Jeudi dernier, l’affaire intentée par la police contre la journaliste réunionnaise Catherine Boudet a été rayée par la Cour de Mapou. Prend ainsi fin une drôle d’affaire qui aura duré deux ans et demi et qui oblige à se questionner sur le fonctionnement de la police et sa manière de traiter certains dossiers.
L’affaire commence début 2011. L’ancienne chargée de cours à l’université de La Réunion, reconvertie dans la presse mauricienne, cherche à retrouver la thèse d’un docteur en histoire à la Sorbonne. C’est, en tout cas, en ces termes que le ressortissant français installé à Maurice, Stéphane Sinclair, s’est présenté, tout en soulignant qu’il est aussi expert en informatique. Le document  étant introuvable sur le site des thèses doctorales, la journaliste écrit à l’université de la Sorbonne qui répond ne pas compter de Stéphane Sinclair parmi ses docteurs en histoire. Intriguée, Catherine Boudet commence une enquête qui lui révèle que le soi-disant docteur avait falsifié son curriculum vitae et prétendait travailler au bureau du Premier ministre mauricien pour se faire ouvrir certaines archives historiques. Il sera même employé par la Commission Justice et Vérité comme consultant. Apprenant que le faux docteur en histoire allait quitter le pays et craignant qu’il n’emporte des documents historiques, la journaliste fait une déclaration à la police le 12 avril 2011 pour lui faire part des résultats de son enquête et de ses soupçons. La police lui fait savoir qu’elle objectera au départ de Stéphane Sinclair et la journaliste rentre chez elle, pensant avoir fait son devoir.
Le lendemain, elle apprendra, avec surprise, que  Stéphane Sinclair a quitté librement  Maurice après avoir été entendu par la police. Quelques jours plus tard, elle est interpellée par le CCID, interrogée pendant plusieurs heures, jusqu’à la fermeture des tribunaux, avant de passer la nuit en prison. Le lendemain, elle est traduite en Cour et accusée provisoirement de «dénonciations fausses et malveillantes» contre Stéphane Sinclair dont la police semble se faire l’avocat. La journaliste doit payer une caution pour être remise en liberté et son passeport est saisi.
«La police semble se faire l’avocat de Stéphane Sinclair»
Commence alors un feuilleton à multiples rebondissements qui durera deux ans et demi. En dépit de toute logique, la police décidera de poursuivre la journaliste tandis que les témoignages se multiplient contre le faux docteur en histoire. Stéphane Sinclair utilisera ses compétences en informatique pour créer un site internet baptisé laffaireboudet.com sur lequel il dénigrera et diffamera systématiquement la journaliste française. Dans la foulée, il attaquera les «forbans de la presse» mauricienne et des «cercles xénophobes mauriciens» qu’il menace de poursuites et de vengeance.
Etonnement de la magistrate
Pendant ce temps, la police commence son enquête afin de justifier ses accusations. Ces justifications seront lentes à venir puisque l’affaire sera renvoyée plusieurs fois en 2011 à la demande de la police qui n’avait pas encore bouclé son enquête. Ce n’est que le 12 juin 2012 que le bureau du Directeur des Poursuites Publiques se dit en mesure de loger une accusation formelle. Mais deux semaines plus tard, le représentant du DPP propose une modification à l’acte d’accusation, qui met hors circuit Stéphane Sinclair, le principal concerné dans cette affaire. Le procès, qui ressemble à un mauvais feuilleton télévisé, se poursuivra avec beaucoup de renvois à la demande du bureau du DPP. 
C’est finalement jeudi dernier  que la magistrate Shefali Ganno rend son verdict. Dans son jugement, elle établit que la poursuite n’a pas pu prouver que l’accusée avait fait une déclaration fausse et malicieuse et cite dix points. On retiendra l’étonnement de la magistrate du fait que la police n’avait pas jugé utile de fouiller les bagages de Stéphane Sinclair alors qu’il s’apprêtait à quitter le pays «despite the fact that there was an ongoing police enquiry which involved him directly.» La magistrate souligne aussi que Stephane Sinclair «the person against whom the «false and malicious denunciations» were made was never called by the prosecution.» Une absence de taille lors de ce proces qui n’a pas manqué d’étonner plus d’un. Et la magistrate de conclure que «the Court is not satisfied that the prosecution has proved its case» et que, par conséquent, «the charge against the accused is accordingly dismissed.»
Soulignons que, durant toute la durée de l’enquête et du procès, Catherine Boudet était en liberté provisoire, interdite de quitter Maurice, son passeport saisi, son permis de séjour révoqué et dans l’impossibilité de travailler. On continue à se demander pour quelle raison la police et le bureau du DPP ont tenu à porter devant la Cour cette accusation qui, dès le départ, ne tenait pas la route. Argument que n’a cessé de répéter à chaque séance de la cour Me Jean Claude Bibi, l’avocat de Catherine Boudet. Une journaliste qui a payé au prix fort le courage d’afficher ses convictions et de défendre ses principes, mais a fini par obtenir gain de cause.