ELIÉZER FRANÇOIS (LEADER DU MOUVEMENT AUTHENTIQUE MAURICIEN) : « La politique a été un accident dans ma vie »

Ancien syndicaliste et enseignant de carrière pendant longtemps, Eliézer François continue toujours, à 81 ans, à s'engager activement sur le front social et politique au sein de son parti, le Mouvement Authentique Mauricien (MAM). Il y a deux semaines, il manifestait avec les Zenfan Rosbwa, réclamant la priorité d'embauche pour eux dans le port. Dans l'entretien accordé au Mauricien, il explique le sens de son combat « contre toutes les injustices et pour la justice » et rappelle les hauts faits de son passé de syndicaliste et de ministre, entre autres. De même que sa lutte pour que le lundi de Pâques soit décrété férié.

À 81 ans sonnés, qu'est-ce qui fait courir Eliézer François  ?
La politique – que je pratique et à laquelle vous faites allusion très probablement – a été un accident dans ma vie. Je n'ai pas de virus politique. Je suis infecté par un virus qui me pousse à combattre l'injustice sous toutes ses formes. Mon combat et celui du Mouvement Authentique Mauricien (MAM), que nous avons créé en 1997, sont une lutte pour la justice.
Je me sens inspiré par les paroles du Roi Salomon (Proverbes 31 : 8,9), que je préfère en anglais : « You should defend those who cannot help themselves. Yes, speak up for the poor and needy and see that they get justice. » Je mène donc un combat contre les injustices, un combat pour la justice.

Le 27 juillet dernier, vous avez participé, à côté des enfants d'anciens dockers et de stevedores, regroupés au sein du collectif Zenfan Rosbwa, à deux manifestations pour réclamer une priorité d'embauche à la Cargo Handling Corporation Ltd et la Marine Authority. Pourquoi  ?
En fait, pour moi, c'est comme un retour de 50 ans en arrière dans mon combat pour la justice. En juillet-août 1967, un mois après ma nomination à l'Assemblée législative comme député pour la circonscription de Beau-Bassin/Petite-Rivière, deux stevedores, Luc Ramsamy et Paul Hassing, étaient venus me voir aux Salines alors que je jouais au volley-ball pour me demander de réorganiser leur syndicat dans le port. Pourtant, il y avait cinq syndicats dans le port en ce temps-là. Ces deux stevedores estimaient que leur emploi était menacé par l'introduction du vrac, des silos et la conteneurisation. C'est ainsi que la Port Authority & other Workers Union est née et est devenue, par la suite, la plus grande centrale syndicale, non seulement dans le port, mais dans toute l'île. Cette centrale syndicale regroupait les employés de presque tous les secteurs clés du pays, comme le port, le CEB, le transport, les usines sucrières, la BAT, Taylor Smith, Happy World, le grenier, KGKK, etc.
Je fais remarquer que nous n'étions pas contre la modernisation du port, car la mécanisation avait déjà eu lieu dans de nombreux ports à l'étranger. Mais nous insistions pour que ces employés du port de Port-Louis aient des garanties pour des indemnisations adéquates et une priorité d'embauche suite à un tout nouveau développement portuaire. Nous voulions, en outre, que tous ceux qui perdent leur emploi dans le port perçoivent une pension à vie ainsi que leur veuve. Un problème qui est toujours d'actualité 50 ans après.
L'histoire se répète : MAM lutte encore en 2017 pour que les enfants des travailleurs du port – qui habitent toujours dans la région de Roche-Bois – aient priorité dans les emplois dans le port. Les Zenfan Rosbwa ont manifesté au début du mois parce qu'ils ont appris qu'on allait embaucher des gens à la Cargo Handling Corporation Ltd, mais que rien n'avait été prévu pour eux, alors qu'ils n'ont toujours pas de travail.
Après deux manifestations, une conférence de presse et, enfin, une lettre au Premier ministre, les Zenfan Rosbwa ont enfin été convoqués par un haut responsable du gouvernement. Je déplore toutefois qu'alors qu'ils m'avaient contacté pour être leur conseiller et négociateur, le gouvernement a insisté pour que seuls le président et le secrétaire de ce collectif aient accès à cette rencontre. C'est très mauvais, car si l'on offre que deux emplois à ces deux-là, qui négociera pour les autres  ? N'est-ce pas là une tentative de casser cet élan de solidarité parmi eux  ?

Dans quelles conditions travaillaient ces dockers et stevedores d'alors  ?
Avant mon arrivée dans le port en 1968, les dockers et stevedores étaient traités de façon inhumaine et injuste. Ils n'avaient pratiquement aucun droit et étaient dépourvus de respect et de dignité humaine. Ils étaient surexploités, abusés et oppressés.

Comment cela  ?
Chaque matin, des centaines de dockers et de stevedores quittaient leur maison à Barkly, Chébel, Petite-Rivière, Pointe-aux-Sables, Cassis, Bain-des-Dames, Tranquebar, Sainte-Croix, La Cure, Riche-Terre et Roche-Bois, entre autres, pour « descendre » à Port-Louis dans l'espoir d'avoir une journée de travail dans les docks ou sur les bateaux ancrés dans la rade. Ceux qui n'avaient pas eu la chance d'être recrutés devaient rentrer bredouilles chez eux sans espoir d'être embauché le lendemain. Les chanceux, ceux à qui l'on avait offert du travail, devaient donner un pot-de-vin à leur Foreman – la monnaie “dilwil” – à la fin de la journée quand ils étaient payés. Sinon, leurs chances d'être réembauchés se volatilisaient.
En outre, comme il n'y avait pas de centre de recrutement, on leur payait dans les « tavernes » du port, avec des conséquences qu'on devine facilement sur leur capacité à rapporter cet agent à la maison. Ne parlons pas de “sick leave” ni de “local leave”. Il n'y avait aucune condition décente de travail, comme nous l'entendons aujourd'hui.
Les stevedores, engagés à débarquer et à embarquer de lourds sacs de marchandises des navires, n'avaient pas le droit d'utiliser les toilettes se trouvant à bord. On imagine aisément l'humiliation que ces pauvres gens devaient ressentir quand ils étaient obligés, au vu et au su de tous, de faire des manœuvres acrobatiques sur le pont pour se soulager dans la mer. Mais grâce à la solidarité des membres de la Port Authority and Other Workers Unions, nous avions réussi graduellement à améliorer cette situation abominable et à changer la mentalité des employeurs. C'était une révolution pacifique  !

Vous avez aussi été poursuivi en tant que syndicaliste. Racontez-nous !
Suivant un malentendu lors de la célébration du Dockers Day, en 1971, on m'avait faussement accusé d'avoir pris l'argent que les employeurs avaient donné pour leurs employés. Une commission d'enquête avait même été instituée. J'ai été lavé de toute accusation par le juge Garrioch et la vérité a fini par triompher.

Quelle a été votre plus grande réalisation en tant que syndicaliste  ?
On m'avait accusé d'avoir incité “riot” dans le sillage d'un “sit-in” devant le Happy World Cold Storage, à Port-Louis. Tous les dockers et les stevedores avaient décidé de manifester pacifiquement de Happy World par solidarité avec 18 travailleurs qui avaient été injustement licenciés. On m'a arrêté et présenté devant deux magistrats, qui m'ont condamné à payer une amende de Rs 250. Les travailleurs licenciés ont par la suite tous été réintégrés grâce à un arbitrage de sir Raman Osman.
En une autre occasion, j'ai été verbalement et physiquement agressé par le manager d'une des compagnies du port. Je suis allé le rencontrer pour négocier une amélioration des conditions de travail de ses employés, qui étaient tous membres de la Port Authority and Other Workers Union.

En quoi est-ce que votre entrée en politique est « un accident »  ?
J'ai commencé à faire de la politique pour combattre une très grosse injustice contre ma famille, six semaines seulement après le décès de mon père, en 1962. Notre maison, aux Salines, à l'entrée même du Caudan, se trouvait sur le tracé de la nouvelle autoroute. Et le gouvernement ne nous avait donné que 72 heures pour l'évacuer.

Est-ce vrai que vous étiez contre la construction de l'autoroute et que vous aviez fait de la résistance  ?
Ce n'est pas vrai de dire que nous étions contre la construction de l'autoroute. La vérité, c'est que les choses avaient été mal faites à l'époque par les employés du ministère des Travaux et ceux du Logement dans le cadre de ce projet. Nous avions été informés que nous devions évacuer notre maison. Mon père m'avait donné le papier et j'ai écrit au ministère pour lui dire que nous n'avions aucune objection. Mais nous voulions seulement savoir ce qui allait se passer parce que nous avions emprunté de l'argent, Rs 15 000 – une très grosse somme à l'époque – de la banque agricole pour la construction d'une nouvelle maison.
On n'a reçu aucune réponse. Puis, un vendredi, six mois après réception de la lettre du ministère et six semaines après le décès de mon père, un haut fonctionnaire du ministère des Travaux est venu à la maison et a intimé l'ordre à maman d'évacuer la maison avant le lundi suivant. Nous avions beaucoup de poules, de cabris et de chiens. C'était une grande cour. L'expropriation existe dans tous les pays du monde, mais on ne pouvait nous donner que 72 heures pour évacuer les lieux alors que cela faisait déjà des mois que nous avions écrit aux autorités pour demander des éclaircissements.
Le lundi, comme ils l'avaient promis, les employés du ministère sont arrivés et ont mis tous nos effets dans la rue. C'était inhumain et barbare. Je suis allé ce jour-là en pyjama au ministère des Travaux. Mais il n'y avait rien à faire. Jules Koenig (avocat) et Patrice Lagesse (avoué) avaient pris le cas. Mais Koenig était entre-temps entré dans le gouvernement de coalition comme Attorney General et nous n'avions personne pour nous défendre.

Qu'avez-vous donc fait  ?
C'est à ce moment-là que j'ai pris la décision de tenir des meetings publics pour expliquer aux gens ce qui se passait. Notre maison était restée fermée. Nous avions perdu beaucoup de nos effets et ce sont des voisins qui nous avaient donnés refuge. Comme la campagne pour les élections générales de mars 1963 avait commencé, j'avais décidé de faire campagne pour dénoncer publiquement cette façon d'agir du gouvernement. À cette époque, le pays était divisé en 40 circonscriptions avec un seul député. C'est ainsi que je me suis porté candidat en indépendant dans la circonscription No 1. Jean-Georges Prosper était, lui, candidat indépendant au No 2 (Tranquebar) et Daniel Li Qui Hung a posé, toujours en indépendant, au No 3 (China Town). Comme nous étions tous trois amis avec Joseph Tsan Man King, on s'est réuni chez lui et on a décidé de former le Parti Libéral, avec comme symbole une bougie. Alors que je faisais face à l'état-major du Parti Mauricien (PMSD), dont Jules Koenig, Gaëtan Duval, Lesage, etc., et Michaël Leal pour le PTr, je suis sorti 3e avec 476 voix sur neuf candidats. Michaël Leal a été élu avec 1 500 voix. Je suis donc entré en politique pour dénoncer l'injustice qu'avait subie ma famille.

Que pensez-vous du projet de Metro Express, qui soulève tant de passion  ?
Je suis contre. Le projet Metro Express n'est ni viable ni rentable. Pendant la journée, ils se déplaceront à vide. En outre, le parcours que le métro empruntera ne répond pas aux besoins des voyageurs. Il y a aussi une question de sécurité, car sur les routes, il faudra installer des barrières pour prévenir les accidents. Cela coûtera une fortune alors qu'il n'y aura pas assez de passagers pour le rentabiliser.
Par ailleurs, est-ce que les employés des compagnies d'autobus qui perdront leur emploi auront la garantie qu'ils seront absorbés dans le projet Metro Express  ? Est-ce que ce métro entrera en concurrence avec les autobus  ? Il y a tant de questions en suspens auxquelles le gouvernement n'a pas encore apporté de réponses.

De 1976 à 1982, vous avez été ministre du Logement, des Terres et de l'Urbanisme. Quelles ont été vos réalisations à ce poste  ?
Comme je l'ai dit, on nous avait délogés de notre maison de façon brutale, arbitraire et inhumaine. Mais moi, devenu ministre du Logement, j'avais fait construire 40 000 maisons en cinq ans pour reloger les victimes du cyclone Gervaise. Des maisons CHA avaient été construites partout dans l'île, dans les régions urbaines comme dans les régions rurales. Par rapport à Port-Louis, je me suis engagé personnellement et activement, en tant que ministre, pour faire bâtir des maisons dans les régions de Camp-Yoloff, Plaine-Verte, Vallée-Pitot, Tranquebar, La Cure, Sainte-Croix et Roche-Bois, entre autres.
Par ailleurs, à travers mon ministère, j'avais eu l'occasion et le privilège de faire des dons de terrains à plusieurs organisations religieuses, socioculturelles, etc., qui en avaient fait la demande – les télégous aux Salines, les tamouls à Moka/Saint-Pierre ainsi qu'aux autres sociétés hindoues, musulmanes, chinoises et chrétiennes à travers l’île.
Le 30 juillet 2017, 40 ans après, le diocèse adventiste de Maurice m'a offert un trophée « For outstanding contribution for land donation » pour la construction d'un centre pour des jeunes à Belle-Mare. Cependant, je dois admettre que toutes ces réalisations avaient été rendues possible grâce à l'étroite collaboration du personnel de mon ministère et de la CHA. Un travail accompli par une véritable « A-Team », regroupant Toofany, Rault, Derblay, Danjoux, Tirvengadum, Mme Saha, Mme Ip Chee Fong, Arouff, Webb et le conseiller anglais Mr Brown. C'est aussi grâce aux dévouements des travailleurs de la CHA. Je voudrais surtout faire mention du soutien indéfectible que j'avais obtenu du Premier ministre d'alors, sir Seewoosagur Ramgoolam.

Vous êtes l'unique politicien qui, depuis des années, lutte pour que le lundi de Pâques soit décrété jour férié pour les chrétiens de Maurice. Pourquoi ce combat  ?
En effet, cela fait plus de 15 ans depuis que je milite pour un congé public le lundi de Pâques. Je ne prétends pas être plus chrétien que le cardinal Maurice Piat. Cependant, comme on le sait tous, la Pâques symbolise la mort et la résurrection du Christ. Et la foi en la résurrection de Jésus est au coeur du christianisme.
Je dirai que c'est « la » fête chrétienne, le sommet de toute notre vie chrétienne. Toute notre foi est basée sur la résurrection du Christ. Si le Christ n'est pas ressuscité, ma foi est vide. À partir de cette fête découlent toutes les autres célébrations chrétiennes. Les chrétiens dans 114 pays, ainsi que tous les évêques catholiques, anglicans et protestants, les cardinaux, l'archevêque de Cantorbéry et le pape François fêtent le lundi de Pâques. Deux pays musulmans, le Liban et la Jordanie, le célèbrent aussi. À Hong Kong, en Chine, ce jour est férié. Voilà pourquoi je continue à me battre pour que le lundi de Pâques soit décrété férié. À noter que je ne demande pas un jour férié additionnel pour les chrétiens. On garde la Noël avec le lundi de Pâques, en remplacement de L’Assomption en alternance avec la Toussaint. Mgr Ian Ernest, l'évêque de Maurice, est favorable à cette idée. Je prie pour que le Saint-Esprit guide nos chefs spirituels ainsi que le gouvernement à respecter ce droit fondamental des chrétiens à Maurice, Rodrigues et Agaléga.

On vous voit très souvent dans l'actualité. Vous êtes un personnage folklorique, avec votre chapeau noir de Zorro lors de vos conférences de presse. Mais on connaît peu de chose sur vous. Qui êtes-vous  ?
Je suis né Rue Yoloff, à Camp-Yoloff, à Plaine-Verte. C'est dans ce quartier pauvre et défavorisé que j'ai passé les premières années de mon enfance. La vie était très dure. C'était la période de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945). Seul mon père travaillait car, à cette époque-là, les femmes, majoritairement, n'avaient pas le droit de travailler, même si elles voulaient le faire. Nous étions dix enfants, cinq garçons et cinq filles. Deux des garçons sont morts bébés. Je viens donc d'une famille de dix enfants  !
Je suis né le 20 janvier 1936, le jour de la mort du roi Georges V. Cette coïncidence avait poussé Bhibee Baccor, une voisine que j'appelais affectueusement Tantine Bibi (d'après ce qu'on m'a raconté plus tard), à dire : « Lerwa finn mor laba, li finn vinn ne isi ! ». Potin d'alors  !
J'ai fait mes études primaires à la Nicolay Road Roman Catholic Aided (RCA) et à la Cassis Government School. J'ai fait mes études secondaires à la Grammar School et au Bhujoharry College. Après la HSC, j'ai voulu me faire avocat. Un rêve impossible parce que mon père n'avait pas les moyens de me faire aller en Angleterre pour des études d'avocat. Mais j'ai quand même réussi, par la suite, à travailler de longues années comme enseignant et à me payer des études tertiaires : B.A London University (English, French, Latin), Diploma in Teaching of English (Leeds University), Post-Graduate Diploma in Industrial Relations (Victoria University - Australia), Proficiency Certificate Alliance Française (Melbourne - Australia), Justice of the Peau (Victoria - Australie).

Pourquoi aviez-vous un moment émigré en Australie  ?
Après la victoire MMM/PSM en 1982, j'ai été une victime du ministère de l'Éducation d'alors. Je n'obtenais pas d'emploi en tant qu'enseignant – profession que j'exerçais avant d'être ministre – malgré mes diplômes et ma longue expérience. La famille a alors décidé d'émigrer en Australie pour assurer l'avenir de deux filles. En 1997, j'ai décidé de rentrer définitivement à Maurice pour faire de la politique active.

Vous répétez souvent que la politique est un « Dirty Game ». Avez-vous des regrets d'avoir fait de la politique  ?
Nullement. Comme dans ma chanson préférée d'Édith Piaf, je dirais : « Non, je ne regrette rien ». Car c'est à travers la politique que j'ai pu accomplir toutes ces réalisations que je viens de mentionner. La politique m'a permis d'aider tous mes compatriotes, sans aucune distinction d'ethnie, de couleur ou de religion. Et je continue à combattre l'injustice sous toutes ses formes. Quand j'avais refusé de voter pour l'Industrial Relations Act (IRA) et la Public Order Act (POA), que je considérais contre la liberté de la presse et les droits des travailleurs, j'ai été remplacé par Yousouf Mohamed comme Deputy Speaker au parlement. Je ne l'ai jamais regretté.