EN MARGE DE LA COMMÉMORATION DU GÉNOCIDE DE 1994 : Nikesh Patel (consul honoraire du Rwanda), “Pourquoi être Mauriciens à l’étranger et séparés à Maurice ?”

Le génocide des Tutsis au Rwanda du 7 avril et 4 juillet 1994 est l’un des massacres les plus atroces du 20e siècle. La commémoration (Kwibuka) du 23e anniversaire de ce triste événement, où plus de 800,000 humains furent massacrés, sera observée le 22 avril à l’hôtel Hennessy à Ébène. Nikesh Patel, consul honoraire du Rwanda, revient sur ces événements pour tenter de comprendre le drame et les séquelles invisibles d’un peuple meurtri qui s’est reconstruit. Mais aussi exprimer la nécessité des sociétés multiethniques comme Maurice d’en tirer des leçons et d’avancer vers une identité commune.

Pourquoi pensez-vous que les Mauriciens devraient faire partie du Kwibuka et honorer les victimes du génocide contre les Tutsis ?
2017 est la seconde année consécutive où le Kwibuka est observé chez vous. Depuis quelques années, Maurice compte une communauté rwandaise beaucoup plus importante, qui a besoin de se souvenir des tragiques événements de 1994. Il faut aussi garder en tête qu’un génocide peut arriver n’importe quand, comme ce fut le cas en Allemagne, en Namibie ou en Bosnie. Être informé et éduqué peut aider les Mauriciens à combattre cette idéologie.

Quelles sont les leçons que les sociétés multiculturelles comme Maurice devraient tirer de cette page dramatique de l’histoire moderne ?
Au Rwanda, pendant plusieurs années, le peuple Tutsi a été déshumanisé avec la complicité des politiciens et de certains médias. Quand on pense que ses pairs ne sont pas humains, quand arrive le moment de prendre les armes, on n’hésite pas une seconde à tuer à la machette. Au sein de pays qui comprennent différents groupes – et je ne parle pas uniquement pour Maurice – , il est important que le langage de la haine ne s’immisce pas. C’est un langage malheureusement très subtil : on commence par dire qu’untel est différent de nous, et ce ressenti imprègne les esprits fragiles et se solidifie avec les années. Par exemple, l’EIIL (État Islamique en Irak et au Levant) véhicule l’idée et la présomption que les chrétiens ou les Kurdes ne sont pas de vrais croyants de Dieu et ne sont guère comme eux.

Et d’après vous, c’est la responsabilité de qui de veiller à ce que les propagandes haineuses ne se propagent pas ?
C’est la responsabilité des politiciens et des médias de veiller à ce que cette ligne ne soit pas franchie, car au Rwanda, même les radios comme le RTLM propageaient la haine. À la base, la classification du peuple rwandais se mesurait à son labeur et au nombre de vaches que vous possédiez. Plus tard, avec l’arrivée des colonisateurs, ils ont établi des classifications ethniques, dans le but de diviser pour mieux régner. S’ensuivit la haine… C’est la colonisation qui a semé la graine du génocide. Au contraire du Rwanda, à Maurice, il y a plusieurs cultures et religions. J’ai observé que plusieurs politiciens avancent cette carte pour gratter des votes. Que vous le vouliez ou non, l’île Maurice est divisée ethniquement, et chaque ethnie vote pour elle et c’est normal. Les politiciens doivent être prudents dans leur langage. Vingt-trois ans plus tôt, c’était facile de manipuler des gens non éduqués au Rwanda, mais l’île Maurice moderne est beaucoup plus éduquée.

Nous vivons peut-être comme vous le dites dans une île Maurice éduquée. N’empêche que la crainte que les tensions interethniques puissent augmenter à Maurice se manifeste de temps à autre.
Pourquoi pensez-vous que les personnes appartenant à un même pays ne se sentent pas respectées ? C’est justement parce qu’il n’y a pas d’identité commune. Le facteur le plus remarquable qui distingue la Tanzanie de la quasi-totalité de ses pairs africains, tels que le Kenya, c’est qu’il n’a jamais subi de conflit civil et identitaire. Parce que le premier président de la Tanzanie a créé une identité commune et nationale. Je pense que l’île Maurice doit avancer vers une identité commune et que les gens doivent cesser de dire : je suis hindou, créole, musulman, etc. On respecte sa religion et son individualité, mais on se dit Mauricien avant tout. Pourquoi être Mauriciens à l’extérieur et séparés à Maurice ? S’il y a cette lacune vers le mauricianisme, c’est en grande partie la responsabilité des politiciens.

Alors que les Nations unies utilisent l’expression “génocide au Rwanda”, le gouvernement rwandais proteste et parle de “génocide des Tutsis au Rwanda”. Quel est votre avis sur la question ?
Si vous pensez que le génocide est terminé, détrompez-vous ! Ils sont encore nombreux au monde qui pensent que c’est une affaire inachevée. Pas plus tard que la semaine dernière, des vaches appartenant aux survivants ont été attaquées. Le génocide n’a pas été un événement spontané, mais très planifié et systématique, comme ce fut le cas en Allemagne où ils ont exhorté les juifs à prendre un train. Au Rwanda, c’était planifié contre les Tutsis. C’est donc le génocide contre un groupe de personnes spécifique et non un “génocide au Rwanda”. Le thème de la commémoration de cette année est “Fighting the Genocide ideology, Build on our progress”, précisément pour combattre ce langage de déni.

Vous êtes arrivé deux mois après la fin du génocide. Quels étaient vos sentiments lorsque vous avez atterri au Rwanda en 1994 ?
En effet, je suis arrivé au Rwanda deux mois après, et c’était comme dans un film d’horreur. On a roulé 80 kilomètres et on a vu des humains à la frontière et tous les 20 km des points de contrôle de sécurité. Mais en s’enfonçant davantage dans les régions rurales, pas d’âme qui vive, pas d’humains ni d’animaux ou d’oiseaux, dans l’un des pays les plus peuplés d’Afrique. On sentait ce qui s’était passé. La capitale était dévastée, on voyait des traces de sang et d’autres signes du massacre. 1,3 million de personnes tuées, 3 millions de réfugiés et les autres avaient fui dans des contrées voisines. Le pays était fini.

Y avait-il, à ce moment-là, l’espoir que le pays puisse sortir de cette situation chaotique ?
À ce moment précis, non ! C’est l’une des pires catastrophes qu’un pays africain ait connues. Le gouvernement n’avait plus d’argent et il n’y avait aucun secteur d’activité.

Comment le Rwanda a-t-il réussi à se relever à nouveau, devenant l’un des pays d’Afrique les plus fructueux et privilégiés par les investisseurs ?
La première démarche de Paul Kagame en prenant le pouvoir était de travailler vers le processus de justice et de réconciliation d’un peuple divisé, nécessaire afin de créer une stabilité et aussi faire revivre le pays. Une entreprise qui a été possible notamment en faisant revenir les réfugiés qui avaient fui au Congo et à travers le Gacaca Courts. Par ailleurs, le Rwanda s’est aussi concentré sur le besoin d’être responsable et de viser loin pour se reconstruire. La corruption est très faible dans le pays et les ministres et les fonctionnaires doivent signer un contrat de performance. Aujourd’hui, 64% des membres du parlement sont des femmes et c’est le pays africain à l’économie à plus forte croissance.

Quelles sont les séquelles d’après-génocide qui subsistent ?
Physiquement, nous ne voyons pas les balles. Kigali (capitale du Rwanda) est la ville la plus propre d’Afrique, et vous ne voyez pas de signes physiques. C’est une autre histoire pour les personnes qui ont survécu. Des femmes violées, la prédominance du VIH, des enfants devenus orphelins, autant de traumatismes psychologiques. Face à ces problèmes sociaux, le gouvernement aide à panser les plaies avec des cellules d’écoute où ces personnes sont invitées à parler de leur traumatisme. Je connais l’histoire d’une femme violée trois cents fois tous les jours, qui est toujours en vie et qui a des problèmes physiques et mentaux.

Vingt-trois ans plus tard, quel est le sentiment général de la population ?
Aujourd’hui, la majorité de la population estime être un seul Rwanda. Le rapport Gallup Global Law and Order 2015 a aussi classé Rwanda parmi les pays les plus sûrs au monde.

Les gens n’ont pas oublié, mais ont-ils pardonné ?
Pour se réconcilier, il faut pardonner… Et la seule façon de faire justice à nos morts est de réussir.


Le génocide rwandais
En moins de cent jours (entre avril et juillet 1994), quelque 800,000 hommes, femmes et enfants, principalement des Tutsis et Hutus modérés, ont été massacrés à la machette et au gourdin. Le génocide au Rwanda fut le plus rapide de l’histoire et c’est l’un des plus horribles massacres du 20e siècle. Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais explose en plein vol, victime d’un attentat. Cet événement déclenche ce qui se préparait depuis très longtemps : le génocide en masse d’une section de la population. Les miliciens interahamwe et les militaires s’engagent dans la chasse aux Tutsis et le pays est pris dans une folie meurtrière. Les raisons évoquées sont, entre autres, l’accumulation de haine entre les castes engendrées par les colonisateurs, mais aussi d’autres conflits internes.