DR SAMEER KAUL, cancérologue et politicien indien : “Je suis étonné de voir le nombre de jeunes femmes atteintes de cancer du sein à Maurice”

Le Dr Sameer Kaul était récemment à Maurice pour traiter ses patients à l’hôpital Apollo Bramwell. Ce cancérologue qui visite le pays dans la discrétion depuis environ huit ans est pourtant une figure incontournable au Kashmir indien. Il y tient une fondation pour fournir des médicaments aux personnes démunies atteintes de cancer et y organise régulièrement de grands camps de dépistage. Récemment, il s’est joint au principal parti politique de l’opposition à majorité musulmane, alors que lui-même est issu d’une communauté hindoue minoritaire, les Kasmiri Pandits. 

Parlez-nous de votre visite à Maurice.

Je suis à peu près à ma quinzième visite à Maurice. La première remonte à environ huit ans. J’étais venu pour voir des patients à l’hôpital Victoria. J’ai travaillé surtout avec des enfants atteints de leucémie et des femmes souffrant de cancers du sein. Je suis revenu encore quelques fois. Au total, je pense avoir traité quelque 2,000 patients dans les hôpitaux publics. Comme tous les soins n’étaient pas disponibles sur place, certains venaient par la suite me voir en Inde. Mais depuis que l’hôpital Apollo s’est implanté ici (Ndlr : il est consultant à Apollo’s Cancer Clinic à New Delhi), je viens les voir sur place. Chaque deux à trois mois, je suis donc à Maurice pour voir des patients et faire des interventions.

Quel est votre constat concernant le cancer à Maurice ?

Je suis étonné de voir le nombre de jeunes femmes atteintes de cancer du sein à Maurice. À mon avis, vous devriez faire une étude pour savoir d’où vient le problème. En même temps, il faut donner la possibilité aux personnes de faire des tests de dépistage. Car un cancer découvert tôt a plus de chance d’être traité. De manière générale, les gens ne pensent pas à aller faire un check-up chaque année. Pourtant, ils prennent bien le temps de faire le servicing de leur voiture annuellement.

Ce qu’il faut, c’est aller vers les gens. Particulièrement les plus démunis. En Inde, nous organisons des screening camps au sein des communautés. Nous invitons tous les habitants à venir faire des tests gratuitement. J’ai été approché par l’organisation Women in Networking pour tenir des camps similaires ici. Nous y travaillons. 

Parlez-nous justement de votre fondation contre le cancer. 

En 2004, j’ai lancé le Breast Cancer Patients Benefit Foundation, avec quelques autres personnes, car il y avait beaucoup à faire. Dans les régions rurales souvent, il n’y a pas d’infrastructures nécessaires pour les soins. Il y a aussi le problème financier. Les malades n’ont pas les moyens pour s’acheter des médicaments. Bien sûr, ils ont droit à certaines prestations sociales, mais le temps qu’ils reçoivent l’argent, leur cas s’est aggravé…

Nous avons mis en place le Central Drug Repository. Nous collectons de l’argent et achetons des médicaments à prix réduit avec certains laboratoires. Il y a de grandes compagnies qui nous aident. Nous parvenons ainsi à offrir des soins à ceux qui n’en ont pas les moyens. D’autre part, nous faisons la formation de médecins des pays voisins comme le Pakistan, l’Afghanistan ou l’Irak, dans la prise en charge des cancéreux. Ils repartent chez eux et travaillent au sein de leurs communautés. Nous organisons des causeries et des screening camps, comme je vous l’ai dit.

Mais également - et c’est très important, nous apportons le soutien aux malades et à leurs familles. Car le cancer est un drame qui affecte toute la famille. On ne peut se contenter de donner des soins, il faut également démontrer de la compassion, de la compréhension, de l’écoute… Un cancérologue ne doit jamais négliger l’aspect psychologique et social de la maladie. 

Vous avez également fait votre entrée dans la politique récemment. Est-ce une suite logique de votre engagement ?

Il y a des choses qu’on peut faire en étant engagé socialement et d’autres qui ne sont pas possibles, car on dépend des décisions politiques. Pour changer les choses sur le plan politique, il faut être de l’intérieur. Mon engagement s’inscrit dans ce sens. Ma seule motivation est : plus de bien pour un plus grand nombre de personnes.

Vous êtes hindou dans un parti à majorité musulmane. C’est pour cela qu’on vous a nommé porte-parole du parti ?

Je suis un Kashmiri Pandit, communauté minoritaire au Kashmir. La population est composée de 98% de musulmans. Mais à vous dire franchement, je ne pratique aucune de ces religions. Ma religion est la religion humaine. Je crois que si vous voulez vivre dans un monde meilleur, vous devez apprendre à vivre bien envers votre prochain. Et si vous vivez bien envers votre prochain, Dieu doit certainement être content. 

Quant à ma responsabilité de porte-parole du People’s Democratic Party, c’est surtout dû à ma proximité avec les gens. J’interviens notamment sur des sujets de controverse.

Comment voyez-vous le futur du Kashmir ?

Je pense que le futur du Kashmir réside dans l’entente entre les Kashmiri Pandits et les musulmans. Ce qui est arrivé fait partie du passé (Ndlr : les Kashmiri Pandits ont été chassés par les séparatistes musulmans à la fin des années 80). Il nous faut maintenant construire l’avenir.

Sur le plan politique, je pense que le Kashmir peut très bien rester comme il est, c’est-à-dire partagé entre l’Inde, le Pakistan et la Chine. Il ne faut pas se servir du Kashmir pour régler ses différends avec ses voisins. 

Vous êtes aussi le médecin personnel du leader séparatiste Syed Ali Shah Geelani…

Mais comment êtes-vous au courant de cela ? (Il réfléchit) Écoutez, Geelani est un patient comme les autres; je dirais même qu’il est un patient formidable. Mais cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec son combat. Lui, il cherche l’indépendance du Kashmir, ou alors le ralliement avec le Pakistan. Je ne partage pas cet avis, je n’approuve pas ses méthodes. Je suis parfaitement capable de dissocier les deux.

Il est vrai que certaines personnes n’apprécient pas cette proximité. Particulièrement chez les Kashmiri Pandits. Mais j’espère qu’ils comprennent que je suis médecin avant tout et qu’un médecin développe inévitablement une relation humaine avec son patient. Par ailleurs, je ne peux pas me contenter de faire uniquement ce que les gens attendent de moi.

Un internaute a écrit à votre sujet : “Le Dr Kaul se sert de ses connaissances médicales pour atteindre ses ambitions politiques personnelles.” Comment réagissez-vous à cela ?

Comment pensez-vous que je puisse utiliser mes connaissances médicales pour satisfaire mes propres ambitions ? Mes connaissances médicales, ce sont les petites gens auprès de qui je suis engagé sur le terrain qui en profitent. Cela fait quand même vingt ans que je suis engagé dans ce domaine. Je n’aurais pas tenu aussi longtemps uniquement pour des ambitions personnelles. Ce n’est pas de ma faute si les gens me font confiance et s’ils font appel à moi. Comment pourrais-je refuser d’aider ? Mais comme je l’ai dit, à un certain niveau, la politique devient le seul moyen de changer les choses. Je rappelle ma motivation : le plus grand bien à un plus grand nombre de personnes.

Les multiples facettes du Dr Kaul

Les lunettes posées sur son crâne rasé et élégamment vêtu d’une chemise fleurie : le Dr Sameer Kaul donne une image différente de ce que peut laisser croire son profil. “C’est un gentleman”, lâche le chargé de communication de l’hôpital Apollo Bramwell. Quelques minutes à peine avant notre arrivée, il était à la salle d’opération. La réceptionniste du département ne l’a même pas vu sortir. Tout le monde croyait qu’il y était encore… Mais le voilà qui débarque de la direction opposée.

La vie du Dr Kaul est ainsi faite, partagée entre plusieurs choses. Quand il n’est pas derrière son bureau de Senior Consultant à l’Apollo Cancer Institute à New Delhi, il se trouve dans l’État de Jammu & Kashmir, d’où il est originaire, pour s’occuper de ses activités charitables. Selon les médias de la région, les personnes font la queue pour le voir. 

Le quinquagénaire a quand même pris des risques en se lançant dans cette voie. Il raconte qu’au début, lorsqu’il se rendait à Srinagar (capitale de Jammu & Kashmir) pour ses activités, il était le seul passager dans l’avion. Et souvent, la police insistait pour l’accompagner, en raison de la violence qui y régnait. Le Dr Kaul soutient qu’à un moment où les groupes armés menaçaient les Indiens, jamais personne ne lui a fait de mal. Au contraire, on lui devait du respect.

Il confie également que le métier de cancérologue, où l’on côtoie la détresse sous toutes ses formes, peut facilement saper le moral. 

Récemment, le Dr Sameer Kaul a lancé un appel pour que les Kashmiri Pandits éparpillés en Inde rentrent à la maison. Mais peu de personnes ont suivi. “Certains ont trouvé du boulot et une meilleure vie ailleurs”, commente-t-il.

Son engagement en politique n’a pas éloigné le Dr Kaul de ses activités sociales. Il est toujours actif et se dit heureux de pouvoir compter sur une équipe solide. Il trouve aussi du temps pour s’occuper de sa famille.