Senior Lecturer à la Middlesex University, dans le domaine de la technologie, de l’information et de la communication, le Dr Visham Ramsurrun est un professionnel accompli. Exerçant dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, il jette un regard sur le secteur des TIC qui, dit-il, « peut augmenter sa contribution au Produit intérieur brut du pays ». Ayant plusieurs cordes à son arc, il est également le fondateur de l’Ong Dear Mauritius. Connu dans le monde académique et social, le Dr Visham Ramsurrun pourrait bien, un jour, briguer les suffrages.

Vous êtes Senior Lecturer à la Middlesex University. Quel regard jetez-vous sur le secteur des TIC à Maurice ?

Nous constatons une évolution positive de plusieurs choses dans le pays. Récemment, nous avons lancé le National Innovation Framework pour changer le secteur des TIC. Si nous analysons ce secteur à l’état actuel, nous voyons que sa contribution n’est qu’à 5% du PIB et qu’il emploie environ 23 000 personnes, chiffre que nous essayons d’augmenter. Le National Innovation Framework est un moyen d’atteindre cet objectif. Même s’il y a des efforts qui sont consentis, nous piétinons toujours. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Si nous prenons le Global Innovation Index, nous observons que notre classement baisse. Nous étions dans les 40 premiers en 2014 et, aujourd’hui, nous sommes à la 75e position. S’agissant du Global Competitiveness Index, nous sommes toujours à la 45e place depuis 2014. Sur le Network Readiness Index, nous stagnons toujours. Ces indicateurs nous démontrent que nous n’avons pas réellement fait de progrès. Il y a certaines places où nous avons même régressé. Le gouvernement essaie de prendre des initiatives pour augmenter la croissance de ce secteur à travers l’intelligence artificielle, la Fintech et la Blockchain. Tout ceci est bon mais le seul souci, c’est l’implémentation de ces technologies. Si nous prenons le secteur de l’éducation, où nous avons donné des tablettes, nous observons que cette mesure ne marche pas. Les élèves les utilisent principalement pour des jeux au lieu d’apprendre. Les politiciens ont voulu copier ce qui se fait à l’étranger et le transposer à Maurice. Notre problème, c’est que nous faisons souvent des Statement Projects au lieu de procéder d’abord par un planning de fond. Nous aurions dû, en amont, préparer les enseignants dans l’utilisation des tablettes et préparer les matériels adaptés pour celles-ci. On ne peut gaspiller des fonds. Le National Innovation Framework est une bonne initiative mais il y a des choses de base qui ne se font pas. Si nous faisons des recherches, il nous faut des ressources et des compétences. Les ressources ne veulent pas uniquement dire le “hardware” mais aussi l’accès à l’information où nous stockons les papiers scientifiques. Si nous voulons développer la culture de l’innovation, nous devons donner l’accès à l’information au public. Les idées ne viennent pas uniquement des académiciens mais également du public car leur point de vue n’est pas comme le nôtre. Ainsi, ceux qui veulent innover auront l’occasion de voir qui sont ceux qui ont accompli les mêmes recherches qu’eux.

Quels sont, selon vous, les moyens à adopter pour renverser cette situation ?

Lorsque nous parlons de “hardwares”, et surtout à un moment où nous parlons de l’Internet des Objets, le gouvernement aurait pu négocier avec des pays pour importer des objets qui coûtent cher à un tarif préférentiel. Au niveau des universités, nous aurions pu aider les académiciens dans leur achat de “hardwares” en réduisant les taxes. Nous pouvons donner accès aux matériels de formation au grand public pour nous développer. En fin de compte, il nous faut de la connaissance pour qu’on puisse se développer. Le problème dans le secteur des TIC, c’est que nous avons très peu de personnes compétentes. Lorsque nous analysons le nombre d’étudiants qui s’inscrivent, nous notons qu’en 2017, ils étaient 3 997 élèves mauriciens et étrangers inscrits pour des cours en TIC. Ils sont environ 3 800 par année, ce qui est très faible. Vu ce nombre, cela ne fait pas de sens pour les entreprises de venir s’installer à Maurice. Mais nous pouvons miser sur l’innovation et la qualité. Si nous appliquons cette mesure de donner accès aux ressources et aux matériels de formation, nous allons certainement nous développer. Le secteur des TIC est comparable à une pomme d’amour qui pénètre dans tous les secteurs. Si nous n’avons pas une connaissance des TIC, il sera très difficile de travailler dans n’importe quel domaine. Le ministère des TIC doit pouvoir pénétrer dans tous les autres. Mais nous n’observons pas des initiatives “cross-ministries”. L’informatisation de nos ministères accuse du retard. Prenons le cas du ministère de la Santé, nous attendons toujours. Nous avons beaucoup de retard par rapport aux initiatives que nous aurions dû prendre depuis longtemps. La contribution de 5% au PIB est faible. Nous voulons que ce chiffre augmente à 25%.

Pensez-vous que c’est réalisable ?

Bien sûr que nous pouvons le faire mais nous devons appliquer certaines mesures au plus vite. C’est un secteur qui bouge très vite et, être en compétition, est très difficile, étant donné le nombre de joueurs que nous avons sur le plan international. Si nous ne prenons pas les mesures en ce moment, nous allons continuer à accuser du retard. Nous disons souvent que nos diplômés ne sont pas assez qualifiés. Si nous posons la question sur la Blockchain, combien sont ceux qui connaissent réellement cette technologie ? Beaucoup de diplômés ont entendu parler de la Blockchain mais ne savent pas comment la développer. Nous avons noté une initiative où des formateurs sont formés pour assurer par la suite des cours aux étudiants. C’est une bonne initiative mais nous devons aujourd’hui miser sur la qualité et l’innovation. Nous pouvons démarrer une activité à travers des produits que nous allons développer et les déployer à travers le monde.

Aujourd’hui, nous sommes un “consumer” des TIC et non un exportateur. Alors que le Singapour en exporte malgré sa petite taille. Nous investissons beaucoup dans les TIC mais le retour sur investissement est quasiment nul. Nous publions de beaux “scientific papers” qui restent malheureusement dans les tiroirs. Nous ne pouvons même pas implémenter nos recherches. Nos investissements nous donnent un peu de connaissance sans plus. Il est important de savoir où nous investissons. Lorsque nous le faisons, il faut réfléchir sur le retour des investissements. Combien de projets nous ont réellement donné de l’argent ?

Le gouvernement encourage les élèves à opter pour la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques. Mais nous constatons qu’ils ne sont pas nombreux à le faire.

Ces études sont extrêmement importantes mais nous ne pouvons pas le voir uniquement au niveau secondaire ou tertiaire. Il faut considérer le préprimaire et le primaire. Nous avons commencé certaines initiatives tels le “coding” au niveau primaire, l’interaction avec les robots au niveau préprimaire. Nous devons avoir de telles initiatives à tous les quatre niveaux pour que l’élève, lorsqu’il est en secondaire, puisse continuer dans le domaine des TIC. Si nous apprenons aux enfants la robotique et comment il peut en fabriquer, il sera ainsi incité à se tourner vers la science.

Nous parlons beaucoup de la Blockchain. Pourriez-vous nous donner une explication qui puisse être comprise par tous ?

La Blockchain est une technologie de sécurité. Nous utilisons des techniques de cryptographie pour sécuriser les échanges de données et des transactions. L’avantage de la Blockchain est qu’elle n’est pas contrôlée par une institution. Elle est démocratique et peut être utilisée par n’importe quelle personne sans qu’une autre ait le contrôle suprême. C’est une technologie transparente où nous pouvons observer toutes les transactions sans pouvoir les modifier à notre guise. On peut ajouter des données mais sans pouvoir modifier ce qui a déjà été mis avant. C’est un système auquel nous pouvons faire confiance. On peut lier cette technologie aux services financiers. La Blockchain est un système robuste où il est presque difficile de pouvoir changer les données. La Blockchain ne se limite pas à la finance mais est liée à tous les domaines. Nous devons davantage vulgariser sur cette technologie. Nous pouvons organiser des émissions de télévision en ce sens.

Vous êtes aussi un travailleur social et vous avez même lancé votre Ong. Quel est le but de cette démarche ?

Mes amis et moi organisions de petites fêtes dans des endroits défavorisés pour les enfants. À travers nos visites, nous avons noté des poches de pauvreté extrême. Je ne m’y attendais pas et ne croyais pas que cela existait à Maurice. Je me suis dit qu’on ne peut laisser les gens vivre ainsi. Je peux m’asseoir dans un bureau climatisé mais, de l’autre côté, il y a ceux qui n’ont rien. C’est ce qui m’a poussé à lancer mon Ong. C’est en février 2018 que nous avons formalisé notre groupe pour des actions plus concrètes sur le terrain.

De quelle manière votre Ong est-elle différente des autres ?

Notre objectif est assez vaste. Nous aidons les gens et le pays. Nous ne nous focalisons pas sur les gens pauvres uniquement mais les autres aussi. En ce sens, nous organisons des campagnes de nettoyage, mettons en terre des arbres fruitiers et des arbres comme le fruit à pain, le moringa, le jacquier pour que les gens aient à manger, surtout dans des endroits défavorisés. Nous organisons des activités “d’empowerment” où nous aidons les femmes à être autonomes à travers la culture pour qu’elles puissent reprendre confiance après des moments difficiles.

Vous êtes déjà au service de la population. Pourquoi ne pas vous lancer dans la politique ?

La politique m’intéresse vivement mais il faut avoir cette opportunité pour pouvoir s’y frayer un chemin car souvent ce cercle est fermé. Si nous n’avons pas les contacts, c’est difficile de pouvoir y pénétrer. Souvent, les gens disent que c’est un domaine sale mais la politique n’est pas sale. C’est une fonction noble car nous aidons les gens. Il est très important pour les jeunes de faire de la politique car nous ne pouvons laisser le pays entre les mains des incompétents. En fin de compte, nous nous plaignons car la situation est, en tout temps, la même mais nous ne faisons rien pour la changer. Les jeunes doivent s’intéresser à la politique pour aider à changer la mentalité et rendre ses lettres de noblesse.