Nous sommes tellement habitués aux banians qui abondaient à Maurice avant le développement urbain et routier, ou encore aux plantes d’appartements de la même famille que sont les Ficus et autres caoutchoucs, que nous n’imaginons guère que certaines des variétés appartenant à ce genre puissent être rares… Et pourtant, il existe cinq Ficus indigènes aux Mascareignes, certains étant communs et d’autres particulièrement rares si ce n’est très menacés, comme le Ficus densifolia ou grand affouche à Maurice, dont il est question ici.
Le ficus, ou figuier par extension, est sur le plan symbolique un des arbres les plus riches et universels dans l’histoire de l’humanité. Ainsi le banian originaire de l’Asie du Sud-est, appelé Ficus benghalensis par les scientifiques, était-il l’arbre mythique sous lequel Bouddha a passé de longues années, absorbé dans de profondes méditations. S’il est aussi un merveilleux jouet géant pour les enfants, n’oublions pas non plus son statut d’arbre à palabres dans de nombreux pays africains.
Son cousin, le figuier aux fruits comestibles, cultivé depuis la nuit des temps dans les pays du bassin méditerranéen, est considéré dans le Coran comme un arbre offrant un aliment sain et utile au même titre que l’olivier. Dans la tradition juive, la figue est le véritable fruit défendu, et non pas la pomme, tandis que dans l’Ancien Testament, Adam et Ève cachent leur nudité après avoir été bannis du paradis non pas avec une feuille de vigne, mais avec une feuille de figuier… Ces nombreuses références, comme celle du figuier stérile du Nouveau Testament, font échos aussi à la diversité des quelque mille espèces que regroupe le genre des Ficus.
Deux raretés…
Plus près de nous et dans une approche plus concrète, les écologistes du MSIRI et de l’Université de Maurice, Claudia Baider et Vincent Florens, ont rappelé dans une note récapitulative que sur les cinq espèces de figuiers indigènes à Maurice, deux sont relativement communes et répandues sur trois îles des Mascareignes. L’affouche rouge (Ficus rubra) et l’affouche bâtard (Ficus reflexa) sont présents à Maurice et aux Seychelles, ainsi qu’à Aldabra pour le premier et à Madagascar pour le second. Trois autres espèces sont endémiques de Maurice et de La Réunion : le Ficus mauritiana ou figuier sauvage, le Ficus laterifolia ou figuier blanc, et le Ficus densifolia ou grand affouche. Les deux derniers ont été rares pendant longtemps à Maurice…
Décrit pour la première fois en 1867 à partir d’un échantillon prélevé à La Réunion, ce grand affouche (Ficus densifolia) est presque commun dans l’île soeur, présent entre 300 et 1 200 m d’altitude, particulièrement abondant dans la forêt de Makes jusqu’à la Plaine d’affouches ! À Maurice, cette espèce a été localisée en 1938 alors qu’environ 85 % de la forêt mauricienne avait déjà été détruite. Cet unique pied poussait dans les hautes terres de Pétrin dans une aire couverte de végétation marécageuse indigène. Bien qu’il fut le seul spécimen connu de cette espèce à Maurice, cet arbre isolé de trois mètres de haut a été abattu en 1968 pour faire place à une plantation de pin.
Un rescapé…
Trente ans après, un autre spécimen plus grand a été trouvé au cours d’une campagne de prospection en vue de l’élargissement de la route de Wooton, près de Curepipe. Et malgré les mises en garde des botanistes, il a été décidé de l’abattre, les autorités ayant prélevé 300 boutures qui ont cependant toutes crevées par la suite ! Le dernier exemplaire connu de Ficus densifolia ayant ainsi été détruit, l’espèce était alors considérée comme éteinte.
Heureusement, en janvier 2006, Claudia Baider et Vincent Florens en ont trouvé un troisième pied dans une portion de forêt indigène, envahie cependant par des plantes exotiques. Cet arbre atteignait alors les neuf mètres de haut avec un tronc particulièrement massif et deux branches principales de 37 et 48 cm de diamètre surmontées d’une large couronne de feuillage bien dense !
Ce grand rescapé se trouve à plus de 550 m d’altitude recevant des précipitations annuelles de plus de 2 600 mm. Bien qu’il soit situé dans le parc national des Gorges de Rivière-Noire, il n’est pas pour autant hors de danger car il a poussé à quelques mètres de la route qui relie Chamarel et Plaine-Champagne, voie régulièrement élargie par endroit pour les sacro-saints besoins de la circulation. En regard des critères de l’IUCN, cette espèce devrait donc être considérée comme en danger critique à Maurice.
Quatre sujets d’espoir
Les ficus constituent un composant fondamental de la forêt tropicale, étant essentiels pour les frugivores, à tel point que certains auteurs considèrent ce genre comme la clé de voûte de beaucoup d’espèces. Soucieux de leur diversité indigène à Maurice, Vincent Florens et Claudia Baider ont proposé un programme de réhabilitation, de protection et même de plantation pour le Ficus densifolia qui apporterait ainsi le soutien nécessaire aux communautés d’oiseaux qui se nourrissent de leurs fruits. Leur relative abondance à La Réunion ne doit en effet pas nous empêcher de tout entreprendre pour épargner leur disparition ici.
Nos deux écologistes ont pu assister à la maturation des fruits de cet arbre pollinisé par une guêpe minuscule (voir encadré). Les graines ainsi récoltées ont donné lieu aux récentes toutes premières germinations observées de l’espèce à Maurice. Plusieurs plantes ont d’ailleurs été remises au National Parks and Conservation Service. Après la découverte d’un double exemplaire de Vincent Florens et Claudia Baider, Kersley Pynee du Mauritius Herbarium et Mario Allet du National Parks and Conservation Service, ont eux aussi trouvé et inventorié un spécimen de cette espèce, ce qui porte leur nombre connu à quatre arbres naturels aujourd’hui : une situation critique mais pas encore désespérée.
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L’arbre qui aimait les guêpes
Les ficus présentent la caractéristique d’être pollinisés grâce à l’intervention d’une guêpe minuscule, de quelques millimètres, du genre des Agaonidae, un hyménoptère qui appartient à la famille des Chalcidoidea dont la caractéristique commune est de manger et polliniser les plantes… Comptant quelques 357 espèces décrites, ces Agaonidae sont toujours associées aux ficus, en étant souvent les pollinisateurs exclusifs. L’arbre et la guêpe sont alors tellement dépendants que les scientifiques parlent du mutualisme des deux espèces.
Compte tenu de la rareté du Ficus densifolia à Maurice, les guêpes qui le pollinisent restent à étudier, et les scientifiques se demandent comment elles survivent… « Plusieurs hypothèses à étudier sont envisagées, nous explique Vincent Florens. Soit il existe plus de Ficus densifolia que nous ne le croyons, des figuiers cachés en quelque sorte, soit ces guêpes dont les cousines du continent africain peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres, fréquentent à la fois les ficus présents à la Réunion et à Maurice, considérant ces arbres comme faisant partie du même territoire. Comme elles semblent s’orienter à l’odorat, nous nous demandons cependant si la mer qui sépare les deux îles ne constitue pas un obstacle. » Autre caractéristique de ces petits insectes, la femelle pond ses oeufs dans la figue, tandis que mâle aveugle et aux ailes atrophiées ou inexistantes, y percera un trou avant de mourir, qui permettra cependant aux femelles de s’échapper et voler de leurs propres ailes.