JOSEPH CARDELLA

Qu’est-ce qui explique que ce que l’on appelle improprement la « théorie du genre » fasse énormément peur dans certains pays, et en particulier en France ? Conservateurs de tout poil, religieux obtus, moralistes apeurés, cette fameuse « théorie » fait couler beaucoup d’encre, et même certaines féministes s’en méfient. Cette manière de concevoir les rapports entre les « sexes » est toujours encore au cœur des débats, plus souvent pour la dénigrer, mais sans toutefois forcément la connaître.

Mâle/femelle

Il nous semble encore aujourd’hui plus qu’évident qu’il existe chez une immense partie des animaux des mâles et des femelles, et que dans l’espèce humaine il existe des individus de sexe mâle et femelle. Nous avons catégorisé les animaux comme nous, et cette dichotomie ou dualité s’est aussi chargé, avec le temps, de beaucoup de symbolique. La fonction sociale des sexes s’est mise en place au fur et à mesure dans la préhistoire. Et bien sûr dans toutes les sociétés, que l’on naisse homme ou femme, le rôle qui nous est imparti n’est pas du tout le même, et la place qui est faite à l’un ou l’autre dans la société n’est pas aussi la même. Pour aller vite, la fonction biologique féminine de mettre au monde des individus de la même espèce semble avoir donné à la femme le rôle « naturel » d’engendrer et de s’occuper par là même des enfants et, dans la lancée, s’occuper de la maison, ainsi que de l’éducation. Tout cela semble évident, comme semble tout aussi évident que la lune et le soleil sont au-dessus de la terre, et qu’elles seront toujours là. Or, l’astrophysique nous apprend que ces astres sont voués à disparaître, et que la célèbre expression « tout a une fin » s’applique aussi à ce qui avait symbole d’éternité : le système solaire, et à plus grande échelle. Homme et femme comme socle éternel sont donc mis à mal.

Frida Kahlo, Autoportrait, 1926

Le biologique et le social

Même si depuis « la nuit des temps » les hommes sont hommes et les femmes sont des femmes, il n’en est pas ainsi. Non seulement les « sexes » ont une histoire, mais les fonctions sociales des sexes ont évolué dans les différentes sociétés humaines. Le fait qu’un individu naisse avec des organes génitaux mâles ou femelles ne le prédestine pas tout « naturellement » à être homme ou femme. Ce qui va vraiment le définir, c’est le contexte social et culturel dans lequel il baigne et qui vont se combiner à sa volonté de se construire comme « homme » ou « femme » : ces deux identités sexuelles vont faire qu’un individu va se définir comme homme ou comme femme, ou bien comme ne faisant partie d’aucun des deux, même si les deux genres (masculin et féminin) semblent être une sorte de « socle » autour duquel semblent tourner les autres genres. Pour être plus clair, on entend par genre le sexe social et culturel, c’est-à-dire l’ensemble des représentations et des pratiques qui établissent le masculin et le féminin dans un rapport de domination. Alors que le sexe est l’ensemble des caractéristiques biologiques, héréditaires et génétiques qui organisent les individus en deux catégories : mâle et femelle. Une personne née de sexe masculin et qui ne se sent pas faire partie du rôle social que l’on donne aux hommes, et qui va plutôt se sentir et se vivre comme appartenant au genre féminin, va, d’une certaine manière, dépasser son genre premier, et de ce fait il va « transcender » le genre social auquel il était censé faire partie : ceci se dit en anglais « transgender » (« transgenre »). 

Gender studies

Les « gender studies », que l’on a traduit improprement en français par « théorie du genre », n’est pas une théorie ficelée une bonne fois pour toutes et qui demande que tout le monde s’y soumette aveuglément. Cette manière d’envisager les rapports entre deux grandes catégories de population classée « traditionnellement » comme « homme » et « femme » a le mérite de nous faire réfléchir sur les rapports complexes et les pratiques sociales de domination entre « hommes » et « femmes ». Mais ne nous y trompons pas, le fait que le genre soit une construction sociale et culturelle n’est pas quelque chose de tout à fait nouveau dans les sciences sociales et la philosophie, car en ce qui concerne l’ethnicité, les mêmes logiques et dynamiques sont en jeu aussi. Les groupes ethniques ne sont pas fixés et essentialisés une bonne fois pour toutes, mais ils se construisent et se vivent en fonction des rapports de domination d’un groupe sur l’autre et des interactions d’un groupe à l’autre et interindividuels. Encore jusque dans les années 70, on faisait une différence problématique entre homme et femme, mettant l’homme du côté de la culture et la femme du côté de la nature (par sa fonction reproductrice), ce qui revient à dire que l’on naît femme et que l’on devient homme. Or la fameuse formule de Simone de Beauvoir vient remettre les pendules à l’heure en mettant la femme au même niveau que l’homme : « On ne naît pas femme : on le devient ». Ce sont les hommes, parce qu’ils sont dominants, qui produisent l’idéologie d’un sexe supérieur à l’autre, et qui, de ce fait, justifient leur domination sur « le deuxième sexe », position seconde, donc inférieure. Prendre conscience de cette idéologie, c’est remettre l’homme à sa place, à savoir l’égal de la femme. On pourrait à peine parodier en disant que la femme est un homme… comme un autre.

Sexe vs. genre

Cette opposition faite entre le sexe (comme donnée naturelle) et le genre (comme construction sociale et culturelle) va être aussi remise en cause par des études au début des années 90 et montre qu’autant le « sexe » que le « genre » sont des construits sociaux.  Se basant sur les écrits de différents philosophes et médecins (Aristote, Galien) cette étude montre qu’il y avait une conception d’un sexe unique, et que les différences entre hommes et femmes étaient minimes. Les organes sexuels de la femme sont à l’intérieur du corps, ceux des hommes à l’extérieur. La femme, quand même, est vue comme un « moindre mal », mais la différence n’est pas essentielle. On peut dire donc que les organes font partie d’un ordre cosmique et universel plus vaste, et que c’est le genre masculin ou féminin qui définit le sexe. Le corps féminin n’est qu’une version amoindrie et moins parfaite du corps-modèle qu’est celui de l’homme. Mais attention, lorsque l’on parle de genre ici, on ne parle pas de construction sociale, mais plutôt d’une « inscription » dans la nature du masculin et du féminin. C’est au siècle des Lumières que l’on voit apparaître une essentialisation des différences entre homme et femme, et l’on passe de différences de degrés à des différences de nature ou d’espèce. Le genre va se biologiser, et la différence entre homme et femme n’est plus anecdotique et secondaire, mais biologique. Et, paradoxalement, cette différence biologique va mettre en place une séparation politique, culturelle et morale. Il n’y a plus un même genre humain avec, en second plan, une différence anatomique, mais deux sexes, deux « univers » différents. On parle même de différence « incommensurable », d’une sorte d’abyme entre le « premier » et le « deuxième » sexe[1].

San Giovanni Battista (Saint-Jean Baptiste)
de Leonardo da Vinci(1508-1513)

La discrimination scientifique 

Cette nouvelle conception des sexes apparue au XVIIIe siècle envisage la femme comme étant passive, par sa nature anatomique, et de ce fait, son corps peut ignorer le désir. Rousseau va même jusqu’à dire que cette passivité naturelle l’empêche d’assumer des responsabilités civiques, et que les femmes ne sont pas « faites » pour la politique. C’est à partir de cette distinction « essentielle » entre les sexes que les premières féministes, au siècle suivant, vont réagir en donnant aux femmes des « qualités » que n’ont pas les hommes (préjugé toujours présent aujourd’hui). La justice fait partie des qualités féminines, car les femmes sont moins égoïstes et moins avides de pouvoir, et leur force intérieure ne leur permette pas d’opprimer les autres comme les hommes le font. La politique faite par les femmes serait un monde en paix, celle faite par les hommes un monde en guerre. En fait, on peut voir que cette conception des sexes peut amener deux discours politiques opposés, mais qui reposent sur les mêmes bases : la différence biologique des sexes comme construction de la différence reposant sur le biologique et le naturel. Dès que la discrimination tente de se justifier, on est en droit de faire la chasse aux préjugés et aux idées préconçues en montrant leur caractère construit et dynamique. Ils sont, de fait, tenaces et ont comme corollaires d’être performatifs : c’est parce qu’on considère que les femmes ne sont pas aptes à faire ceci ou cela qu’on va les écarter. C’est toute la force du préjugé qui, justement, lorsque nous l’employons, nous ne savons pas que c’est un préjugé et nous pensons plutôt qu’il est une connaissance solide.

[1] Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident (1992)