ÉCOLOGIE: Sauver le « Pandanus pyramidalis » de Rivière-des-Anguilles

Le tout premier « Pandanus pyramidalis », trouvé à Rivière-des-Anguilles en mai 2010, est partiellement recouvert d’une liane exotique qui lui vole sa lumière et l’étouffe (© Claudia Baider & Vincent Florens)

Le « Pandanus pyramidalis » allait être considéré comme éteint lorsque les spécialistes en ont retrouvé une population – avec des mâles, des femelles et de très jeunes plants –, une quinzaine d’années après la mort du dernier plant connu. Avant que le futur réservoir de Rivière-des-Anguilles n’inonde le site, il faudra alors consentir à l’effort nécessaire pour ne pas détruire cette espèce unique au monde. Il s’agit par exemple de transférer ces arbres en amont du barrage dans un endroit qui présente les même caractéristiques, ou de recréer et restaurer des habitats propices. Au même titre que la construction du barrage, le projet peut lui aussi constituer une formidable aventure.
Avec ses drupes biens spécifiques et sa forme générale en pyramide, le Pandanus pyramidalis semblait avoir irrémédiablement tiré sa révérence lorsque le dernier pied connu est mort vers 1995 à la grotte Bonnefin à Curepipe. Les spécialistes de l’écologie avaient auparavant suivi impuissant le déclin programmé et irrémédiable de ce groupe de douze pieds tous femelles. Aussi commençaient-ils à considérer ce vacoas endémique comme une espèce éteinte, quand l’étude d’impact réalisée en 2010 en vue de la construction du barrage de Rivière--des-Anguilles a fait renaître l’espoir.
Réalisé par Vincent Florens, cette partie de l’Environment Impact Assessment (EIA) consacrée à l’écologie, la faune et la flore, a en effet permis de découvrir, entre autres, dix-sept pieds adultes de Pandanus pyramidalis ainsi qu’un bon millier de plantes juvéniles, tous situés aux abords de la rivière, dans une zone relativement pentue et particulièrement humide. Même si la biodiversité n’est haute sur ce site que dans certaines parcelles de terrain, la présence de cette espèce endémique de Maurice lui donnait soudain une certaine valeur écologique et patrimoniale.
Le biologiste de l’université a ensuite mené un travail de suivi et d’observation de ces précieux vacoas en collaboration avec Claudia Baider, la responsable du Mauritius Herbarium (MSIRI), dans le cadre de leurs responsabilités habituelles. Leurs investigations ont permis notamment de mieux connaître l’écologie de la plante, particulièrement ses conditions de germination et de reproduction. À Rivière-des-Anguilles, ce vacoas ainsi que son cousin plus commun le Pandanus eydouxia se régénèrent, semble-t-il, sans trop de difficultés.
L’ironie du sort
L’observation scientifique de ces arbres, des plantules et semis naturels a permis de définir précisément les conditions idéales de reproduction, par exemple, ce que Vincent Florens appelle « les microsites de germination ». Nos interlocuteurs ont été intrigués par certaines caractéristiques de cet habitat telles que la présence de minuscules rivulets qui arrosent la colonie à ses pieds. Aussi est-il possible que cette humidité constante permette aux drupes d’atteindre le degré de pourrissement nécessaire pour que la gangue en libère un germe…
Cette découverte a aussi permis au National Park and Conservation Service et au MSIRI de recueillir quelques plants qui ont été mis en culture dans leurs serres et arboretum respectifs. Les pauvres douze pieds femelles qui restaient à Curepipe et l’unique pied qui poussait au bord d’une rivière à La Marie n’avaient pu donner des graines qui germent. Ces spécimens avaient été suivis pendant plusieurs décennies sans que l’on puisse donc réussir à obtenir des plantules. Il est possible que leurs fruits aient été issus de fleurs non fertilisées, vu l’absence de pied mâle connu. Il faut admettre aussi que les graines de certains Pandanus sont connues pour ne pas germer facilement…
Cette découverte à Rivière-des-Anguilles comporte sa part d’ironie dans la mesure où le projet de barrage, qui est planifié après celui de Bagatelle, amènerait leur perte irrémédiable, à moins que les recommandations de l’étude d’impact ne soient suivies scrupuleusement. Ainsi est-il notamment proposé d’identifier une surface minimale de 8 ha en amont du barrage dans un milieu similaire aux abords de la même rivière, où l’on s’attacherait à restaurer la végétation endémique et transférer les précieux plants de Pandanus ainsi que les autres espèces qui ont été trouvées à l’emplacement du futur barrage.
Les écologistes préconisent un transfert progressif qui commencerait par les plus jeunes plants et s’achèverait avec le transit des arbres adultes afin de maximiser les chances que ces derniers produisent des graines. La nature vivant à son rythme immuable, les décideurs devront aussi planifier ces opérations de restauration écologique suffisamment longtemps avant le début des travaux pour que l’opération soit une réussite. Plus que du reboisement ou du jardinage, il s’agit de recréer un milieu naturel, une expérience passionnante en elle-même.
Un fruit tout à fait unique
Par ailleurs, les plants adultes qui ont été retrouvés montrent des signes de fatigue, voire de dépérissement. Vincent Florens nous précise en effet que le premier plant trouvé est sévèrement concurrencé par des espèces envahissantes et que la plupart des autres individus adultes sont situés à l’intérieur d’une forêt haute, où ils dépérissent graduellement, car ils vivent à l’ombre de grands arbres exotiques comme le Yati, ou Bois d’oiseaux à grandes feuilles. La présence de plusieurs empreintes au sol et de troncs d’arbres morts indique par ailleurs une population qui était jusqu’à récemment nettement plus importante et qui est en déclin depuis un certain temps.
Le seul fruit trouvé lors de ces investigations a beaucoup ému les botanistes car il est vraiment caractéristique de l’espèce. Appelé syncarpe chez le Pandanus, ce fruit comporte plusieurs carpelles qui contiennent chacune un ovule issu de la fleur. Ce fruit est composé de drupes qui sont indéhiscentes en ce sens qu’elles ne s’ouvrent pas spontanément. Les drupes elles-mêmes sont disposées en une couche unique tout autour d’un noyau sphérique duquel elles se détachent une à une en mûrissant. Il est fort probable que les graines aient été jadis dispersées par les tortues endémiques terrestres aujourd’hui éteintes qui devaient se nourrir de drupes mûres fraîchement tombées au sol.
Cette espèce de vacoas peut atteindre douze à quinze mètres de haut, son tronc de couleur marron foncé pouvant avoir un diamètre de vingt centimètres lorsqu’il est adulte. Ils sont généralement très ramifiés et la disposition d’ensemble de leurs feuilles et branches verticilles leur valent la forme pyramidale qu’indique le nom scientifique. Ces branches partent en effet du même point sur le tronc principal par groupe de deux à quatre, poussant les unes à l’opposé des autres.
Chaque branche donnant régulièrement de nouvelles feuilles, l’arbre forme une sorte de pyramide, ou de sapin élargi, au fur et à mesure de sa croissance. Bien que très minces, de quelques centimètres de largeur, ses feuilles particulièrement longues – jusqu’à 1,50 m – retombent vers le sol comme une sorte de chevelure. À la base du tronc, les racines échasses sont très serrées.


D’autres « vacoas » à gros fruits
Cette étude d’Environment Impact Assessment a également permis de trouver sur le site du futur barrage ce que les experts considèrent étant la plus belle et grande colonie de Pandanus eydouxia… Elle pousse sur les berges du ruisseau de Beau-Bois, affluent de la Rivière-des-Anguilles. L’on estime sa population mondiale à environ deux mille pieds. Cette espèce se distingue par la taille énorme de ses drupes qui peuvent mesurer jusqu’à 12 cm de long par 14 cm de large.