EMPLOI - FERMETURE D’USINE : Plus de 300 licenciés en un mois

  • Selon Statistics Mauritius, l’emploi dans le secteur de l’exportation a diminué de 1,6% de juin 2016 à juin 2017
  • Reaz Chuttoo : « La situation va s’aggraver davantage avec la délocalisation sauvage » 

Le mois de septembre a été marqué par plusieurs fermetures d’usine, avec un total de plus de 300 personnes – Mauriciens et étrangers – ayant perdu leur emploi. Une situation qui traduit la baisse de l’emploi dans le secteur manufacturier, tel que démontré par les derniers chiffres de Statistics Mauritius. Selon le rapport de l’Export Oriented Enterprises pour le deuxième trimestre de 2017, il y a eu moins de 840 emplois dans ce secteur entre juin 2016 et juin 2017. La grande majorité des licenciés sont des femmes, dont certaines sont arrivées à l’âge de la retraite sans pouvoir toucher leur compensation. Les syndicalistes dénoncent cette situation et souhaitent que le gouvernement vienne de l’avant avec des solutions.
Le 25 août dernier, le cas des licenciés de l’usine Avant (Mauritius) Ltd en avait choqué plus d’un : 150 étrangers et 72 Mauriciens étaient sans salaires depuis deux mois, le boni de fin d’année n’avait pas été payé et le patron avait quitté le pays en catimini. Alors que le ministère du Travail dégageait à peine une solution pour les 150 étrangers – les Mauriciens étant placés sous le Workfare Programme –, les travailleurs de l’usine Leo International Ltd manifestaient contre le non-paiement de leurs salaires dus depuis trois mois. La semaine dernière, c’est cette fois l’usine Queenswear qui a été mise sous administration judiciaire, laissant ainsi une centaine d’employés sur le pavé. À peine deux jours plus tard, les 17 travailleurs de l’usine Apollo Tubes se retrouvaient dans la même situation…
Cette vague de fermetures et de licenciements qui s’est produite en un mois interpelle sur la situation de l’emploi dans le secteur de la zone franche. Le syndicaliste Fayzal Ally Beegun note que ces 2 à 3 dernières années, le pays a enregistré environ 50 000 pertes d’emploi dans la zone franche. Il fait aussi ressortir que toutes ces usines se retrouvent avec plus ou moins la même histoire : non-paiement des salaires pendant plusieurs mois, pas de boni de fin d’année et, dans certains cas, des contributions au fonds de pension national qui n’ont pas été versées. Ce qui l'amène à dire qu’il y a un manque de contrôle de la part des autorités. « Le ministère de la Sécurité sociale aurait dû avoir un mécanisme pour détecter quand un employeur arrête de contribuer au fonds national de pension. Voilà des personnes qui ont travaillé plus de dix ans dans une entreprise, et dont on a déduit une certaine somme chaque mois sur le salaire, et qui se retrouvent sans rien. »
De même, note-t-il, alors que la loi prévoit que le boni de fin d’année soit payé au plus tard le 22 décembre, beaucoup d’usines ne respectent pas ce délai. « Pour preuve : de ces usines qui ont fermé, plusieurs n’ont pas payé de boni de fin d’année. Des plaintes faites au bureau de l’emploi n’ont rien donné. Cela veut dire que le ministère n’a aucune autorité. On se demande même s’il y a un ministre du Travail dans ce pays tant il est silencieux. »
Fayzal Ally Beegun revient également sur le cas de Queenswear Ltd, mise sous administration judiciaire vendredi dernier. « Cette usine roulait à plein régime. Il y a encore des commandes. Même si elle a été mise sous administration judiciaire pour ses dettes, elle aurait dû continuer à opérer. Pourquoi a-t-on fermé l’usine alors qu’elle pouvait encore opérer sous le contrôle de l’administrateur ? » Le syndicaliste regrette également que, dans ce genre de situation, lorsque les biens de l’entreprise sont vendus, priorité est accordée aux créanciers. « Le paiement des travailleurs est en 11e position sur la liste. Les gouvernements successifs avaient promis de revoir les priorités, mais cela n’a jamais été fait. »
Il se dit également préoccupé que le gouvernement ne vienne pas de l’avant avec des solutions. « Actuellement, il n’y a que le projet Metro Express qui compte. Entre-temps, le calvaire des travailleurs continue. »
De son côté, Reaz Chuttoo note que ce secteur passe par une zone de transition. « Avec la stabilisation politique à Madagascar et au Bangladesh, beaucoup d’usines ont délocalisé. Il faut savoir que la zone franche est basée sur la surexploitation. Dès que le patron trouve le moyen de payer moins cher ailleurs, il s’en va. La situation va continuer à s’aggraver à Maurice à cause de cette délocalisation sauvage. »
Il fait le parallèle avec Singapour, qui a connu un contexte similaire quand ses usines ont délocalisé pour le Vietnam et le Cambodge. « À un certain moment, nos usines à Maurice se retrouveront uniquement avec des travailleurs étrangers en raison de la main-d’œuvre bon marché. C’est pour cela qu’à la CTSP, nous avons toujours milité pour un “living wage” calculé selon un pourcentage du coût de la vie. Récemment, nous avons assisté à une conférence en Birmanie sur le “living wage” et contre la délocalisation sauvage. »
De son côté, Atma Shanto note que les relations industrielles sont de plus en plus difficiles dans ce secteur. Selon lui, beaucoup d’usines, aujourd’hui, refusent de discuter avec les syndicats. Dans certains cas, dit-il, des conditions « inacceptables » sont imposées sans discussion au préalable avec les représentants des travailleurs. Dans une lettre qu’il a envoyée au ministère du Travail hier, il cite le cas de l’usine Texto. « Selon nos renseignements, cette usine a eu une grosse commande d’un client américain qui a imposé, comme condition, l’installation de caméras de surveillance sur toutes les lignes de production. C’est inacceptable », dit-il.


WORKFARE PROGRAMME
Des mois d’attente pour les licenciés

Selon les lois du travail, quand un travailleur est licencié sans toucher de compensation, il est inscrit au Workfare Programme pour une assistance financière en attendant de trouver de l’emploi. Or, disent les syndicalistes, il faut compter deux à trois mois d’attente, et parfois même plus, pour bénéficier de cette aide. « Entre-temps, comment font-ils pour vivre ? Qui plus est, le Workfare Programme a un plafond de Rs 17 000. Les premiers trois mois, le licencié touche 90% de son salaire et cela diminue jusqu’à 0% après un an. Dans certains cas, des licenciés ont eu le temps de trouver un autre emploi sans pouvoir bénéficier du Workfare Programme. »
Reaz Chuttoo, lui, est d’avis que « Shakeel Mohamed a fait un cadeau de Rs 50 M au secteur privé ». Il précise qu’initialement, la contribution du patron à ce fonds était de 1,5%, avant d’être ramené à 0,5%. « Ce qui occasionne un manque à gagner de Rs 500 M, qui aurait pu profiter aux licenciés. »