DU 18 AOÛT AU 14 OCTOBRE : Serge Constantin, un trésor national à redécouvrir

L'artiste à son œuvre, dans les moments de détente du Groupe du samedi, à Port-Louis

« Les couleurs du monde », l'exposition consacrée à la vie et à l'œuvre de Serge Constantin, ouvre ses portes au public aujourd'hui. À l'instar de l'éclectisme du peintre-scénographe, cet événement se caractérise par une palette variée de supports et contenus, et s'accompagne d'un site web dédié ainsi qu'au-delà de la biographie, d'un catalogue particulièrement complet. Officiellement lancée hier soir dans l'espace rénové et aménagé en galerie du Plaza, cette rétrospective, conçue par Philippe Piguet et documentée par Bernard Lehembre, inaugure une série d'autres rendez-vous ainsi que la diffusion de documents audiovisuels et numériques, qui combleront 17 ans de silence sur une œuvre, à considérer désormais comme un trésor national dans l'histoire en marche de notre patrimoine artistique.

David Constantin expliquait, lors d'une conférence de presse donnée la semaine dernière, que la démarche ayant permis d'aboutir à cette floraison d'événements autour de l'œuvre de Serge Constantin, a en fait été décidée au lendemain de sa disparition en 1998. Le premier signe annonciateur de cette volonté de mieux faire connaître l'œuvre de cet artiste majeur de la deuxième moitié du XXe siècle mauricien s'est concrétisé à travers un livre d'André Decotter publié en 2000 sous le titre L'art multiple de Serge Constantin, accompagné d'une exposition à l'Alliance française. Le public scolaire a aussi eu le privilège de bénéficier du seul documentaire audiovisuel qui lui a été consacré de son vivant, Serge Constantin, scénographe, artiste-peintre…, qui a été réalisé en 1995 par Christian Béguinet, Vassen Moonesamy et Gopalen Chellapermal pour le Mauritius College of the Air (MCA). Réalisé dans le cadre d'une coopération avec La Réunion, ce document fait d'ailleurs partie du fonds à la disposition de tout le monde enseignant français, du CNDP, le Centre national de documentation pédagogique.
Mais tout au long de ces 17 dernières années, un travail souterrain a été mené par les enfants du peintre, à la fois pour recenser et classer le fonds Constantin et commencer à inventorier des tableaux éparpillés dans le pays et à l'extérieur, puis trouver des financements et des compétences, aptes à documenter ce projet, retracer la biographie et mener le travail d'analyse nécessaire, pour assurer une transmission solide et structurée au public le plus large. Comme le dit sur un ton goguenard David Constantin, notre première préoccupation a été de récupérer 50 ans de vie accumulée dans « le fatras monstrueux » de l'atelier du Plaza, que son père appelait non sans humour « sa deuxième chambre », tant il y vivait de longues journées. Ce lieu n'était en effet pas seulement dédié à la conception et la confection des décors que le scénographe réalisait pour le théâtre, mais aussi à ses propres créations et aux cours de dessin qu'il donnait à ses jeunes et moins jeunes élèves.
« Nous voulions créer un événement exigeant car nous ne pouvions pas faire ce travail sans respecter l'exigence qu'il avait lui-même. Je pense que beaucoup de gens du monde du spectacle par exemple se souviennent de ses colères tonitruantes pour le moindre petit clou de travers », expliquait David Constantin lors d'une conférence de presse la semaine dernière. Rachel et David Constantin ont dans un premier temps fait appel à Bernard Lehembre et Barbara Luc en 2012 pour mener un travail de recensement et de classement de l'œuvre, dans le prolongement des recherches qu'ils avaient déjà entreprises sur Hervé Masson, puis pour les besoins d'un livre d'histoire de l'art mauricien commandé par l'ancien gouvernement, qui n'a cependant jamais été publié.
Plus récemment, les enfants Constantin ont reçu, à travers l'IFM, l'appui du fameux critique d'art français, Philippe Piguet, qui assure le commissariat de la rétrospective et de l'exposition qui suit sur les estampes : « Nous tenions à avoir ce regard externe, poursuit David, avec le recul nécessaire sur l'œuvre de Serge Constantin, pour pouvoir la relier aux différents courants artistiques contemporains à l'œuvre à son époque. » S'il est incollable sur l'impressionnisme, Philippe Piguet a surtout bâti sa carrière sur sa connaissance des courants d'art contemporain. Aussi son travail ambitionne-t-il d'inscrire l'œuvre de Serge Constantin dans l'histoire de l'art en marche jusqu'à nos jours, et donc de ne pas seulement la cantonner à l'histoire artistique passée de Maurice. Rachel Constantin affirme que ce travail ne devait pas être réduit à une simple démarche mémorielle, si ce n'est nostalgique, afin de saisir la modernité qui préexiste dans l'œuvre d'un artiste, qui s'est jusqu'à la fin de sa vie, tenu en alerte sur les nouveaux courants de la création contemporaine.

Modernité et universalité

« Je ne connaissais pas plus Serge Constantin que l'île Maurice il y a seulement trois ans, avoue Philippe Piguet. Et j'y ai trouvé une matière passionnante, généreuse mais aussi talentueuse… » Le commissaire a observé les milliers de dessins, aquarelles, huiles et autres esquisses du peintre, pour en extraire une sélection d'environ 185 œuvres, emblématiques de sa création et de l'histoire dans laquelle elles s'inscrivent. « Nous avons aussi dû faire cette sélection en fonction de leur état de conservation », précisait-il toujours à la conférence de presse. Les plus anciens travaux sont en effet restés accumulés pendant de longues années dans le fatras de l'atelier, y subissant l'humidité et les ravageurs. Après la disparition de l'artiste, les enfants ont pu les entreposer dans la maison familiale à Belle Étoile avec un soin, qui n'est pas tout à fait idéal mais meilleur qu'à l'arrière du Plaza.
L'exposition, ouverte aujourd'hui au public, montre comme l'explique Philippe Piguet : « Une œuvre identifiable à l'île Maurice, par un paysage, un site ou même un animal, et en même temps la façon dont l'artiste a procédé à une transcendance vers l'universel. Nous pouvons dire en effet que Serge Constantin est un artiste mauricien universel, au même titre que l'ont été d'autres artistes tels que Matisse, Cézanne ou Monnet, notamment en ce sens qu'ils se sont nourris des grands courants et des expressions artistiques internationaux. »
Ce trait « universel » est souligné par le titre de l'événement, « Les couleurs du monde ». Philippe Piguet a également voulu mettre en exergue la capacité de Serge Constantin « à nous éveiller à l'émerveillement », ce qu'il faisait notamment en formant les plus jeunes. Le critique d'art a conclu son adresse aux journalistes sur al nécessité de pérenniser ce patrimoine artistique par un musée : « Il faudra tout de même qu'un jour Maurice se donne les moyens d'un musée national ! Et Serge Constantin y aura toute sa place. Il faut en effet le considérer comme un trésor national ! »
« Les couleurs du monde » s'articule autour d'un peu plus de 103 œuvres. Cette rétrospective commence par une sorte de prologue biographique préparé par Bernard Lehembre qui présente à la fois le peintre et le scénographe. Une première salle propose ensuite une sorte de résumé de sa création qui invite « à saisir d'un bloc toutes les directions que son œuvre engage », tandis que les salles suivantes abordent les différents thèmes saillants qui la caractérisent, à savoir le paysage, la nature morte, la figure, le théâtre et la littérature, le voyage, l'estampe et Port-Louis.
« Nous n'avons pas raisonné de manière chronologique pour une raison essentielle qui est que peu de travaux sont datés. On peut éventuellement en situer certains, mais je ne peux travailler autrement qu'à partir de faits concrets et avérés. » L'essentiel de ces trésors vient du fonds Serge Constantin réuni par la famille, tandis que certains autres ont été prêtés par des collectionneurs. La visite se conclut par la projection vidéo du documentaire évoqué plus haut, qui présente en vingt-cinq minutes cet homme fluet à la personnalité bien trempée, et bien sûr les différentes facettes de son art.