement de mon vivant, c’est certain. Mais cette idée de changer le système économique va aboutir parce que c’est une idée qui est en train de se répandre à travers le monde. Le monde veut d’une économie plus éthique, plus juste. Aux Etats-Unis, nous l’appelons l’investissement éthique, conforme au respect de l’environnement et des règles de l’écologie et l’idée fait son chemin.

Je suppose que les conglomérats financiers et les banques internationales ne soutiennent pas le concept que vous défendez...
— Comment pourraient-ils être d’accord avec le concept de la finance islamique qui est à l’opposée de ce qu’ils pratiquent. Mais il ne faut pas oublier une chose fondamentale : les banques ont besoin de clients pour fonctionner et les clients sont en train de changer de regard sur le système bancaire et commencent à réclamer une autre manière de faire. Le regard du monde est en train de changer sur son système bancaire et aspire à autre chose de différent.

Pensez-vous que les récentes manifestations aux Etats-Unis et en Europe contre le système capitaliste, plus précisément les banques, ont été influencées par la finance islamique ?
— Non, ces manifestations ne sont pas liées à la finance islamique. Mais elles expriment un sentiment de ras-le-bol général, ce changement de regard sur le système économique mondial dont je vous parlais et qui s’étend à travers le monde. Les manifestations dont vous parlez sont nées de la frustration des citoyens contre la financiarisation à outrance du monde, des stratégies des banques pour augmenter leurs profits en inventant des instruments destinés à tuer financièrement leurs clients, tout en augmentant le volume des dettes qui ne produisent rien. L’économie doit être comprise par des gens qui ne sont pas des économistes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La finance est dirigée par des financiers qui parlent un langage que les clients ne comprennent pas, ils prennent des décisions qu’ils trouvent bonnes sans consulter les clients qui doivent en subir les conséquences, surtout quand elles sont mauvaises.

Comment réagissent les rois, présidents et princes arabes régnants dans les pays islamiques au concept de la banque islamique ?
— Ils finiront par réagir positivement. Mais pour le moment ils sont, comme la majeure partie des humains d’ailleurs, totalement impliqués dans le système économique conventionnel. Ils ont commencé à s’intéresser au concept de la banque islamique, surtout depuis la crise mondiale de 2008 qui a fait vaciller leur pouvoir. Les institutions internationales commencent à s’intéresser à ce que nous faisons. Mme Christine Lagarde, la directrice du FMI, a déclaré plusieurs fois son intérêt pour notre concept. Allez sur le site du FMI pour le vérifier.

Comment expliquez-vous qu’en dépit du fait que tous les musulmans partageant la même foi, il puisse exister un petit nombre des super riches et une grande majorité de très pauvres dans le monde islamique. Où sont donc la solidarité et la fraternité et le partage qui sont censés faire partie des valeurs prônées par l’islam ?
— C’est une situation qui existe, malheureusement, dans le monde entier. La soif de la richesse, le désir de posséder plus que son voisin, le besoin d’accumuler des biens font partie du mode de vie de beaucoup de personnes sur cette planète, dans tous les pays. Il y a de mauvaises personnes, des gens qui marchent sur leurs frères pour arriver dans le monde entier, dans toutes les religions, y compris au sein de l’islam. Que ce soit au niveau des dirigeants politiques ou religieux ou du petit peuple. L’essentiel est de ne pas se laisser happer par le système, mais de rester fidèle à ses principes et ses valeurs.

Vous êtes confiant qu’un jour les principes de l’économie islamique seront acceptés et pratiqués dans le monde entier ?
— Oui, parce que c’est un système sain, qui respecte les gens et ne crée pas de besoins artificiels. Les gens commencent déjà à se rendre compte des failles et des dangers du système économique actuel. Mais le changement prendra du temps parce que ceux qui bénéficient du système actuel ne vont pas lâcher prise facilement et que leur résistance va retarder les choses. Cela ne veut pas dire qu’on va arriver à une situation où il n’y aurait plus d’exploiteurs, de personnes qui vont essayer de faire des profits sur le dos des autres, mais leur nombre va diminuer de plus en plus au fur et à mesure que le concept développé par le système bancaire islamique va se faire connaître et sera appliqué et, je le souligne une fois encore, pas seulement dans le monde musulman, mais sur toute la planète.

Passons à la deuxième partie de cette interview, qui sera plus politique. Vous êtes né et avez grandi à Damas en Syrie. Que vous inspire la situation actuelle  de votre pays ?
— J’ai quitté la  Syrie en 1971 et ne suis revenu qu’en trois occasions pour de très brèves visites, mais comme tous les Syriens qui vivent à l’étranger ­­– et nous sommes plusieurs millions dans ce cas ­­–, je suis de près la situation tragique de mon pays natal que son dirigeant est en train de détruire petit à petit. Et comme ces millions de Syriens qui sont exilés, je soutiens l’opposition.

Laquelle, est composée de plusieurs organisations.
— Je sais. Il y a des oppositions réelles, mais aussi de fausses oppositions, des groupes créés par le régime pour entretenir la confusion. La plus célèbre de ces fausses oppositions syriennes est Daesh. Il faut le dire et le répéter : Daesh est une création d’El-Assad pour se maintenir au pouvoir. Elle est composée de criminels et de terroristes condamnés à mort qui ont été libérés par le régime d’El-Assad pour réprimer les manifestations pacifiques des civils. Ces manifestations de protestation étaient animées par des lycéens et des étudiants à qui le régime a opposé des criminels. C’est suite au message des manifestants que le mouvement de révolte est né. Il ne faut pas oublier, comme le font souvent les Occidentaux, qu’à l’origine Daesh a été créé et subventionné par El-Assad.

Pensez-vous que la “victoire” des armées de Vladimir Poutine et Al-Assad  à Alep a mis fin à la guerre en Syrie et conduira à la disparition de Daesh et de l’Etat islamique ?
— Absolument pas. Comme je viens de vous le dire, Daesh est une fabrication du régime de El-Assad qui le laissera tomber quand il le décidera, quand il n’en aura plus besoin. Il faut aussi dire que ce n’est pas seulement El-Assad qui a soutenu et toléré Daesh, mais également la communauté internationale. Je voudrais rappeler que Daesh avait occupé la région de Palmyre sur un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres dans le désert et que la coalition internationale n’est pas parvenue à le vaincre ! Aucun avion, aucun de ces drones qui sont capables de focaliser sur un point à des dizaines de kilomètres n’a réussi à déloger Daesh ! C’est de l’hypocrisie : on ne voulait pas en finir avec Daesh comme on n’a pas voulu déposer Bachar El-Assad pour des raisons politiques. Le problème est entier et personne ne semble vouloir le résoudre.

Vous venez de parler de la coalition internationale. Que pensez-vous de son “action” en Syrie ?
— Un dicton arabe affirme qu’il vaut mieux avoir affaire à un ennemi déclaré qu’à des amis hypocrites. Les Etats-Unis sont des amis hypocrites du peuple syrien. Ils disent vous soutenir, prononcent des discours dans les forums internationaux, ils discutent avec vous, votent des résolutions en votre faveur, mais ils agissent toujours pour défendre leurs intérêts et leur politique. Les pays européens adoptent également cette attitude.

Et que pensez-vous des pays arabes qui n’ont pas été beaucoup plus efficaces dans la recherche d’une solution au problème syrien ?
— Ils sont sous la coupe des Etats-Unis dont la principale préoccupation au Moyen-Orient est la protection d’Israël. Au cours des années passées, les Etats-Unis ont usé de leur influence à tous les niveaux pour maintenir au pouvoir dans les pays entourant Israël de dirigeants – rois, princes, présidents et dictateurs – qui ne remettent pas en cause la politique américaine au Proche et au Moyen-Orient. Ils ont toujours soutenu des dirigeants qui se sont imposés par la force dans leurs pays comme en Egypte, en Irak, en Iran et en Syrie. Des conditions ont été mises en place et des organisations ont été créées pour soutenir les dictatures et qui ont créé de l’agitation et des diversions qui empêchent les pays de la région de s’unir contre Israël.

Si je vous ai bien suivi, le principal problème du Moyen-Orient c’est Israël...
— Sans aucun doute possible. Posez la question à n’importe quel habitant du Proche-Orient ! Il ne faut pas oublier que les pays arabes vivaient en paix avant la création imposée par les Etats-Unis et les pays européens de l’état d’Israël et, depuis, sa protection envers et contre tous, même les résolutions des Nations unies. C’est depuis la création d’Israël que la région s’est embrasée et cela fait plus de cinquante ans. La politique américaine au Moyen-Orient n’a qu’un seul objectif : la protection d’Israël.

Est-ce que pour vous la solution à ce problème serait la création de deux Etats: Israël et la Palestine ?
— Non. Je ne suis pas pour la solution des deux pays qui va perpétuer la tension existante. Pour moi, la solution c’est la création d’un seul Etat qui absorberait Israël et la Palestine et donnerait à leurs habitants un statut d’égalité dans tous les domaines, comme dans toutes les démocraties. On l’a oublié, mais avant la création d’Israël il y avait des juifs qui habitaient, depuis des générations, dans tous les pays arabes de la région sans aucun problème.

C’est une solution possible ou un rêve irréalisable ?
— C’est un rêve réalisable si on lui donne tous les moyens de réussir. En commençant par mettre hors circuit les arrogants et les belligérants des deux côtés qui, quelque part, soufflent sur la braise du foyer parce que cela convient à leurs intérêts. Les juifs et les arabes ont vécu ensemble pendant des siècles : avec un peu d’effort de part et d’autre, ils pourraient recommencer à le faire.

Que pensez-vous du concept du grand califat musulman défendu et par Daesh et l’Etat islamique ?
— C’est une justification de leurs actions qui consistent surtout à tuer des victimes innocentes et qui plus est, des victimes arabes ! Ces deux groupes ont combattu et tué plus de musulmans que les armées étrangères en temps de guerre ! C’est ça le califat qu’ils proposent de bâtir ?
Est-ce que le monde arabe sera mieux loti avec Vladimir Poutine à Moscou et Donald Trump à Washington ?
— Je ne sais pas s’il sera mieux loti, mais je pense que nous allons entrer dans un nouveau jeu politique. Donald Trump sera obligé de mettre de côté certaines de ses promesses électorales. S’il va trop loin, il va déclencher un phénomène qui va se retourner contre lui et les Etats-Unis: des demandes d’indépendance de certains états aujourd’hui américains. Je pense que Donald Trump va perdre les pays arabes parce qu’il va adopter une politique trop pro-Israël. Ce qui pourrait contraindre les pays arabes à s’allier pour faire face à Israël de plus en plus soutenu par les Etats-Unis. Ce qui ne serait pas une mauvaise chose du point de vue des arabes. Quelque part avec ses outrances, Donald Trump pourrait être capable de faire ce que tous les présidents américains avant lui ont réussi à éviter : l’union des arabes !

Comment avez-vous accueilli le fait que, pour la première dans l’histoire, les USA n’ont pas utilisé leur véto sur un vote des Nations unies contre Israël sur les implantations de colonies juives dans les territoires occupés ?
-- C’est, à mon avis, un message fort que Barack Obama a voulu envoyer avant son départ de la Maison-Blanche. C’est une manière de reconnaître ses erreurs dans le domaine de la politique étrangère au Moyen-Orient et de dire qu’il a dû souvent agir sous pression quand il était président. Je crois que, comme ce fut le cas pour Jimmy Carter, c’est après qu’il aura quitté la Maison-Blanche qu’on se rendra compte qu’il aura été un bon président.

Vous vivez aux Etats-Unis, travaillez au Qatar: au fond de vous sommeille-t-il le désir de rentrer un jour à Damas, en Syrie ?
— Je rêve de retourner dans mon pays natal, mais pas pour y demeurer parce que j’ai fait ma vie ailleurs. Je vous ai dit que je ne pense pas que je ne verrai pas l’avènement des banques islamiques, mais j’espère bien retourner faire un séjour en Syrie, surtout quand elle aura enfin été débarrassée de Bachar El-Assad !