Où est passée la cargaison de 40 kilos de lingots d'or et les 120 kilos d'argent d'une valeur déclarée de Rs 30 millions et destinée à la Société Mauricienne de Sapphire (SMS), basée à Goodlands ? 48 heures après les faits, la police ne détient pas d'indices quant à la cachette de ce précieux butin même si le fourgon utilisé pour le convoyage, une Ford blanche immatriculée 2130 MY 07, a été retrouvé dans la nuit de jeudi à vendredi en bordure des rampes menant à Bassin-Blanc. Les deux occupants du véhicule, Aslam Khodabaccus, 46 ans, et Hans Shameelall, 61 ans, qui ont passé les premières 24 heures au Sir Seewoosagur Ramgoolam National Hospital, ont été appréhendés et ont participé dans la journée d'hier à une reconstitution des faits entre l'aéroport de Plaisance et le rond-point de Calebasses en passant par Saint-Pierre.
Les premières contradictions flagrantes enregistrées dans la version des faits de ces deux principaux protagonistes, employés de la société importatrice de cette cargaison de métaux précieux, et confirmées lors de l'exercice d'hier, poussent les enquêteurs à privilégier la piste de la mise en scène aux dépens du braquage allégué. Les deux occupants du fourgon soutiennent qu'ils ont été attaqués par des bandits, armés d'armes à feu à hauteur du rond-point de Calebasses, en fin de journée jeudi. Mais les lieux de cette attaque indiqués par les deux sont assez éloignés l'un de l'autre.
Ensuite, les experts du Scene of Crime Office (SOCO) tentent depuis vendredi, quand le fourgon a été remorqué de Bassin-Blanc, de relever des traces de balles. L'exercice n'aurait pas donné les résultats escomptés et concluants.
Un autre élément contradictoire dans leurs versions est que vers 17h, jeudi, le véhicule, avec la cargaison d'or et d'argent ainsi que les deux occupants, était pris dans un énorme embouteillage dans les parages du rond-point de Phœnix. Or à ce même moment, le véhicule immatriculé 2130 MY 07 était impliqué dans un cas de Hit and Run sur la route Royale à Saint-Pierre. Le véhicule avec seulement le chauffeur à bord se dirigeait vers Quartier-Militaire.
Avec autant d'éléments ne constituant pas le puzzle, les responsables de l'enquête se sont permis d'entretenir des premiers soupçons quant à une mise en scène bien préparée et exécutée avec une précision chirurgicale pour les mener en bateau. Ainsi, dans la soirée de vendredi, les choses se sont précipitées au préjudice des deux employés de la SMS.
Alors que la police avait pris des dispositions pour que des sentinelles soient placées au Sir Seewoosagur Ramgoolam National Hospital, elle reçoit des informations à l'effet que les suspects Aslam Khodabaccus et Hans Shameelall ont reçu leur medical discharge. Des dispositions sont alors prises pour que leurs versions des faits soient consignées formellement et séparément.
Les deux hommes ne s'accordent pas sur les coups de feux tirés sur leur véhicule au rond-point de Calebasses. L'un affirme qu'une balle a crevé le pneu arrière du véhicule; l'autre, que c'est un des pneus avant du véhicule qui auraut été atteint.
Ensuite, ils font comprendre aux enquêteurs que c'est sous la contrainte de leurs agresseurs présumés qu'ils avaient déclaré à leur patron à 17h, jeudi au téléphone, que leur véhicule avait été bloqué dans le trafic dense de Phœnix. Par la suite, leurs téléphones cellulaires furent saisis et les batteries confisquées pour éviter toute autre communication.
Ce dernier détail est confirmé car vendredi et hier, les enquêteurs ont procédé à un examen des cellulaires d'Aslam Khodabaccus et de Hans Shameelall. Effectivement, les batteries n'y étaient plus. Cependant, les limiers de la CCID et de la Northern Division CID comptent passer au crible les appels entrants et sortants de ces deux portables.
Poursuivant la reconstitution de leurs « tribulations » de jeudi, ils avancent que leurs assaillants les avaient abandonnés dans les parages de Mare-aux-Vacoas. Sans aucun moyen de communication, ils allèguent avoir tenté de retrouver leur chemin. Ils finirent par tomber sur le gardien d'un chassé, qui était en possession d'un téléphone cellulaire.
Mais, décision difficile à comprendre, au lieu d'appeler la police, ils sont entrés en contact avec un proche d'Aslam Khodabaccus qui, selon des informations disponibles de sources policières, est un habitant de Vacoas.
Le proche fait le déplacement jusqu'à Mare-aux-Vacoas pour leur venir en aide. Décision est prise en vue de les diriger au Sir Seewoosagur Ramgoolam National Hospital, brûlant l'hôpital le plus proche et sur le passage, le Princess Margaret Orthopaedic Centre. Nouvelle décision qui suscite des interrogations des limiers du CID.
A l'hôpital du Nord, alors que les deux hommes étaient en état de "choc", Jean-François Fernand Ulysse Matthieu proteste : il ne veut pas que ses deux hommes soient menottés. Il fait comprendre aux enquêteurs que ses employés ont toute sa confiance, notamment Aslam Khodabaccus.
Après l'étape des dépositions initiales, les deux suspects ont pris part à une reconstitution des faits. Placé sous la supervision du chef-inspecteur Sailesh Kumar Behary et sous forte escorte policière, cet exercice s'est déroulé hier, en deux parties, dans plusieures régions du pays, notamment à St-Pierre et le long de l'autoroute entre Calebasses et Beau-Plan. Les deux hommes ont été conduits séparément sur les lieux précités.
Les contradictions ont été confirmées lors de ces sorties séparées. L'un a expliqué aux enquêteurs que la Ford avait essuyé des coups de feu à quelques centaines de mètres avant le rond-point de Calebasses, tandis que l'autre avance le contraire, indiquant à la police que ces coups de feu ont été tirés sur leur véhicule après Calebasses, soit à l'entrée de Beau-Plan.
Autre mystère: la déposition consignée au poste de police de St-Pierre, jeudi après-midi, par un habitant de Montagne-Blanche (Ndlr: voir chronologie). Ce dernier maintient qu'il n'y avait qu'un seul homme à bord de la 2 x 4. Dans les milieux policiers concernés, l'on n'écarte pas la nécessité d'une parade d'identification dès le début de la semaine afin d'éclaircir cette zone d'ombre plus que troublante…
Il s'agira, désormais, aux enquêteurs de démêler cet écheveau constitué par de nombreuses incohérences. Dans ces mêmes milieux de l'enquête qui a été désormais placée sous la supervision générale de l'assistant commissaire de police (ACP) Devanand Reekoye, l'on a entrepris toute une série de recherches depuis hier. A commencer par passer au crible tous les enregistrements des caméras de surveillance se trouvant notamment sur l'autoroute entre Phœnix et Port-Louis Nord, en espérant que cet exercice pourrait s'avérer probant. En début de semaine, les enquêteurs comptent également filtrer tous les appels téléphoniques effectués par les deux suspects à partir de leurs portables.
Mais le mystère de la cachette de ce butin valant son pesant d'or reste encore entier car les incohérences notées dans les dépositions des deux occupants du fourgon n'ouvrent pas de piste sérieuse pour remonter vers ces 40 kilos d'or et 120 kilos d'argent volatilisés dans la nature, un jeudi après-midi…
Jeudi 26 janvier, 8h:Deux employés de la Société Mauricienne de Saphirs (SMS), Hans Shabeelall, 61 ans, et Aslam Khodabaccus, 46 ans, quittent Goodlands à bord d'une 2 x 4 Ford Ranger immatriculée 2130 MY 07. Direction: Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport, Plaisance. Mission: récupérer une importante cargaison d'or et d'argent en provenance de France. C'est la société Dalloz (France) qui expédie ces métaux précieux à sa filiale mauricienne dans le but de les traiter avant de les retourner sur les marchés français et européen.
14h30:Hans Shabeelall et Aslam Khodabaccus prennent possession de leur précieuse cargaison à l'aéroport. Tous les métaux précieux sont renfermés dans une grosse boîte de couleur bleue. La boîte en question renferme 18 autres boîtes au total; 12 d'entre elles contiennent de l'argent et les six autres des lingots d'or.
14 h 45: Départ du fourgon de l'enceinte de l'aéroport pour se rendre à Goodlands.
16 h 56: La Ford Ranger immatriculée 2130 MY 07 est impliquée dans un cas de Hit and Run sur la route de Verdun, Quartier-Militaire. Mais que s'est-il donc passé entre 14h45 et 16h56, soit un laps de temps de plus de deux heures? C'est aussi une des questions qui attendent d'être élucidées par l'enquête policière.
17 h 05: Une déposition relative à ce délit de fuite a priori banal est consignée au poste de police de St-Pierre par un habitant de Montagne-Blanche, Iswarlall Kaloo, 59 ans. Elle devra revêtir une importance capitale dans l'enquête. Le déclarant soutient qu'il se trouvait le long de la route Royale de Verdun quand la Ford Ranger blanche a embouti son véhicule, immatriculé 3172 ZN 99. Le fourgon ne s'est pas arrêté et a poursuivi sa route à vive allure en direction de Quartier-Militaire. Il a révélé qu'une seule personne se trouvait à bord du véhicule. Un indice qui devra peser de tout son poids lors des prochaines étapes de l'enquête.
17h06: Jean-François Fernand Ulysse Matthieu, directeur de la société SMS, est inquiet. Pourtant, ce n'est pas la première fois que Hans Shabeelall et Aslam Khodabaccus font ce genre de récupération de colis de métaux précieux à Plaisance pour le compte de sa société. Il décide donc d'appeler Aslam Khodabaccus sur le cellulaire de ce dernier, soit le 759 0919. Hans Shabeelall est au volant. Aslam Khodabaccus, qui était supposément assis à côté du chauffeur, lui répond en ces termes: "Circulation bloquée! Nu Phœnix là".
20h:Aucune nouvelle de Hans Shabeelall et d'Aslam Khodabaccus. Jean-François Fernand Ulysse Matthieu décide de se rendre lui-même à Phœnix, en compagnie de certains de ses employés. Sur place, ils constatent que la circulation est relativement fluide. Aucune trace de Hans Shabeelall et d'Aslam Khodabaccus, ni de leur véhicule. Son inquiétude grandit. Il décide alors de mettre le cap sur Goodlands et d'alerter la police.
21h20: Jean-François Fernand Ulysse Matthieu consigne une première déposition au poste de police de Goodlands, à l'effet qu'il n'a plus eu de nouvelle de ses deux employés depuis 17h06. Il confirme que ses employés assuraient le convoyage de 40 kilos d'or et 120 kilos d'argent d'une valeur qu'il estime à Rs 30 millions. La cargaison est assurée en France. Immédiatement, la Northern Division CID, dirigée par le chef-inspecteur Sailesh Kumar Behary, de même que les sergents Poovindren Ramasawmy et Krishna Nair, de la CID de Goodlands, se voient confier ce dossier pour le moins mystérieux.
22h46: Les Casernes centrales reçoivent un appel anonyme sur le 999. Selon l'appelant, une fourgonnette s'est retrouvée dans un fossé sur la route de Bassin-Blanc en direction de Chemin-Grenier. Le sergent Nundlall, du poste de police de Chemin-Grenier, et son équipe sont dépêchés sur les lieux et confirment l'information. Il s'agit bel et bien de la Ford Ranger immatriculée 2130 MY 07. La plaque arrière de la 2 x 4 a été endommagée.
22h48: C'est à ce moment précis que les deux employés de la SMS redonnent signe de vie.
Vendredi 27 janvier 0h45: Jean-François Fernand Ulysse Matthieu se présente au poste de police de Chemin-Grenier. Il affirme qu'à 22h48, il a appris que ses employés avaient été attaqués puis abandonnés dans la région de Mare-aux-Vacoas et que ces derniers avaient été admis à l'hôpital du Nord.
Des suites de la reconstitution des faits qui s'est déroulée hier en présence de ses deux employés appréhendés, Week-Enda sollicité un commentaire de Jean-François Fernand Ulysse Matthieu, directeur de la société Mauricienne de Saphirs (SMS).
Tout en faisant ressortir qu'il n'était pas disposé à donner d'interview à la presse, il a eu ceci à dire: "Pour l'instant, je ne donne pas d'interview. Mais vous pouvez dire ceci: je laisse le soin à la police de faire son travail. Je fais entièrement confiance à la police de Maurice, qui fait son travail. Dans une semaine, j'espère qu'on y verra plus clair et c'est à ce moment que je serai disposé à donner une interview. Revenez vers moi dans une semaine. Je n'ai rien d'autre à dire pour le moment."
Selon les informations disponibles de source policière, c'est pour le compte d'une entrprise, Dalloz, que la Société Mauricienne de Saphirs (SMS) traite de l'or et de l'argent, entre autres, avant de les ré-expédier vers l'Europe.
La société Dalloz est établie dans le Haut-Jura en France depuis près d'un siècle et pesait, à la fin des années 90, plus de Rs 3 milliards en terme de chiffre d'affaires.
L'entreprise s'est spécialisée dans la taille mécanique des pierres de bijouterie, naturelles et synthétiques. Malgré la concurrence des pays asiatiques, Dalloz s'estime le leader mondial en capacité de production de pierres de synthèse pour la bijouterie, grâce à des technologies très avancées. Le groupe fabrique des verres de montre en saphir pour Rolex, Chanel, Patek Philip et d'autres. Elle possède des usines en République tchèque, à l'île Maurice et à Lausanne, entre autres…