DROGUES : Des gosses de 12 ans déjà accros

Gandia, alcool, Brown Sugar, Subutex et drogues synthétiques; ces jeunes de toutes les régions de l'île touchent à tout

Ils réclament pour la énième fois des structures — et pas uniquement des centres d'accueil —, mais aussi de l'écoute et des traitements pour les toxicomanes, notamment les jeunes. C'est l'appel que lancent Ragini Rungen, Danny Philippe et Imran Dhanoo, trois travailleurs sociaux aguerris aux problèmes de la toxicomanie. Le profil des usagers de drogues est sérieusement revu, car ils sont de plus en plus jeunes. « Nos jeunes sont en danger ! », avertissent les travailleurs sociaux. « Ils touchent à tout et nombre d'entre eux sont polytoxicomanes ». C'est-à-dire, qu'ils consomment plusieurs produits en même temps.
« Aucune région de l'île n'est à l'abri. Aucun établissement scolaire n'est épargné. Les drogues ont infiltré tout le pays ! ». Par « drogues », nos interlocuteurs comprennent gandia, produits alcoolisés, mais aussi et surtout, Brown Sugar, Subutex et ce qui est le plus fatal ces dernières années : les nouvelles drogues synthétiques (NDS). La raison de leurs vives inquiétudes vient du fait que des jeunes de 12 ans sont déjà accros aux produits.
Danny Philippe est un travailleur social régulièrement sollicité par divers établissements scolaires du pays, pour animer des sessions d'écoute et de partage avec les jeunes. « Essentiellement, des institutions scolaires privées, car pour ce qui est des écoles et collèges d'État, cela reste toujours hélas ! un circuit très fermé », regrette-t-il. Notre interlocuteur a pourtant reçu beaucoup d'appels des responsables de ces établissements scolaires, qui font part de leurs craintes et appréhensions quand ils voient leurs élèves avoir des comportements bizarres et hors de l'ordinaire.
Même son de cloche de la part de la responsable de Lakaz A/Groupe A de Cassis, Ragini Rungen. « Ce sont les parents qui viennent vers nous. Ils sont paniqués et ont peur », a-t-elle observé. Elle poursuit : « Ils nous disent qu'ils ne reconnaissent plus leur enfant. Que celui-ci a changé de comportement. Qu'il s'enferme dans sa chambre dès qu'il rentre à la maison. Qu'il semble, pour la majeure partie du temps, dans un état second. Que l'enfant ou l'adolescent se comporte comme s'il était possédé ou qu'ils voient des choses, comme des cancrelats qui marchent sur eux ».
Ce sont là essentiellement des comportements des jeunes qui ont consommé des drogues de synthèse. La situation s'est compliquée avec la venue des Nouvelles Drogues de Synthèse (NDS). Depuis 2013, les travailleurs sociaux n'ont eu de cesse de fait part de leurs craintes face à cette drogue bon marché, facile à produire, et donc extrêmement populaire parmi les jeunes. Comme indiqué par les rapports successifs de l'UNODC (United Nations Office on Drugs & Crime) ces dernières années, les principes actifs présents dans les NDS sont innombrables.
Nombre de ces NDS contiennent des produits hallucinogènes. « Ce qui amène les sujets qui les consomment à délirer et faire un peu n'importe quoi », a observé Imran Dhanoo. À Ragini Rungen de poursuivre : « quand ces jeunes redeviennent lucides, et que leurs parents les interrogent, ils ont tout oublié. C'est le vide total. Ils ne se souviennent que des flashes et puis rien… »
Rajeunissement flagrant
De janvier à juin de cette année, au Centre Idrice Goomany (CIG), Plaine-Verte, une dizaine de jeunes mineurs ont été demandeurs de traitements. C'est ce qu'indique son directeur, Imran Dhanoo. Le plus jeune des éléments qui s'est manifesté est âgé de 15 ans. Ragini Rungen compte, elle, un jeune de 14 ans parmi les plus jeunes de ses patients et plusieurs autres âgés de moins de 17 ans. La plus jeune victime qu'a rencontrée Danny Philippe lors d'une de ses interventions dans l'un des établissements du pays, cette semaine, est âgée de 12 ans. Nos interlocuteurs retiennent que ces jeunes consomment plusieurs produits. Gandia et alcools, bien sûr, mais de nombreux jeunes sont polytoxicomanes, étant à la fois accros au Brown Sugar et aux produits synthétiques.
« Nous avons fait état de cette situation lors des ateliers de travail dans le cadre de l'élaboration du nouveau Drug Control Master Plan », expliquent les trois travailleurs sociaux. « Nous espérons que ces demandes ont été prises en considération ». Pour cause : si ces jeunes sont laissés sans encadrement ni traitement adéquats, ils continueront à se droguer et pourront devenir des « life time drug users ».
Outre la curiosité, et la “peer pressure” exercée par leurs amis, ces jeunes touchent aux produits — surtout les drogues synthétiques — parce qu'ils sont très accessibles, moyennant Rs 25 ou Rs 50. « À plusieurs, ils cotisent », relèvent ceux proches du milieu. Pour ce qui est du gandia ou du Brown Sugar, « là, on retombe dans les travers de vols, emprunts, entre autres », ajoutent-ils.


Différentes structures requises
Cela fait des lustres que les travailleurs sociaux réclament des structures appropriées et adéquates pour les jeunes victimes des drogues. Désormais, vu l'ampleur qu'a pris le problème, ce n'est pas une, mais plusieurs structures qu'il faut mettre en place. Danny Philippe est d'avis qu'au sein des établissements scolaires, d'une part, il faut « une structure d'écoute et de “counselling” ». Mais aussi un endroit où si les jeunes sont pris de malaises, ils peuvent recevoir les premiers soins.
Au sein de la communauté, le travailleur social estime qu'il faudrait des plateformes où les jeunes se sentiront en confiance pour venir demander des informations et de l'aide. Car, à la base, le manque d'informations est un des facteurs qui les pousse vers les drogues. Ragini Rungen fait remarquer que « la recherche de sensations fortes, comme faire la tyrolienne, c'est à l'âge de l'adolescence qu'on le fait ». De même, « ces jeunes sont attirés par les drogues et les produits illicites parce qu'ils sont censés leur fournir des sensations extrêmes ». Mais une fois qu'ils se sont fait avoir et sont tombés dans le piège, « c'est à nous de les en extraire ».


Holistic Approach

À ce stade, déplore Ragini Rungen, il n'existe aucun programme de prévention pour les jeunes. Soutenue par les deux autres travailleurs sociaux, la responsable de Lakaz A/Groupe A de Cassis se remémore qu'il y a quelques années, « nous avions au sein du ministère de la Sécurité sociale, qui était alors sous la responsabilité de Sam Lauthan, un organisme la National Prevention Unit (NPU) ». Or, quand celle-ci a été démantelée, il n'y a plus eu de travail de longue haleine et de manière continue qui a été entrepris auprès des jeunes. Ceux-ci sont dès lors sans repères. « Ils peuvent être d'excellents musiciens, des artistes hors pair, des intellectuels ou autres, mais quand on en vient aux valeurs, ils n'ont rien à quoi s'accrocher : ni religion, ni sports, ni disciplines artistiques », relève Ragini Rungen. « C'est comme cela qu'ils deviennent des proies faciles pour les trafiquants ». Les travailleurs sociaux sont unanimes à réclamer des programmes de prévention réguliers et continus, qui prônent une “holistic approach”. Car « il ne s'agit pas que de leur parler de drogues, il faut les préparer à la vie ».