DR SATISH BOOLELL : Certaines de nos institutions sont en état de décomposition avancée

Le Dr Satish Boolell a lancé vendredi dernier Forensics in Paradise, un livre sur les 25 années qu’il a passées comme médecin légiste de la police. Nous avons profité de l’occasion pour l’interroger sur le contenu de son livre qui résume un quart de siècle de l’histoire criminelle mauricienne.

Avez-vous choisi de vous spécialiser dans la médecine légale par vocation ou par hasard ?
Au départ je voulais faire du droit, mais ma mère voulait que son fils devienne docteur, alors j’ai fait médecine. Plus tard, quand le Dr Tackoor a pris sa retraite comme médecin légiste, son poste s’est libéré, j’ai postulé et ma candidature a été acceptée.

Quelles sont les qualités de base pour devenir médecin- légiste ?
Il faut les qualités de base d’un médecin, loin des aptitudes hyper scientifiques que nous montrent aujourd’hui les séries télévisées comme Les Experts. Au départ, je ne savais pas quelles étaient ces qualités. Au fur et à mesure, j’ai découvert qu’il fallait une certaine dose de courage car on fait face à des criminels, à des trafiquants, à des violeurs. Dans un petit pays comme Maurice, on peut, un jour ou l’autre, se retrouver en face de celui contre qui on a témoigné en Cour, que l’on a fait condamner.

Le condamné libéré vient-il demander des explications, se venger du médecin dont le rapport l’a fait condamner ?
Le grand criminel aguerri ne le fait pas, il est trop malin pour ça. Mais celui que l’on appelle le “p’tit marchand”, le jeune, celui qui vient d’arriver sur le marché du crime peut se promener avec un cutter ou une bouteille d’acide pour s’en prendre au médecin, à sa famille, à sa voiture pour se venger. Il faut aussi se construire une carapace, surtout quand on va témoigner en Cour où on se fait souvent insulter par les avocats et les magistrats. Les uns et les autres ne sont jamais contents des rapports du médecin légiste qui n’apportent pas de l’eau à leurs moulins et se permettent toutes sortes de remarques. Il faut donc, et c’est une qualité, apprendre à devenir cynique, sarcastique pour se protéger, parce que le médecin légiste ne l’est pas dans l’exercice de ses fonctions. Il faut la pratique, ne pas avoir peur des cadavres, au point de bâcler une autopsie en raison de l’état de décomposition du cadavre. Il faut surtout être motivé par la recherche de la vérité quelle qu’elle soit.

Après 25 ans d’autopsies, de manipulation de centaines de cadavres, de fréquentation de criminels en tous genres et en se protégeant par le cynisme et le sarcasme, ne perd-on pas son humanité ?
De manière générale, les Mauriciens ont perdu un peu de leur humanité au profit de leur image sociale et ont acquis de nouvelles habitudes. Lors des accidents de la route, certains de ceux qui viennent donner un coup de main dépouillent le blessé ou le mort de sa montre, de ses bijoux, de son téléphone, de son portefeuille, parfois même de son blouson. C’est une pratique qui se généralise à Maurice. Alors, face à ces situations, on devient effectivement cynique et désabusé. Mais quand on doit faire l’autopsie d’un enfant tué, violé ou victime d’une overdose, à ce moment-là, on retrouve son humanité et on se bat pour faire punir le ou les coupables. Et on va voir le parent pour lui dire que tout n’est pas dans la réussite sociale et matérielle, qu’il faut donner du temps à ses enfants pour les protéger, pour leur apprendre à se protéger, éviter certains camarades, certains chemins.

Ce besoin de réussite sociale visible s’exprime-t-il aussi dans la mort ?
Le besoin d’être plus “mari” financièrement que les autres, de montrer son importance sociale existe aussi dans le traitement de la mort. Savez-vous qu’aujourd’hui des parents s’endettent pour louer une table réfrigérante pour conserver un mort pour faire comme les autres ? On fait tout cela pour un cadavre qui, comme il va quitter le cercueil frigorifique, va commencer à pourrir ou sera incinéré. La cérémonie funéraire est devenue un phénomène de mode, avec beaucoup de fleurs pour montrer son statut social. La douleur de la mort est devenue spectacle.

Pourquoi quelle raison ?
Parce qu’il y a des gens qui ont des pulsions à assouvir. Ils trouvent un plaisir à utiliser la mort comme moyen de promotion sociale et font filmer la cérémonie — et surtout le cercueil frigorifique — pour monter leur importance sociale.

Que faudrait-il faire pour lutter plus efficacement contre le crime à Maurice ?
Il faudrait impérativement faire des études sur la composition ethnique de la population de nos prisons. Il faut déterminer non seulement la communauté des criminels, mais également leur religion, sujets éminemment tabous à Maurice. C’est en étudiant la composition de la population carcérale qu’on va pouvoir mettre en place des protocoles pour mieux lutter contre le crime. Par ailleurs, il manque un profiler d’expérience qui pourrait établir le profil des criminels recherchés pour permettre à la police de prévenir le crime.

La médecine légale est-elle une science exacte qui permet toujours, avec l’aide du laboratoire scientifique, d’arrêter le ou les coupables d’un crime ?
Non, la médecine légale n’est pas une science exacte. C’est une science bien souvent basée sur l’observation des faits et les probabilités. Dieu merci, les criminels locaux ne sont pas super intelligents et ils font ce qu’ils ont vu les autres faire. Bien sûr il passera du couteau au grinder, mais c’est souvent un habitant du quartier ou de la région qui a tué quelqu’un qu’il connaissait et, parfois, fréquentait. Nous n’avons pas de serial killers mais surtout des gens agissant sur un coup de sang, une forte pulsion. Le laboratoire a un seul rôle dans l’élucidation d’un crime : connecter le criminel à sa victime après que le médecin légiste a donné des indications sur la victime, la manière dont elle a été tuée. Le labo, c’est se servir de l’ADN, du sang, des empreintes pour cela.

Abordons un sujet toujours d’actualité : la brutalité policière. Est-ce un élément nécessaire pour faire avouer un suspect ?
La majorité des policiers sont des gens bien. Ils ne sont pas des gens qui ont besoin de brutaliser les suspects. Mais il faut savoir qu’il n’y a pas une seule utilisation de la brutalité policière. J’ai eu dans mon bureau un repris de justice qui disait avoir été battu par bann misye-la mais ne voulait pas porter plainte parce qu’il estimait qu’ils avaient fait leur travail. Il m’a expliqué que s’il allait en prison sans avoir des traces sur son visage et son corps, il serait considéré comme un indic de la police par les autres prisonniers. Et serait sévèrement battu par eux.

Dans le cas que vous citez, c’est pratiquement le suspect qui demande à être battu. Mais y a-t-il de la vraie brutalité policière ?
Évidemment que cela existe. Mais avec la vulgarisation de la médecine légale et des médias, le travail des Ong et de certaines institutions, la brutalité policière a diminué, mais n’a pas cessé. Il y a moins de cas rapportés parce que ceux qui battent sont, disons, plus prudents. Mais il faut aussi dire que la brutalité est aussi une allégation, utilisée par certains avocats pour essayer de gagner leurs cas, mais il y a sans doute des cas genuine. Certains suspects sont devenus experts dans la dénonciation des cas de brutalité allégués.

Quand on lit votre livre, avec toutes les affaires, plus horribles les unes que les autres que vous citez, on pourrait se dire que les Mauriciens sont une nation de criminels barbares...
Ce sont pour la majorité des crimes, des viols entre famille, amis ou voisins, si je puis dire. Mais ce sont quand même des crimes, qui sont en augmentation, et il faut s’en rendre compte et prendre les mesures qui s’imposent. Il faut se dire que le nombre d’enfants exploités est en augmentation et qu’il faut s’en occuper. En utilisant les lois qui existent de manière efficace sans faire voter d’autres lois, ce qui va prendre encore du temps.

Les pulsions criminelles des Mauriciens se sont-elles développées, exacerbées au cours des dernières années ?
C’est ce qu’on appelle l’évolution. Il faut dire que cette “évolution” a bénéficié de l’influence des médias. Le sexe joue un rôle majeur, comme l’excès d’alcool et de drogues, et surtout de ce sentiment d’être supérieur, d’être plus “mari” que les autres. Le profil social a changé mais je crois qu’après trois siècles d’existence, cette nation faite d’immigrés a les mêmes réactions, les mêmes pulsions, les mêmes intérêts et ne devrait pas être classifiée en communautés. La violence, le crime, le viol, le besoin d’avoir plus et plus vite sont des sentiments, des pulsions qui transcendent les communautés.

Que pensez-vous du rôle des médias mauriciens dans le traitement de l’information sur les crimes ?
Je pense que les médias en font souvent un peu trop. Il est de leur devoir d’informer et de dénoncer mais il faut éviter que cela dégénère en épidémie. On rapporte trop de cas de viol allégués, on rapporte des détails dans les cas de meurtre que je n’ai jamais vus en pratiquant l’autopsie. Aux médias, il faut ajouter les réseaux sociaux où n’importe qui peut dire n’importe quoi et donner des avis d’expert sur une affaire qu’il ne connaît que par ouï-dire ou pas du tout. On fait des commentaires et on donne des détails qui n’existent pas. Il n’y a aucune limite dans ce que l’on dit et ce que l’on montre, comme ces vidéos d’ébats sexuels que l’on poste sur le net. C’est du voyeurisme institutionnalisé dont on en redemande.

Quelque part votre livre, avec des détails sur des dizaines d’affaires, ne va-t-il pas assouvir l’appétit de ces voyeurs ?
Le médecin légiste que je suis analyse les faits, les interprète et soumet ses conclusions aux enquêteurs pour la suite. J’ai suivi cette démarche dans le livre. J’ai fait, autant que possible, une analyse objective, sans passion pour raconter la vérité et susciter une réaction. Quand je raconte les cas d’enfants exploités, j’espère que cela va pousser les parents à réfléchir sur la manière d’élever leurs enfants. Quand je parle de la drogue, c’est pour inciter les parents à ouvrir grand leurs yeux sur la réalité. C’est les pousser à ne pas se réfugier dans la démission, des prières ou des pèlerinages, mais d’affronter le problème en dialoguant avec les enfants.

Si vous deviez faire une autopsie sociale de Maurice, que révélerait-elle ?
Elle révélerait que certaines de nos institutions sont en état de décomposition avancée. Certaines institutions mauriciennes puent parce qu’elles se décomposent.

Pouvez-vous citer ces institutions en état de décomposition ?
Non, parce que et vous et moi serions traînés en cour de justice pour diffamation. Ceux qui “gèrent” ces institutions sont très pointilleux et n’aiment pas qu’on parle d’eux en mal. Au lieu de prendre des décisions pour se débarrasser des pourritures, on préfère maquiller le cadavre et utiliser la table réfrigérante pour faire croire que tout est o.k. Mais nous savons tous que le niveau est en train de baisser de manière générale à Maurice.

Peut-on dire que nous avons les équipements nécessaires pour la bonne pratique de la médecine légale à Maurice ?
Vous savez, gérer la mort n’a jamais été prioritaire pour les vivants. Du coup, les équipements laissent à désirer et on a pris des années pour pouvoir utiliser l’ADN à Maurice. Il faut vivre avec son temps, avoir des laboratoires privés reconnus, pas des laboratoires de complaisance.

Il existe à Maurice ce type de laboratoire ?
Certains tests peuvent avoir des résultats bizarres dans certains endroits. Vous savez que le dieu argent a cette propriété particulière de pouvoir arranger les choses pour le meilleur. Je crois que pour une justice plus... juste, il faut avoir le doit à la deuxième opinion, à la deuxième autopsie et que la police ne réagisse agressivement contre. Savez-vous que dans une affaire assez récente, j’ai dû pratiquer une deuxième autopsie dans l’arrière-cour d’une maison funéraire parce qu’on ne voulait pas me donner accès au laboratoire de Candos ?

Si votre livre est une compilation des affaires que vous avez traitées, il contient aussi des phrases assassines sur la police, certains enquêteurs, certains magistrats, certains experts et même des longanistes. Foresics in paradise est aussi un livre règlement de comptes ?
Je ne règle pas de comptes puisqu’en fin de carrière j’étais devenu le patron du département, ce qui ne s’est pas fait sans obstacles. Pendant longtemps on n’a pas voulu me nommer, mais c’est une autre histoire. Il est vrai que je ne fais pas partie des gens qui ne savent que dire oui et montrer patte blanche. Mais il aurait été hypocrite de ma part de ne pas dire certaines choses dans le livre, d’ignorer certains faits que j’ai vécus. Comme la brutalité policière, les interférences politiques, les informateurs de la presse parmi les rangs de la police. Il manque une certaine transparence dans le fonctionnement de la police. On devrait après chaque crime tenir une conférence officielle de la police pour informer la population. Ici on a des informations plantées dans la presse où chacun veut faire croire qu’il a mieux fait que son collègue, que son département est meilleur que les autres. Nous avons eu une guerre infecte des polices qui n’a pas aidé à résoudre des crimes, au contraire. Disons que ce sont des choses dont il fallait parler dans ce livre.

Dans le dernier chapitre de votre livre, vous soulignez que pour votre départ de la police, vous n’avez pas eu droit à une tea party, à une cérémonie et que le souvenir offert par le service vous a été envoyé chez vous. On croyait qu’après avoir trituré dans les viscères pendant 25 ans vous étiez devenu cynique et sarcastique. Ce passage du livre laisse entendre que vous avez vous aussi besoin de la reconnaissance de vos pairs...
Ce n’était pas un besoin de reconnaissance. J’ai écrit ces lignes pour ma famille qui m’a accompagné tout au long de ces 25 ans et qui aurait mérité un autre traitement, un petit mot de remerciement. Pendant 25 ans, ma famille a subi les pressions, les menaces, les lettres anonymes, une voiture abîmée avec de l’huile de frein. Je pensais que la contribution de ma famille pendant ces 25 ans aurait été au moins mentionnée, mais on ne m’a pas laissé prendre mon numéro de téléphone, ne m’a même pas offert une tasse de thé pour me dire au revoir. Cela m’est resté en travers de la gorge et il fallait que je le dise.

Vous avez quitté la police avant l’âge de la retraite pour faire de la politique active. Ceci explique peut-être cela...
On dirait que, pour certains à Maurice, faire de la politique active équivaut à avoir la lèpre. J’ai préféré partir parce qu’on me rendait la vie difficile, parce que j’avais le sentiment qu’on ne voulait plus de moi.

Avez-vous été plus heureux dans la politique active que dans la médecine légale au sein de la police ?
C’est à mon sens une prolongation de la même démarche. La médecine légale était la recherche de la vérité, la politique active est une autre forme de cette même recherche. Poser une question parlementaire, surtout quand vous êtes dans l’opposition, vous permet de mener cette recherche de la vérité encore plus loin. Quand vous êtes dans l’opposition, vous êtes libre de vos questions, ce qui n’est pas le cas des backbenchers du gouvernement. J’ai passé cinq ans au Parlement à user du question time et pas seulement à déguster les bons petits plats de Jaqueline Dalais.

Justement. Vous parlez souvent de nourriture dans votre livre. Est-ce que le fait de travailler avec les cadavres ne coupe pas l’appétit du médecin légiste ?
Pas du tout. Je ne pouvais pas manger à la morgue, à la place je fumais. Mais après trois heures d’autopsie, qui est un travail intense, et une bonne douche, vous avez faim. Et en mangeant, vous appréciez le fait d’être vivant, surtout quand votre métier vous oblige à côtoyer la mort quotidiennement.

Au niveau des critiques, vous ciblez plus particulièrement le fonctionnement de la MCIT...
Avec raison, non ? Il ne faut pas oublier cette période où certains policiers pouvaient avoir la main très lourde et où les chefs fermaient les yeux en se contentant du nombre de cas “résolus”. Je crois qu’après les excès de la MCIT, il y a eu une prise de conscience des chefs de la police qui ont, disons, freiné certaines ardeurs. Ces excès ont fait perdre à la police certaines affaires parce qu’une confession obtenue par la brutalité policière ne tient pas devant une Cour. Tout comme arrêter quelqu’un juste pour montrer que la police travaille, pour céder à certaines pressions, faire des statistiques.

Dans le livre, vous faites plusieurs propositions pour améliorer la manière de rendre la justice à Maurice. Selon vous, quelle est la priorité des priorités dans ce domaine ?
Créer un fast-track pour que les affaires criminelles passent rapidement devant une Cour et obtiennent un jugement. Je vais probablement paraître prochainement en Cour dans une série de cas qui datent de… huit ou dix ans. La mémoire est courte à Maurice où un scandale chasse l’autre et un crime chasse l’autre, alors comment voulez-vous qu’un témoin se souvienne correctement de ce qui s’est passé il y a plusieurs années  pour les besoins d’un procès ? Quelque part, le long délai entre l’enquête et le jugement joue en faveur de l’accusé qui a eu le temps de bien réfléchir à son affaire et d’avoir pris le temps de préparer sa défense.

Question d’actualité : que pensez-vous des pendaisons qui se produisent dans les prisons ?
Dans des cellules ou les caméras de surveillance ne fonctionnent pas ? Je ne vais pas répondre à cette question dans la mesure où j’aurais à intervenir dans une affaire récente. Mais je peux tout de même dire que ce n’est pas normal.

Vous revenez sur beaucoup d’affaires célèbres dans votre livre. Mais vous n’abordez pas une des plus connues : celle de l’assassinat de Vanessa Lagesse...
Je ne peux pas parler de cette affaire qui est encore devant la justice et dont je suis un des principaux témoins. Mais je peux vous dire que dès que l’affaire sera terminée, je vais revenir dessus. J’ai suffisamment d’éléments pour en faire un livre entier.

D’où vient l’idée de ce livre et qu’est-ce que vous en attendez ?
L’idée du livre vient de ma femme, qui avait gardé toutes les coupures de presse me concernant. Comme j’ai été battu aux élections de 2014, j’avais beaucoup de temps libre devant moi. J’en ai profité pour mettre de l’ordre dans les coupures de presse et puis pour écrire le livre. Ce que j’attends de ce livre ? Qu’il provoque une prise de conscience, des réactions et poussent les responsables à prendre des décisions pour améliorer le fonctionnement de la police et de la justice à Maurice.