Une foule immense inonde l’aire de stationnement pour taxis à Beau-Bassin.  Sur une scène dont la largeur me semble tout bonnement interminable, les orateurs se suivent et suscitent l’un après l’autre l’enthousiasme de leur auditoire.  Cette marée humaine vibre à l’unisson et fait retentir mon coeur.  Mon seul souvenir, intact et intense, des élections générales de 1995 réside en ces images grisantes d’un meeting politique.  C’était ma première campagne électorale. J’en étais un témoin actif.  J’avais trois ans.
Cinq années plus tard, ma fascination pour le monde politique et plus particulièrement pour cette période charnière de la vie politique mauricienne n’avait pas désempli. Loin de là, elle n’avait fait qu’accroître.  Avec du papier que j’avais découpé en triangle, que j’avais peint avec des feutres, et de la ficelle, je suspendais en 2000, mes oriflammes faites mains, sur les meubles de ma chambre et de la maison.  Avec des draps, j’entourais mon lit en mezzanine pour faire un isoloir.  Et tous ceux qui passaient à la maison, se voyaient invités à venir accomplir leur devoir civique dans mon isoloir en remplissant mes bulletins de vote manuscrits et en les glissant dans mon urne faite à partir d’un conteneur en plastique dans lequel j’avais découpé une fente.
En 2005, je découvrais les différentes circonscriptions électorales, j’apprenais les différents enjeux qui s’y jouaient, les tactiques ethno-politiques, les moyens plus ou moins opaques et souvent pas très propres mis en place pour se faire élire, les arguments exclusivement basés sur la peur de l’autre et de sa différence.  Les meetings étaient devenus plus que des simples rassemblements de foules en délire.  J’avais compris leur jeu, je suivais la campagne de manière plus passionnément informative que partisane, mais quelque part je me sentais encore un peu partisan du moindre mal.  Le lendemain des élections, je suivais à la télévision et à la radio le décompte des votes, un cahier spécial élections à la main.  J’avais une page pour chaque circonscription.  J’y notais les tendances, les derniers chiffres, mais aussi quelques bribes d’analyses que faisaient les commentateurs en direct.
A 18 ans en 2010, majeur mais pas électeur pour des raisons de cut-off dates intervenant quelque peu avant ma date d’anniversaire, j’ai fait la tournée des meetings.  Des villes aux villages, d’un camp politique à l’autre, je les suivais, je les observais, eux, et encore plus leurs auditoires, je prenais la température.  
Mon opinion était tranchée.  J’avais grandi en étant plus proche d’une certaine famille politique mais plus personne ne trouvait à ce moment-là grâce à mes yeux, ma sensibilité politique, mes réflexions et mes envies sociétales et économiques ne trouvant plus du tout d’écho auprès de cette famille.  
Je dénonçais sur internet, la mascarade dont j’avais été le témoin plutôt proche et très attentif depuis au moins une quinzaine d’années.  Le 1er mai 2010, date à laquelle les dirigeants avaient su faire coïncider le meeting politique annuel et le dernier grand meeting de campagne électorale, je mettais en ligne sur YouTube, une vidéo qui circulerait pas mal sur les réseaux sociaux par la suite, où je reprenais avec un texte en créole mauricien, un air populaire d’alors (Wavin’ Flag, hymne de la coupe du monde de football 2010).  J’entonnais ceci dans une certaine cacophonie vocale assumée :