ENN BOUKE BWA TANBOUR - MICHEL DUCASSE TRADUIT EN KREOL DE GRANDS POÈTES : “J’écrirai jusqu’à mon dernier souffle”

Pour son sixième recueil et ses quarante ans de poésie, Michel Ducasse a traduit en kreol quelques grands auteurs qui font partie du patrimoine poétique. Enn bouke bwa tanbour laisse découvrir vingt-six textes, comme autant de lettres d’un alphabet lyrique et engagé.
Le poète nous parle de son parcours avec les mots, de son travail de traduction et du souffle de l’écriture dans sa vie…

Pourquoi écrivez-vous de la poésie, Michel Ducasse ?
C’est une question qui est souvent posée aux poètes. Je vous répondrai en remontant à mes débuts dans l’écriture. À 15 ans, j’ai commencé à tenir une sorte de journal intime en vers. J’y notais mon ressenti des choses qui m’interpellaient. Pourquoi ai-je choisi la forme poétique ? Je suis incapable de vous l’expliquer.
J’écris pour me dire et dire les autres. J’ai toujours vogué entre lyrisme et engagement, sur le bateau ivre des mots et des non-dits. J’écris pour donner un sens à ma vie.

Était-ce une relation intime avec l’écriture qui commençait ?
Au début, on ne peut pas le savoir. Vous ne savez pas si l’écriture va rythmer votre vie. J’ai mis du temps avant de publier mon premier recueil, à 39 ans. J’ai attendu parce que je ne me sentais pas prêt à me dévoiler. Entre l’acte solitaire qu’est l’écriture et cette forme d’impudeur qui se manifeste lorsqu’on publie, il y a une contradiction à laquelle il faut faire face. Surtout lorsque ce que vous écrivez est si proche de ce que vous êtes.
Tous ceux qui écrivent savent qu’un jour, il y a un déclic qui se produit. À 20 ans, j’ai su que la poésie allait être à jamais présente dans ma vie.

Et comment le sait-on ?
Cette année-là, je préparais une licence de lettres à Nancy en France et je voulais avoir une très bonne note finale. À l’époque, j’écrivais beaucoup, je faisais mes gammes. Je n’ai pas écrit un seul texte pendant cette année universitaire. Et le premier réflexe que j’ai eu après mon dernier examen, ce fut d’écrire un poème… J’ai su à ce moment qu’il en serait toujours ainsi. Que la vie suivrait son cours, avec ses joies et ses peines, mais que la poésie tiendrait toujours la première place. À d’autres moments de ma vie, cela s’est confirmé. Quand mon cœur a failli me lâcher, la première chose que j’ai faite après l’opération a été d’écrire un poème d’amour à celle qui m’avait sauvé.

Est-ce pour se sentir en vie que le poète écrit ?
Parfois, pour se sentir vivant. Lorsqu’on publie, pour laisser une trace, sans doute. J’écris pour que celles et ceux qui me lisent puissent être touchés ou interpellés. Il y a tellement de raisons pour lesquelles on écrit. Chaque écrivain en a une ou plusieurs. La poésie m’accompagne depuis quarante ans. Je lui dois tellement de choses… Je sais que j’écrirai jusqu’à mon dernier souffle.

Pour qui écrivez-vous ?
J’écris souvent pour quelqu’un ou contre quelque chose. Un auteur a dit un jour qu’on finit toujours par écrire pour son enfance ou contre elle. Je pense qu’il y a une grande part de vérité dans cette formule. J’écris pour ma fille, pour ma compagne, pour celles qui ont compté, pour ceux qui me donnent envie d’y croire. Mais j’écris aussi contre la bêtise des gens, contre les puissants qui pensent que l’argent peut tout acheter, contre ceux qui nous prennent pour argent comptant.

L’écriture peut aussi être un masque. Qu’en pensez-vous ?
J’ai d’abord écrit pour moi. Je ne montrais pas mes poèmes. Cela relevait de l’intime, du journal secret. Mon premier lecteur a été mon frère aîné, qui m’a encouragé.
C’est vrai qu’on peut aussi se cacher derrière les mots. Il y a des écrivains qui ont une très belle plume, mais qui sont des êtres méprisants. Dans la vraie vie, ils sont très loin de ce qu’ils écrivent; kouma nou dir : vomie pa konn zot…
Un ami très proche m’a dit un jour qu’il suffit de me lire pour me connaître.

Qu’est-ce qu’un bon poème à vos yeux ?
Je n’aime pas la poésie hermétique, celle qui se veut inaccessible par choix philosophique. J’ai tendance à dire qu’un bon texte doit m’émouvoir ou me donner des claques. Depuis que je suis adolescent, c’est le critère qui me guide. Que ce soit en poésie ou en chansons, le texte doit me séduire. Je suis arrivé à la poésie par la chanson : Brel, Brassens, Barbara, Ferré. Et les chanteurs qui les ont suivis et qui me parlent : Lama, Cabrel, Souchon, Renaud, Goldman…
Je suis encore ému par de nouvelles plumes et de nouvelles voix. Un artiste comme Gaël Faye me touche. Il a une écriture qui me fait voyager dans les méandres des senteurs et des sentiments. Certains diront que c’est du slam. Mais j’estime que ce n’est pas l’étiquette que l’on colle qui importe, c’est la qualité de l’écriture et là où elle vous emmène. Tout le reste, c’est de l’élite et des ratures…

Qu’est-ce que la poésie ?
Je vous réponds comme un enfant : la poésie, c’est jouer avec les mots. C’est ce que je fais depuis quarante ans. L’écriture poétique est un travail permanent sur les mots, le rythme, la métrique. On n’arrête jamais d’apprendre, de se renouveler. Il faut arriver à combiner deux choses essentielles à mes yeux : la simplicité et la profondeur. Pour arriver vers l’essentiel. Certains y parviennent après de longues années d’écriture.
J’ai commencé à aimer la poésie au collège Royal de Port-Louis. Un module de Romantic poetry était au programme de littérature anglaise en Form VI. J’ai découvert Keats, Shelley, Wordsworth, Clare. Cela m’a poussé à acheter mes deux premiers recueils : Paroles de Prévert et En mémoire du mémorable de Maunick. Pendant mes années d’études en France, je suis allé de découverte en découverte, d’Aragon à Char, de Césaire à Damas, de Senghor à Tagore…
Pour répondre à votre question, j’ai envie de vous dire que la poésie est un souffle qui nous permet de ne pas sombrer.

Vous traduisez en kreol de grands poètes dans Enn bouke bwa tanbour. Que vous a appris cet exercice ?
Lorsque j’ai traduit en kreol L’albatros de Baudelaire, il y a un peu plus de dix ans, je me suis promis de traduire un jour des textes qui ont été des repères dans mon parcours. De rendre hommage à ma manière à ces poètes qui m’ont marqué, qui m’ont donné envie d’aller toujours plus loin dans l’écriture. Mais je n’étais pas encore prêt pour les traduire en kreol. J’ai repensé à ce projet, il y a deux ans. Et j’ai compris que le moment était venu.
J’ai pris un immense plaisir dans cet exercice de restitution d’univers poétiques différents. Une langue est aussi le véhicule d’une culture et, lorsque vous traduisez, vous devez en tenir compte. Dans le choix des textes, j’ai essayé d’être le plus complet en matière de style et de métrique. Je savais que cet exercice allait me poser plusieurs défis.
On prétend que traduire, c’est trahir. Mais je voulais rester très près des textes originaux, dans la forme comme dans le fond, en étant conscient que cela ne serait pas toujours évident. En traduisant ces grands poètes, on apprend à rester humble et à se mettre au service d’une écriture, d’un propos, d’un univers parfois différent du sien. Et lorsqu’on parvient à de belles trouvailles dans sa traduction, on ne peut qu’être heureux de s’être lancé dans cette aventure.

Comment rester au plus proche des émotions dans une traduction ?
Les textes que j’ai choisis m’accompagnent, depuis très longtemps pour certains. Tout cela pour dire que je les connais, que je les aime et qu’ils m’ont aidé à grandir. Je les ai lus et relus pour m’en imprégner et pour mieux les restituer en kreol. Ce sont des textes qui me parlent. J’ai beau connaître la chute du Dormeur du val, mais le génie de Rimbaud demeure. Je peux relire pour la vingtième fois Liberté d’Eluard, j’y trouve encore des choses qui me séduisent. J’ai découvert Barbara à seize ans, mais Prévert et elle n’ont jamais été aussi proches…
La traduction m’a justement permis d’être au plus près des poèmes, comme je ne l’ai jamais été. Vers par vers, strophe après strophe, respecter les rimes, trouver les mots et retrouver l’émotion. J’ose le dire : j’ai pris mon pied !

Hugo, Rimbaud, Baudelaire, Blake, Tagore, Césaire, Maunick… Qu’avez-vous voulu démontrer en traduisant ces univers disparates en kreol ?
Dans Enn bouke bwa tanbour, il y a vingt-six textes et autant d’univers différents. J’ai simplement voulu montrer qu’une des deux langues dans lesquelles j’écris, le kreol, peut être à la hauteur de ces grands auteurs. Certains n’ont jamais été traduits en morisien ni dans le monde créolophone. Je veux que les gens comprennent que le kreol morisien est une langue belle, riche et poétique.

Y a-t-il un certain aspect pédagogique dans cet ouvrage ?
Oui, bien entendu. À l’heure de la présence du kreol à l’école, au collège et à l’université, c’est un livre qui veut contribuer à l’enrichissement et à la transmission de la langue. Il permet de mettre à la portée du plus grand nombre des textes qui font partie du patrimoine poétique, en faisant le pont entre les langues.
Je ne comprends toujours pas la frilosité de certains d’inclure des poètes mauriciens comme Edouard Maunick, René Noyau, Dev Virahsawmy et Khal Torubally dans les manuels scolaires. On sait que certains décideurs sont encore colonisés dans leurs têtes. Et puisque nous parlons d’éducation, il faudrait que l’on réalise que toutes les réformes du monde n’auront aucun résultat tant que nous ne prendrons pas en compte la langue maternelle des enfants dans les premières années d’apprentissage. Pas comme une langue optionnelle, mais comme une langue d’enseignement.
Posons-nous la question : les politiciens ont-ils intérêt à donner accès au savoir et à la culture au plus grand nombre ? Il n’y a qu’à voir les ministres qu’on nous inflige pour savoir que la culture est un danger pour les politiciens.

Concluons par le début. Pourquoi avoir titré votre recueil Enn bouke bwa tanbour ?
En traduisant le dernier vers de Demain, dès l’aube de Victor Hugo (“Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur”), je me suis dit que ce serait bien de trouver l’équivalent de deux plantes endémiques. En faisant des recherches sur internet, je suis tombé sur le “bois tambour”. Le bouquet de poèmes et la résonance du tambour m’ont plu. Je n’avais pas à chercher plus loin…