L.JOYCE VEERASAMY

Il n’imaginait pas qu’un matin il se retrouverait parmi ceux qui croisaient chaque jour son chemin. Le regard perdu, il marche dans la rue sans savoir où il va. Il cherche à comprendre comment il en est arrivé là; à devoir tendre la main pour un petit morceau de pain; à devoir trouver un abri pour passer la nuit. Pourtant, lui aussi avait un foyer, une vie, un passé. Aujourd’hui, il ne lui reste que ses souvenirs et son chagrin.

À 36 ans, Jerry a l’apparence de Monsieur Tout-le-Monde. Le jour, il se fond dans la foule et passe inaperçu dans le brouhaha de Curepipe alors que, à la nuit tombée, il se transforme en Sans domicile fixe. L’indifférence et la stigmatisation font partie du quotidien de cet ex-habitant des faubourgs de Quatre-Bornes.

Il est 18h30. Dans le froid glacial de Curepipe, je rencontre Jerry, un peu timide à se confier, sur les marches de l’Hôtel de Ville. Je l’invite donc à prendre un café bon marché, histoire de causer, de le mettre à l’aise et de se réchauffer.

Un peu plus détendu, il me fait le récit de son calvaire. Ex-toxicomane, Jerry est aujourd’hui SDF.

Les abribus, l’Arcade Jan Palach et les maisons abandonnées, il les connaît presque tous car ceux-ci lui servent de tanière pour se protéger du froid hivernal qui règne sur la Ville Lumière. Il me raconte donc sa descente aux enfers et comment il s’est retrouvé, du jour au lendemain, à dormir à la belle étoile.

Il y a quelques années, le jeune musicien et chanteur est arrêté par la Brigade de Stupéfiants pour trafic de Subutex alors qu’il ‘dealait’ dans son quartier. La justice prononcera une sentence de sept ans de prison ferme.

Après avoir purgé sa peine d’emprisonnement, Jerry croyait qu’il avait payé sa dette envers la société et qu’il pourrait enfin refaire sa vie. Toutefois, il a vite déchanté.

Sans soutien familial et sans certificat de bonne vie et mœurs, il réalisera très vite que la société n’est pas prête à lui accorder une seconde chance. Même s’il multiplie les démarches afin de se faire embaucher, toutes ses tentatives demeureront vaines.

Sans le sou et affamé, le jeune homme n’a d’autre choix que de replonger dans le trafic pour pouvoir manger à sa faim. Mais son envie de s’en sortir reprendra le dessus, ce qui le force à mettre un point d’honneur à changer de vie et à ne plus tremper dans le trafic. Il n’est même plus sous traitement à la méthadone.

C’est ainsi que du jour au lendemain, avec quelques vêtements de rechange, Jerry décide de fuir cette cité, où la drogue dure et celle de synthèse font rage.

Tout comme la chanson Mo Kosmar, Jerry nous confie que son cauchemar à lui débute chaque fin d’après-midi, et ce jusqu’à la nuit tombée, ne sachant pas de quoi sa nuit dans le froid de Curepipe sera faite. Les rongeurs, qui partagent avec lui ces abris de fortune, sont ses seuls compagnons. En de rares occasions, des passants, touchés par sa situation et son histoire, lui offrent de quoi atténuer sa faim. Et depuis peu, quelques amis l’accompagnent et l’aident à vivre sa passion, la musique. Jerry me confie qu’il se sent mal à l’aise face à cette situation.

Féru de chants et doté d’une magnifique voix, Jerry avait pourtant tout pour briller dans le monde musical. Il nous explique toutefois que ce sont ses mauvaises fréquentations et un manque d’encadrement qui lui vaudront d’atterrir dans l’univers carcéral.

Qu’en est-il de la vie d’un détenu après la prison ? Y a-t-il vraiment une réinsertion dans la société et un suivi comme l’on insinue souvent dans les discours ? Selon lui, théoriquement on nous laisse croire que tel est le cas mais, dans la pratique, la réalité est tout autre. Des Jerry, il en existe des centaines, voire davantage dans les rues de Maurice mais à défaut d’un recensement adéquat, effectué par les autorités concernées, ces SDF sont laissés à leurs propres sorts.

 Au fil de notre conservation, je comprends très vite que Jerry n’attend pas qu’on ait pitié de lui. Bien au contraire, tout ce qu’il demande, c’est une oreille attentive, un peu de générosité et, par-dessus tout, qu’on le reconnaisse à sa juste valeur, c’est-à-dire comme une personne qui a déjà payé sa dette envers la société et qui mérite une deuxième chance.

Alors que nos décideurs politiques font état de Smart City et de Metro Express dans leurs beaux discours, que fait le gouvernement pour venir en aide aux SDF et aux ex-détenus ? Ces derniers n’ont-ils pas droit à une deuxième chance ? Un recensement a-t-il été fait à Maurice pour connaître le nombre exact de SDF ?

Les autorités, pour une raison qui leur est propre, semblent faire la sourde oreille. Et pourtant, Jerry n’a besoin que d’un peu de chaleur humaine, de compassion, d’un toit, de nourriture et d’une guitare. Entre-temps, des milliers de SDF continuent leur errance sans lendemain.