Nos enfants ont-ils besoin de plus de droits ?

C’est la question que semblent se poser certains à l’annonce que le Conseil des ministres mauricien a approuvé, ce vendredi, la rédaction d’un Children’s Bill.

Comme réclamé depuis un certain temps déjà, l’actuel texte de loi sur la protection des enfants sera donc abrogé pour transposer en droit local les dispositions de deux textes internationaux dont nous sommes signataires, à savoir la Convention des Nations unies relatives aux Droits de l’enfant, et la Charte Africaine des Droits et du Bien-Etre de l’Enfant. Ce texte de loi, apprend-on, devra inclure des dispositions ayant trait à l’intérêt supérieur de l’enfant. Ce qui couvre entre autres l’amélioration de la protection garantie aux enfants et des soins qui leur sont prodigués, la promotion de leur bien-être et de leur développement.

Depuis quelques années, une plus grande conscientisation a progressé dans le monde quant à la nécessité de fournir un cadre légal spécifique à la protection des plus vulnérables d’entre nous, les enfants. Du coup, l’affirmation de plus en plus prononcée de leurs droits a provoqué des réactions adverses dans certains milieux. Dans un monde où l’expression de l’autorité parentale et de l’autorité tout court connaît de fortes remises en question, certains y voient une tendance négative à créer des « enfants rois ». Des enfants qui ont beau jeu d’invoquer leurs droits pour échapper à toute forme d’autorité, et donc à tout ordre.

Pourtant. La situation internationale montre à quel point les enfants demeurent des êtres éminemment vulnérables. Menacés. Exploités. Tués.

Chez nous, l’actualité récente a profondément choqué autour de l’utilisation de deux jeunes enfants de 9 et 6 ans comme « mules ». On ne peut qu’imaginer la détresse de ces deux frères rentrant de vacances en France chez leur grand-mère, qui sont arrêtés à leur descente d’avion à Maurice avec une importante quantité de drogue dissimulée dans une boîte de jouets dans leurs bagages.

De fait, c’est souvent de leur propre entourage que sont victimes les enfants. Selon un rapport rendu public le 25 avril 2019, en France, un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents ou de ses proches. Ceux auprès desquels il devrait se sentir le plus protégé.

Chez nous, la Cour suprême a confirmé, le 24 mai dernier, la peine de six ans de prison prononcée contre une mère trouvée coupable d’avoir forcée sa fille de 11 ans à avoir des relations sexuelles avec des hommes contre paiement. Un jugement où l’argument de la pauvreté est rejeté.

La pauvreté, pourtant, il faut en parler. Car dans cette équation, le système économique mondial doit lui aussi être mis en cause, lui qui plonge des populations entières dans une précarité qui est une véritable violence exercée à l’égard de tous ceux qui la subissent, et des enfants en particulier.

Mais il faut tout autant se méfier de la tentation de faire de la violence contre les enfants l’apanage des classes défavorisées. Le récent procès contre Michel de Ravel de l’Argentière le prouve bien. Appartenant à l’élite mauricienne, cette homme n’a pas hésité, pendant des années, à abuser de fillettes faisant partie de sa famille ou des amies de ses filles, sous couvert de «jeux » dans la piscine ou de balades en bateau. Trouvé coupable sous 22 chefs d’accusation, l’homme n’en a pas moins bénéficié de la clémence de la Cour, pour des raisons de santé. Laissant dans une grande détresse ses victimes qui s’étaient tues pendant des dizaines d’années avant d’enfin arriver à parler de ce qui leur avait été infligé par cet homme « respectable ».

Faire entendre la parole des enfants est un immense défi. Cette semaine, la mère de la célébrité américaine Ellen de Generes a fait un terrible mea culpa : oui, a-t-elle dit, elle est coupable de ne pas avoir écouté sa fille quand celle-ci, alors âgée de 15 ans, lui a parlé des abus sexuels que lui faisait subir son beau-père « Quand je l’ai dit à ma mère, elle ne m’a pas crue et elle est restée avec lui pendant encore 18 ans» a confié la star américaine.  Aujourd’hui, Betty DeGeneres regrette énormément de ne pas avoir écouté les appels au secours de sa fille: «Je sais maintenant que l’une des choses les plus difficiles à faire est de parler après avoir été agressé sexuellement. J’aime ma fille et j’aurais aimé avoir la capacité de l’écouter quand elle m’en a parlé à l’époque. Je vis avec ce regret et je ne souhaite ça à aucun parent. Si quelqu’un dans votre entourage a le courage d’en parler, s’il vous plaît, croyez-le».

Samedi dernier, une jeune femme connue de la scène artistique locale a tenu à se rendre au Rehabilitation Youth Centre de Beau Bassin pour apporter son témoignage aux jeunes filles qui y sont incarcérées. Elle-même victime d’attouchements de la part d’un proche parent pendant des années, n’ayant pas été crue, elle a passé des années dans ce centre qui ne « réhabilite » pas toujours : sur 100 jeunes filles qui en sortent, seules une dizaine vont réellement s’en « sortir ». Les autres échappent difficilement au cycle infernal d’une vie qui ne fait pas de cadeaux.

Alors oui, n’oublions pas à quel point il est nécessaire d’assurer les droits de nos enfants. Il en va de notre humanité.