EN MARGE DU BUDGET 2017-2018 - PATRICIA ADÈLE-FÉLICITÉ (SECRÉTAIRE GÉNÉRALE DE CARITAS) : « Le combat contre la pauvreté ne relève pas de la charité, mais de droits humains »

Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de Caritas Île Maurice, fait un constat du combat contre la pauvreté. Elle insiste sur la nécessité d’une stratégie nationale et attend la validation du Plan Marshall. Elle regrette également que la National CSR Foundation n’ait pas pris en considération les réalités du terrain avant de lancer son appel à projets. De même, elle déplore que l’accent soit mis sur les familles dans la pauvreté absolue alors qu’il y en a beaucoup d’autres qui nécessitent de l’aide. Patricia Adèle-Félicité souhaite également que les différents ministères « accordent leurs violons » afin de faciliter l’accès aux services.

Le combat contre la pauvreté a été au centre des débats à l’Assemblée nationale récemment. Quelle en est la situation pour vous sur le terrain ?
Caritas œuvre en faveur des démunis de la société à travers différents projets. Mais en l’absence d’un plan directeur au niveau national, le travail se fait au jour le jour. Même les entreprises ne savent pas dans quelle direction aller. Il y a des incertitudes. Nous avons encore le soutien des fondations, mais il y a tout de même des difficultés. Par exemple, nous gérons deux abris de nuit pour les sans domicile fixe qui opèrent sept jours sur sept. Pour cela, nous ne comptons que sur les dons. Le grant que le gouvernement nous donne ne couvre même pas 10 % de nos frais de fonctionnement. C’est un problème qui touche particulièrement les centres d’accueil, cela s’applique autant pour nous que pour les maisons d’accueil pour les femmes et les enfants, par exemple. Je suis d’avis que les subsides doivent être revus par rapport au coût de la vie.
Je rappelle qu’en tant qu’ONG, nous faisons un travail pour remédier aux services que le gouvernement ne peut offrir. À l’abri de nuit, par exemple, nous ne faisons pas que donner un toit aux sans-abri. Il faut aussi les accompagner et les aider à s’intégrer dans la société. Pour cela, ils doivent trouver une maison. Chose qui s’avère difficile. C’est le même problème qui se pose pour les filles-mères ou les femmes battues. Il n’y a pas d’outils de réintégration. Nous sommes toujours en train de combattre pour faire comprendre ces réalités.

Est-ce que l’accompagnement aux sans-abri est reconnu dans les lignes directrices de la CSR ?
L’accompagnement aux sans-abri fait partie des services aux personnes vulnérables. Donc, c’est éligible pour un financement sous la CSR. Il reste toutefois à savoir si les fondations sont intéressées à investir dans ce domaine. Notre constat est que les entreprises sont plus intéressées à financer des projets en faveur des enfants ou des femmes que pour des hommes sans abris. Pourtant, c’est un gros problème de société auquel nous avons à faire face et qui a évolué au cours de ces 20 dernières années depuis que nous offrons ce service. Aujourd’hui, un sans domicile fixe n’est pas nécessairement quelqu’un en marge de la société. Il y a beaucoup de jeunes ou de professionnels qui, pour des raisons comme la maladie, la perte d’emploi ou des problèmes familiaux, se retrouvent à la rue. Nous nous retrouvons d’ailleurs avec une longue liste d’attente aux abris de nuit.

Avec des changements survenus dans la politique sur la CSR l’année dernière, beaucoup d’ONG se sont retrouvées en difficultés. Cela a été le cas pour vous également ?
Nous avons la chance d’avoir des projets à long terme et pour cela, un partenariat solide. Les fondations font confiance à Caritas. Toujours est-il que nous avons constaté une baisse dans le financement. Certaines entreprises étaient un peu dans le flou et ne savaient pas quels projets ils pouvaient financer en l’absence de guidelines. Si nous avions plus de financement, on aurait pu multiplier les projets dans d’autres régions. Actuellement, nous avons deux centres d’éveils qui sont dans la galère car nous n’avons pas de grosses fondations pour les soutenir. Valeur du jour, nous procédons au parrainage par enfant. Ce n’est pas évident.
En ce qui concerne l’appel à projets émis par la National CSR Foundation, je note que le plafond est à Rs 3 millions. Pour nous, à Caritas, avec 40 services à travers l’île, ce montant est loin d’être suffisant. Il nous faudra au moins Rs 30 millions pour financer tous ces projets. Que faire alors ? Dois-je réécrire le projet en dix fois pour être éligible ou est-ce que je risque de m’entendre dire que mon budget est trop élevé ? Nous espérons avoir des éclaircissements à ce sujet.
Je suis aussi d’avis qu’il faudrait catégoriser les ONG selon leur mode d’opération, soit qu’ils ont des projets à long terme, de niveau national ou font des projets ponctuels. Car les besoins sont différents. Ce sont autant de choses dont nous aurions aimé discuter. Malheureusement, pour la deuxième fois cette année, nous nous retrouvons avec un communiqué de la National CSR Foundation, sans même avoir eu l’occasion de rencontrer les responsables et d’exposer nos réalités. J’ai l’impression que les choses ont été faites à la va-vite, sans être trop sûr dans quelle direction on va, parce qu’il y a eu une question à l’Assemblée nationale. Imaginez : nous avons attendu deux ans pour avoir les guidelines de la CSR et là, un communiqué vient nous dire qu’il faut soumettre des projets en deux semaines !

Que pensez-vous des procédures mises en place pour étudier les projets soumis à la National CSR Foundation ?
Je dirai que nous sommes back to square one, soit dans la même situation qu’en 2008-2009, où une seule personne décidait de l’éligibilité ou de la viabilité des projets. Et cela, sans prendre en considération les réalités du terrain. Les prérogatives de la fondation sont à la fois de faire les appels à projets, les évaluer et faire le monitoring. La question qui se pose c’est : est-ce qu’elle a les ressources nécessaires pour cela ?
Par ailleurs, il n’est pas mentionné dans les procédures si la fondation revient vers les ONG à un moment donné pour dire si les projets ont été approuvés ou pas. À mon avis, on aurait dû donner aux ONG la possibilité de venir défendre leurs projets et non pas se contenter d’un dossier sur papier. Ce n’est pas la même chose. De même, si un projet a été rejeté, est-ce qu’on a la possibilité d’avoir une nouvelle chance ? Va-t-on également expliquer pourquoi un projet n’a pas été retenu ? Ce sont autant de choses à clarifier.

Avez-vous eu des consultations dans le cadre de l’élaboration du Plan Marshall contre la pauvreté ?
Il y a eu une ou deux consultations et un draft nous a été présenté. En gros, il contient ce que nous n’avons cessé de réclamer ces dernières années. Nous avons également soumis nos suggestions, mais nous ne savons pas ce qu’on va retenir. De manière générale, le plan comprend des points valables, mais nous attendons qu’ils soient validés et surtout mis en pratique. Il ne faut pas que le travail se fasse en « piecemeal », mais qu’il y ait une stratégie globale.
À notre niveau, nous avons toujours demandé une meilleure organisation des services. Par exemple, que ce soit le ministère du Logement et non pas l’Intégration sociale qui s’occupe de l’octroi des maisons. Idem pour l’éducation. Pourquoi faut-il faire une différence entre les personnes qui requièrent une maison ou doivent envoyer leurs enfants à l’école ? Pourquoi les pauvres doivent eux être canalisés vers l’Intégration sociale ? Il s’agit bien d’une question de logement et d’éducation. Cette pratique relève de la discrimination.
De même, nous voulons qu’on précise bien quels sont les services offerts par la Sécurité sociale et par l’Intégration sociale. Parfois, on nous balance d’un ministère à l’autre. Souvent, les critères d’éligibilité ne sont pas les mêmes non plus. Il faut que les ministères accordent leurs violons. Nous demandons également de ne pas se limiter l’aide aux familles dans l’extrême pauvreté. Pourquoi se limiter à 10 000 familles dans cette situation, alors qu’il y a 25 000 autres familles dans la pauvreté relative, qui sont aussi dans une situation de vulnérabilité ? Sans soutien, elles basculeront aussi dans la pauvreté absolue à un moment. Le combat contre la pauvreté ne se limite pas à donner de l’argent, mais d’accompagner les familles sur une certaine période afin de l’aider à s’en sortir. Le combat doit se faire sur la base des droits humains et non pas de la charité.

L’aide sociale se fait selon de nouveaux critères depuis l’année dernière, est-ce que ce système est plus efficace ?
L’aide se fait dorénavant à travers le Social Register of Mauritius (SRM). Seules les personnes qui y sont inscrites sont éligibles à l’aide sociale. Personnellement, je trouve que ces critères sont trop figés. Il y a des personnes qui sont dans le besoin, mais qui ne sont pas éligibles pour figurer dans le SRM. Du coup, elles sont privées des autres services comme le logement ou l’éducation. Mais je crois qu’ils ont réalisé leurs erreurs, car actuellement, on procède à de nouvelles enquêtes.

Quelles sont vous attentes à l’approche du budget ?
Nous demandons avant tout que le Plan Marshall soit validé et appliqué. Comme je l’ai fait ressortir, il faut également que les grants accordés correspondent au coût de la vie. Nous souhaitons des consultations avec les ONG afin d’exposer nos réalités. Par exemple, nous sommes taxés pour certains services, comme le téléphone. Nous n’avons pas droit à un compte domestique. Nous sommes considérées comme une entreprise. Le Centre of Learning, impliqué dans le développement communautaire, doit payer pour une connexion internet, alors que s’il avait le Wifi gratuit, cela aurait permis de diminuer les coûts. Je souhaite aussi qu’on reconnaisse le statut de travailleur social et qu’il y ait un Remuneration Order élaboré pour ce secteur. Cela aurait encouragé des jeunes à se tourner vers le social. On ne peut toujours se dire que le social c’est du bénévolat.