Élites illusoires et illusions des élites

Triste spectacle que celui de ceux qui se déchaînent contre cet écrivain de grand talent, Nathacha Appanah, qui a eu le malheur de pointer du doigt les travers de notre système éducatif. Que nous dit-elle ? Que les examens de la CPE, désormais défunts, ont traumatisé plusieurs générations d’enfants mauriciens. Que les élèves mauriciens s’intéressent peu ou pas à la culture. J’ai lu son texte, non comme une attaque en règle contre un collège, comme on semble le croire, mais comme un regard mélancolique et désabusé sur un système pourri. On peut lui reprocher une certaine maladresse dans ses propos mais cela ne justifie en rien cette expression de haine à son égard. Que veut-on démontrer ? Qu’un collège de l’élite est une institution sacrée et que nul, quel qu’il soit, ne peut le critiquer ? Qu’on est capable de te remettre à ta place, que tu as beau être un écrivain connu mais qu’on est, au bout du compte, ‘meilleures’ que toi ? La réaction de certains m’a choqué, j’ai senti l’esprit de meute et cette volonté de casser et de démolir l’autre.
 Mais, au-delà de la polémique, il faut s’interroger sur ce qu’on entend par réussir. Est-ce la faculté à intégrer un collège de ‘l’élite’, à avoir un parcours professionnel remarquable, à acquérir des biens matériels, à épater la galerie ? Me revient en mémoire ce roman de Simone de Beauvoir, Les belles images, qui évoque ces vies apparemment parfaites d’une certaine bourgeoisie parisienne qui masquent les plus grandes amertumes. Ces belles images sont illusoires. Je côtoie ces élites mauriciennes et derrière le vernis que trop brillant on fait le constat de vies brisées, de solitude ou encore de dépression. Ne parlons pas de ces élites corrompues, – souvent les produits de nos ‘star schools’ –, qui dirigent ce pays, elles nous proposent le spectacle quasi-quotidien de leur déchéance. La réussite, à mes yeux, est la possibilité d’aller au bout de son talent, quel qu’il soit, et d’être pleinement humain. Cela ne nous empêche pas d’avoir des ambitions, de repousser nos limites, de vouloir s’enrichir, pourquoi pas, mais pas au prix du mépris des autres, d’un pseudo-sentiment de supériorité.
J’ai eu la chance, lors d’un festival de poésie, en Moldavie, l’année dernière, de côtoyer un homme de grande envergure. Le poète syrien, Nouri al Jarrah. Certains ont sans doute, étant donné leur parcours, la légitimité d’une certaine arrogance mais Nouri m’avait frappé par sa générosité et son humilité. Je ne me suis jamais senti ‘petit’ à ses côtés. Et quand je pense qu’à Maurice on se gargarise de notre appartenance à des collèges, on cultive avec frénésie un sentiment de supériorité, j’arrive à me demander si on réfléchit parfois à notre condition d’insulaire, sommes-nous conscients qu’il existe un monde au-delà de nos frontières, savons-nous seulement ce que nous sommes ? Il s’agit non de cultiver une humilité qui puise dans le mépris de soi mais dans la sagesse de ce qu’on est et de ce qu’on peut être.
 Je suis sans doute naïf mais il n’est d’élite que celle du cœur. Je crois que nous sommes tous humains, qu’il n’est aucune hiérarchie possible, sinon celle du cœur, que nous sommes de la même précarité et si la vie est un dialogue avec la mort, qu’est-ce que ce dialogue nous apprend sinon que face à la finalité de notre destin, nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Il faudrait peut-être inscrire la naïveté de la foi en l’humain au cœur du projet de société mauricien, si ce projet existe seulement.