DR SUZANNE CHAZAN-GILLIG, anthropologue : A Maurice, les castes sont toujours un sujet tabou

Notre invitée de ce dimanche est le Dr Suzanne Chazan-Gillig, docteur en anthropologie à Paris V et ayant travaillé dans l’océan Indien. Après des travaux sur la société malgache, elle a passé six ans à Maurice pour des recherches sur le thème « Migrations, échanges et industrialisation dans la mondialisation des marchés ». Dans le cadre de son séjour à Maurice, elle a également coécrit avec le Dr Pavitranand Ramhota un livre sur « L’hindouisme mauricien dans la mondialisation ». Un livre paru en 2009 dont le MGI était un co-commanditaire, mais qui n’a jamais été distribué à Maurice. Dans l’interview qu’elle nous a accordée, le Dr Chazan-Gillig nous résume le contenu du livre et les raisons qui, selon elle, expliquent le fait qu’il n’a pas été distribué à Maurice.

Comment êtes-vous venue à Maurice la première fois ?
J’étais une fonctionnaire de l’Etat français mise à la disposition de l’Etat mauricien et affectée au Mahatma Gandhi Institute sur la base d’une convention de recherche passée entre l’Institut de Recherche pour le Développement de Montpelier et le Mauritius Research Council. Je devais faire la recherche par la recherche, pas de cours théorique, mais un travail sur le terrain. C’est dans le cadre de mon affectation qu’avec une équipe nous avons fait des travaux de recherche pour le livre.

Quelles sont les raisons de votre actuel séjour à Maurice ?
Bien que j’aie 76 ans et que je ne suis pas en bonne santé, je suis revenue à l’île Maurice parce que j’ai une blessure professionnelle. J’ai travaillé pendant six ans chez vous au MGI avec des chercheurs compétents. Nous avons, avec Pavitranand Ramhota, écrit un livre qui est reconnu par la profession et qui a même obtenu un prix. Le livre a été écrit de 2006 et publié en 2009 et les 200 exemplaires destinés à Maurice et envoyés au MGI par l’éditeur n’ont jamais été rendus publics à Maurice. Ce livre qui concerne Maurice est distribué partout, mais pas à Maurice.

Pourquoi n’a-t-il pas été distribué à Maurice ?
Nous avons écrit ce livre en recueillant des témoignages de toutes les castes de la société hindoue en partant du bas vers le haut. Ce livre qui parle des castes et de la réinvention de l’hindouisme à l’île Maurice, n’a aucune position particulière sur les castes. Mais il révèle qu’il y a, à l’intérieur des castes, beaucoup plus de subdivisions qu’on ne le croie et utilise les termes employés par nos témoins. Ce qui nous est reproché, c’est d’avoir tout simplement parlé des castes, un sujet éminemment tabou ici. Je suis avec ce livre la Burton Benedict des années 2000

Qui est Burton Benedict ?
C’était un célèbre anthropologue américain qui a étudié à Harvard et enseigné à Berkeley. Il a, entre autres, fait des recherches sur Maurice et les Seychelles dans les années 1960. Le livre qu’il a consacré à Maurice : « Indians in a Plural Society. A report on Mauritius » et publié en 1962 n’a pas été distribué ici. Plus de cinquante ans après, le livre que j’ai coécrit avec Pavitranand Ramhota, qui parle de l’hindouisme et des castes, subit le même sort.

Est-ce à dire que la société indo-mauricienne qui vit dans le respect, la perpétuation des traditions n’aimerait pas — ou aurait peur — que l’on étudie son fonctionnement au point de refuser de lire les ouvrages écrits sur ce sujet ?
Je pense que si M. Uttam Bissoondoyal était encore là, à la direction du MGI, les choses se seraient passées autrement pour ce livre, qu’il a soutenu. Je crois que le livre n’a pas été distribué, pour ne pas dire censuré, par des administratifs du MGI, en 2009, qui n’avaient pas la qualité intellectuelle nécessaire pour juger de la valeur de ce travail anthropologique. Est-ce qu’il y aurait derrière cette mise à l’écart des groupes de pression socioculturels ? Je ne le sais pas, mais toujours est-il que les deux cents exemplaires envoyés par l’éditeur Karthala n’ont jamais été diffusés. A tel point que les étudiants qui veulent le lire dans le cadre de leurs études doivent le commander directement à l’éditeur (www.karthala.com). Et je vous rappelle que le MGI a investi une somme dans la publication de ce livre. Il faut savoir que ce livre fait partie d’un accord de coopération entre l’IRB et le MGI. Au fil de nos recherches, nous avons été amenés à étudier, par rapport aux données recueillies sur le terrain, l’évolution et le fonctionnement des kalimaye qui ont une très grande importance dans la configuration sociopolitique dans les districts du pays. Pour mieux comprendre cette évolution et son importance, nous avons fait un dossier de l’histoire des élections depuis 1967 jusqu’à l’an 2000 et de l’appartenance castéistes des candidats des grands partis politiques.

Autrement dit, vous avez établi une carte du castéisme politique dans ces élections ?
En quelque sorte. Le Bureau des Statistiques ne fait pas de statistiques sur les communautés. Nous l’avons fait d’autant plus que c’est la réalité de l’organisation sociale de la société hindoue. Nous nous sommes rendu compte que la symbolique des kalimaye s’articulait avec celle, politique, des districts et la stratégie électorale des grands partis nationaux.

Nous savons tous à Maurice que la désignation des candidats aux élections repose sur le castéisme, comme la future йlection partielle de Quatre-Bornes le démontre. Comment est-ce que le docteur en anthropologie que vous êtes explique-t-telle que dans un pays où l’organisation électorale est basée sur le communalisme, on interdise un livre sur ce sujet et qu’on refuse d’en parler ouvertement ?
Ma théorie, qui n’engage que moi, est la suivante : j’ai étudié le passage de la colonie française à l’anglaise à Maurice. Le système français de l’Ancien monde était patrimonial, centraliste, hiérarchique et esclavagiste. Au moment de la colonisation anglaise de Maurice, l’élite a signé le serment d’allégeance à la reine d’Angleterre et on les a appelés « creoles of Mauritius », au sens original du terme, mais dans les documents ils étaient qualifiés d’« Europeans ». Plus tard apparaît le terme « general population » qui ne veut pas dire grand-chose, alors qu’émerge, en même temps, la catégorie « indo-maurician ».

Pourquoi cette appellation ?
C’était pour faire la différence avec les « indentured labourers » qui ont continué à arriver jusqu’à la fin de l’émigration indienne, en 1910. Cette appellation désignait les enfants des laboureurs indiens qui étaient nés dans l’île, par rapport à leurs parents nés en Inde. Certains étaient venus travailler plusieurs fois et on les désignait comme des « old migrants ». Or ces « old migrants » se sont qualifiés comme appartenant à la haute caste des « baboojee maraz ».

Revenons en arrière. Au début de la colonisation anglaise, l’élite locale blanche et de couleur — il y en avait parmi ses membres — était désignée sous l’appellation « creoles of Mauritius », mais « Europeans » sur les documents. Puis il y a les 
« indentured labourers » dont les enfants, nés à Maurice, sont qualifiés d’ « indo mauritian ». Comment qualifiait-on les autres natifs de l’île, ceux qui n’étaient ni blancs ni d’origine indienne ?
Les créoles pauvres, non répertoriés dans une catégorie par les Anglais. Ceux dont on a dit par la suite qu’ils étaient les anciens esclaves émancipés par les lois d’abolition. Avec l’arrivée des Anglais et au moment de l’abolition, l’élite blanche avait perdu de sa puissance et de son éclat. Mais comme elle maîtrisait totalement la culture de la canne et sa transformation en sucre, elle a reconstitué ses lettres de noblesse économique, tout en étant dominée par les Anglais. C’est à ce moment qu’elle s’est fait appeler communauté « franco-mauricienne ». Par ailleurs, les Indo-Mauriciens, soutenus par les lois britanniques, se sont développés et ont pris une importance grandissante dans le pays. Le terme créole a alors désigné ceux qui n’étaient pas libres de couleur — le terme exact est mulâtre, mais on ne l’utilise jamais à Maurice — et les descendants d’esclaves. Pour l’élite, puisque ces hommes qui étaient des esclaves n’ont pas été affranchis par eux, mais par la loi anglaise, elle les considérait toujours comme des esclaves et les traitait comme tels. Vous me demandiez pourquoi la communauté hindoue perpétue des traditions anciennes, tout simplement parce qu’on arrive difficilement à changer les mentalités à Maurice. Les mentalités c’est, comme le terme l’indique, une structure mentale qui a besoin de beaucoup, beaucoup, beaucoup de bouleversements pour être éradiquée. C’est pour cette raison qu’il y a encore aujourd’hui des pratiques encore raciales et castéistes qui empêchent Maurice d’avoir une intégration nationale.

Je crois que ce ne sont pas seulement des hindous conservateurs qui n’aiment pas qu’on fouille dans leur Histoire qui ne doivent pas souhaiter la diffusion de votre livre а Maurice ! Expliquez-moi pourquoi les hindous ont reconstruit à Maurice le systиme castéiste, qui est défavorable à la majorité d’entre eux, puisqu’à Maurice les hautes castes sont minoritaires ?
Pour comprendre la religion hindoue, il faut savoir une chose. D’abord cette religion n’est pas prosélyte et la deuxième chose elle a une capacité de réinvention extraordinaire. D’ailleurs, la réinvention sur le lieu de l’émigration montre sa capacité à intégrer les innovations venues de l’extérieur et à les naturaliser. C’est une société relativement fermée qui absorbe, digère, mais reste ce qu’elle est, ne change pas de structures. Regardez l’Inde, cet énorme continent qui n’a pas d’intégration nationale, où chaque composante culturelle et religieuse veille jalousement à rester ce qu’elle est dans son état ou sa province. Pour revenir à Maurice, il y a eu une réelle réinvention et avec les Blancs chrétiens, qui leur ont donné des bouts de terres, pour ériger leurs autels. Les coolies ont reconstitué la religion hindoue.

Je vous repose la question de départ : pourquoi a-t-on peur de ce qu’il y a dans le livre que vous avez coécrit avec Pavitranand Ramhota pour ne pas le diffuser à Maurice ?
Je vous réponds par une question : pourquoi est-ce qu’une basse caste est aussi contente de son statut qu’une haute caste ?

Je suis incapable de répondre à cette question.
Je vais vous dire : tout simplement parce que dans chaque espace religieux et culturel de la société hindoue, il y a le même mode de fonctionnement, avec des divinités différentes. C’est-à-dire qu’à l’intérieur de la caste se joue une mobilité sociale assez intéressante qui permet aux familles de ne pas avoir le sentiment de rester toujours en bas de la hiérarchie. Il y a, à l’intérieur des castes, des dominances. A l’intérieur, il y a des systèmes de valorisation interne, des jeux de stratégie familiaux qui sont suffisamment importants pour être acceptés. Je reviens à la question de départ : le livre n’a pas été accepté, à mon sens, pour deux raisons. C’est tout d’abord une ou des personnes de l’administration du MGI qui n’aiment pas qu’on parle des castes, surtout des basses castes. Par ailleurs, certaines personnes auraient contesté le livre parce que nous parlons de divinités secondaires et principales. Mais toutes les informations du livre proviennent d’entretiens sur le terrain avec des personnes qui ont expliqué le fonctionnement des kalimaye, des temples et l’importance des divinités. Tout a été fait pour analyser le produit verbal, c’est-à-dire l’entretien, dans les meilleures conditions. Le compagnonnage intellectuel avec Pavitranand Ramhota nous a permis de travailler avec efficacité. Lui de l’intérieur, puisque Mauricien et hindou, et moi de l’extérieur puisque étrangère avec ce que cela suppose de recul. Ce livre n’existerait pas si Pavitranand Ramhota n’avait pas accepté les règles de la recherche en anthropologie et ne s’était pas totalement investi dans ce projet.

Est-ce que vous vous attendiez à ce que le livre soit « rejeté » ou « interdit » à Maurice ?
Non. J’ai fait lire le texte par des collègues, dont des anthropologues avant de le remettre à l’éditeur. Ils l’ont bien accueilli. Je pense que même un non-anthropologue qui ne connaît pas l’hindouisme peut comprendre le contenu du livre. Nous ne nous attendions pas Pavitranand Ramhota et moi à ce que la polémique, pour ne pas dire le rejet du livre, viendrait de la question des castes. Que ce serait le sujet qui fâche dès le départ. Je suis quelque part ravie d’avoir le même traitement que Burton Benedict. Mais j’ai travaillé six ans à Maurice loin de ma famille en France. J’ai travaillé comme une bête avec les chercheurs sur le terrain nuit et jour. Le jour nous faisons les entretiens le soir j’entrais les données sur l’ordinateur et consultions les ouvrages de référence. Nous avons fait un immense travail pour avoir, passez-moi le terme, un coup de pied là où vous savez ! C’est un mépris d’un travail scientifique incompréhensible intellectuellement. Je suis aussi venue à Maurice pour dire cela.

Vous êtes également venue а Maurice pour participer au colloque de l’université de Maurice sur les 50 ans de Maurice. Vous étiez invitée par qui ?
Par personne ! J’ai entendu parler de ce colloque, j’ai écrit pour proposer ma candidature et un thème, « Ethnicité et créolité », j’ai envoyé un résumé qui a été accepté. Je suis venue en payant mon billet et mon hébergement et en apportant une trentaine d’exemplaires du livre, juste au cas où. Au colloque, ça s’est mal passé : j’avais seulement quatorze minutes pour développer mon thème, c’était totalement insuffisant. J’ai dû couper mon sujet en deux pour respecter l’horaire.

Quel était l’argument de votre communication au colloque de l’université ?
Partager mon sentiment sur le terme créole à Maurice qui a plusieurs origines et interprétations. Que veut-on dire exactement quand on utilise le terme « créole » à Maurice ? Mais faute de temps, je n’ai pas pu développer ma théorie.

Vous revenez à Maurice après quatorze ans. Qu’est-ce qui vous frappe, qu’est-ce qui vous choque dans votre domaine de compétence ?
Par rapport à ce que j’ai entendu au colloque, je crois pouvoir dire qu’il y a eu une diminution du niveau universitaire. Les Bissoondoyal, les Reddi, les Chan Low ne sont plus là et on a le sentiment que les universitaires actuels soit non pas eu de bons profs, soit n’ont pas le niveau.

J’entends monter de l’université la clameur suivante : « Son livre n’a pas été distribué par le MGI et elle est venue se venger en critiquant les universitaires ! »
Mais je dis tout de suite que ce qui se passe à Maurice au niveau universitaire n’est pas unique. Je ne suis pas surprise de la baisse de niveau puisque de manière générale, les sciences sociales ont été pratiquement éliminées des universités. Je tiens à dire que je ne suis pas venue me venger et à mon âge je n’ai aucune illusion sur rien et je n’ai pas une attitude revancharde. Je suis blessée pour moi et pour toute l’équipe qui a consacré des années de travail à ce livre qui n’a pas eu de présentation publique, de lancement, de séance de dédicace. C’est un livre qui n’a jamais été lancé, niant ainsi le travail de toute une équipe pendant six ans. C’est ça ma blessure. C’est un travail qui mérite sa place dans les bibliothèques du pays.

Je termine en vous provoquant un peu : est-ce que Maurice peut vivre sans le système des castes, qui n’existe pas officiellement tout en étant rigoureusement pratiqué ?
Je vois mal, pour le moment, la société hindoue ouvrir les portes à d’autres configurations sociales. Pour ma part, je souhaite que l’île Maurice continue à vivre et à se construire en ouvrant toutes grandes ses portes.